‹ Œuvres choisiesChapitre 4 sur 84 · LE POBTRAIT DE MA GRAND'HÈRE · texte numérisé non relu

LE POBTRAIT DE MA GRAND'HÈRE

Je Tai placé dans ma chambre, au-dessus de mon pupitre ; de là il plane sur mes travaux, et je puis dire qu'il les encourage souvent ; car, en levant les yeux^ lorsque je vois Timage de mon aïeule, l'idée de me rendre digne d'elle soutient mes efforts, dirige ma plume, et ce portrait respecté est une védette qui, si elle ne me montre pas le chemin de la gloire, m'ordonne du moins dç marcher toujours dans celui de l'honneur.

Quelle belle et bonne physionomie ! quel calme dans ses traits ! quelle conscience pure dans son re« gard ! quel air de bonté ! C'est une âme noble étalée sur la toile et traduite par le savant pinceau de

Saint- Ours. Oh! que la peinture est admirable, aknrs qu^elle rend ainsi à dos yeux les personnes qui manquent à notre bonheur! lorsqu'elle nous donne, aVec la ressemblance frappante de leur figure, le caractère habituel qui lui était propre! lorsqu'elle nous rappelle, outre le visage d'une personne aln sente, les vertus qui nous la firent chérir, et qu'elle perpétue tout ensemble le souvenir des traita d'une amie et celui de ses excellentes qualités! Aussi ce portrait a une influence réelle sur mon existence ; il me console dans mes maux, me fak surmonter mes peines, me dédommage de l'injustice des hommes, et vient s'interposer entre mon âme et les tristes pensées qui parfois tiennent l'assiéger. Quand» irrité contre l'espèce humaine , en butte aux traits de l'envie et de la méchanceté, je suis prêt à me livrer au désespoir,, je regarde le portrait de ma grand'* mère: alors la sécurité empreinte sur cette physionomie se glisse petit à petit dans mon sein ; son angéUque sourire calme insensiblement ma tristesse \ mon esprit se met en harmonie avec cette pose de béatitude, de tranquillité. Je £us des réflexions sur les misérables conflits des hommes ; je les vois et les juge mieux en face de cette vénérable tète: il me semble, d'ailleurs, qu'elle m'adresse des mots consolans, qu'elle m'invite à la patience, à la résignation, pour arriver à ce repos où elle-même est parvenue. Si, au contraire vUn événement foitunéa livré mon cœur à l'allégresse, cette allégresse est presque doublée par la contemplation de cette bonne parente, qui a Tair de s'illuminer à l'éclair de félicité qui luit

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dans ma carrière; je ne sais, mais je crois voir sa physionomie qui s^anime , qui devient plus riante ; elle augmente alors ma gaitë, comme autrefois elle diminuait mon chagrin. Ainsi que Fœil de la provi^ dence, le sien est sans cesse tourné vers moi; il se fixe sur moi à mon entrée dans la chambre, il me regarde tant que j*y demeure; il me suit quand je la quitte , et toujours avec cette expression de tendresse et d*intérét que le peintre a si bien su rendre et que je sais si bien y trouver pour moi*

Non, je ne suis pas seul auprès d*une semblable image ; les sentimens qu'elle m'inspire, les consola^ tions qu'elle me fournit, ne se trouvent point dans la solitude, et c'est à ce portrait révéré que je les dois, à cette imposante figure de l'aïeule, où respire un calme impassible ; car elle est là devant moi, con* centrée dans d'agréables sensations, le sourire sur les lèvres, comme si son âme avait jeté l'ancre à l'heureuse époque de sa vie où le peintre l'a représentée ainsi, et sa perpétuelle sérénité contraste avec les agitations de ma vie, tout en les apaisant.

Ai-je fait une bonne action, je regarde l'image sans crainte ; mais, au contraire, j'en détourne les yeux quand une méchanceté vient effleurer mon âme, et je ne les y reporte qu'alors que je l'ai chassée bien loin de moi. En conscience, je ne pense pas qu'on puisse former des projets coupables devant le portrait d'une personne vertueuse ; c'est un témoin muet très-importun, car il fait réfléchir, et quand ce témoin est une parente, une grand 'mère, l'effet moral est alors bien plus grand.

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Aussi on conçoit combien je tiens à ce palladium de ma sagesse, et ce n'est qu*avec peine que je vois arriver la saison où des mouches irrévérencieuses sillonnent la figure de mon aïeule, s'arrêtent sur ses yeux, trottent sur son nez, voltigent sur son menton, et m "inspirent une certaine démangeaison pénible, car il me semble que je dois me gratter pour cette figure ainsi chatouillée, ou bien que ma grand mère doit lever le bras pour chasser ces ennemies de son repos.

Respectable peinture, ton cadre a beau s'user, sa dorure a beau se noircir, tant que je distinguerai sur la toile vieillie les traits de mon aïeule, tu resteras sur ma téte, et je puiserai dans ton aspect de quoi adoucir mes peines, ajouter à mes plaisirs et m'exciter à remplir mes devoirs.

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