‹ Œuvres choisiesChapitre 59 sur 84 · DES VISITES · texte numérisé non relu

DES VISITES

Parmi les diverses plaies dont Mo&e affligea rÉgypte, c'est toujours avec surprise que je n'ai point vu figurer la mode des visites. A coup sûr, ce fléau-là n'eût pas été un des moindres, et je l'aurais placé longtemps avant les sauterelles , les eaux changées en sang, les insectes, etc. Pharaon eût été vaincu dans son opiniâtreté à retenir les en&ns d'Israël , sans qu'il eût fallu , pour arriver à ce but, la mort des premiers-nés des Égyptiens. Oui , je le soutiens, l'usage des visites est l'arme la plus terrible que notre civilisation ait mise entre les mains des gens inoccupés, à charge à eux-mêmes et aux autres. Rien de^plus désolant que l'arrivée chez vous de ces personnes accablées sous le poids de douze heures à consumer par jour, et qui viennent allier leur désœuvrement à votre activité , marier l'ennui qui les ronge à celui que leur présence vous cause. Elles sont là devant vous se traînant sur des lieux-com-. muns, et vous contraignant à les suivre. Le sommeil qui cherche à fermer vos yeux lutte avec votre civilité ; vous réprimez vos bâiilemens ; vous vous raidissez contre la torpeur qui s'empare de vous; mais

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TD08 ne reprenes courage qu'alors que les importuns se levant, saisissant leur chapeau , emportent avec eux les pavots qui les couronnent et Topium que leur bouche distille.

On comprend que je ne parle point ici de ces entrevues amicales que le cœur désire , et qui sont toujours trop courtes au gré de ceux qu'elles' charment et amusent. Je ne veux peindre que ces visites conseillées par Toisiveté et consacrées par Fusage, oà Ton se traîne poursuivi par le dégoût et garrotté par les exigences sociales ; de ces visites aussi redoutables pour qui les £iit que pour qui les essuie ; où^ des deux côtés , il y a gêne ou raideur ; où Ton est à cheval sur le décorum^ sous le joug de rétiquette. et talonné par un grave et lourd quant à soi. Aussi quelles délices ne savoure-t-on pas sur le seuil de la porte où Ton vient de frapper, quand un domestique parait pour vous dire ces mots heureux : Mon^ sieur est sortit madame n'y est pas? Comme vous lui remettez avec transport la carte qui devra figurer à la glace de la chambre dont votre bonne étoile vient de vous fermer l'entrée ! Comme vous regagnez votre logis, allégé d'un poids énorme et le front radieux !

Soyez de bonne ioi , lecteurs, et dites s'il ne vous est jamais arrivé d'aller visiter chez elle une personne que vous veniez de saluer à la promenade , certains de ne pas la rencontrer à domicile? N'est-il pas cruel de subir la tyrannie de ces coutumes qui réunissent des £ices riantes dont l'expression est menteuse, l'allégresse hypocrite ? de ces coutumes que chacun

observe en enrageant, et qui nous font agir parfois dans le sens le plus opposé à ce qui nous conyiendrait le mieux ?

Les sentimens de Tamitié, les élans de la reconnaissance et les doux penchans de Tamour, voilà les seuls conseillers que Thomme devrait écouter en pareil cas ; tout le reste n'est que fard» imposture^ mais malheureusement la bride sociale des égards , des préjugés, des devoirs, nous dirige à son gré, et nous sommes rarement nous-mêmes ; l'individualité manque à nos démarches , et , dans les trois quarts des visites que nous faisons, c'est le monde qui nous pousse par les épaules , et non point nos véritables attachemens, On se met en règle , puis c'est tout ; on aiTive chez soi en disant : Ah! voilà ma corvée faite! Loin de satisfaire à un besoin du cœur, on obéit à une loi convenue ; on ne sent que le plaisir de s'être débarrassé d'une obligation pénible sans avoir éprouvé aucun contentement à la remplir. L'orgueil , l'intérêt , la flatterie et l'oisiveté sont les principales sources des visites ; la politesse en crée beaucoup, l'amitié vraie n'en produit relativement qu'un fort petit nombre ; et cependant il est des gens qui croient reconnaître l'attachement qu'on a pour eux à la quantité plus ou moins grande de visites qu'on leur rend, comme si une seule , faite de bon cœur, n'en valait pas cent motivées par le cérémonial ou les convenances. Cette manière de mesurer la tendresse pour ainsi dire à l'aune est très-commune., en sorte qu'il est de vertueux jeunes gens qui vont voir leurs parens ainsi que les soldats

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montent la garde , et comme eux afin de se conformer à un service actif régulier. Aussi il £aiut voir comme ce périodique épanchement est maussade. Regardez-les assis en face des che& de leur femille dans une posture gênée et contrainte ! blêmes d'en* nui, ne sachant que dire lorsqu'ils ont épuisé un petit recueil de lieux-communs sans cesse à Tordre du jour en semblable occurrence; puis, après avoir étalé leur tendresse soporative , donnant les deux respectables baisers d'usage , et saisissant leurs chapeaux d'un air joyeux pour s'élancer dans la rue, où la liberté les attend.

Et ces visites du nouvel an , où l'on se mitraille de souhaits à qui mieux mieux , où l'on s'accable de protestations , et dans lesquelles il n'y a de réel que les cadeaux qu'on reçoit et l'argent qu'on empoche ! et ces visites de félicitations banales, où l'on se répand en présages fortunés sur des hymens formés d'élémens menaçans que l'avenir va développer !

En vérité, on pourrait définir les trois quarts des visites qui se font , la réunion sur un seul point de personnes qui échangent des flatteries , et font un commerce de bons procédés dans lequel il n'y a de positif que l'ennui qu'elles y éprouvent et le temps qu'elles y perdent.

GHANCSBS MÉDICALES.

Ayez- vous jamais réfléchi, ami lecteur, aux chances nombreuses et efirayantes que tous coures en confiant la guérison du mal qui vous frappe au médecin qui arrite pour tous soigner? Ayes-vons jeté, en frémissant, un coup d'oeil rapide sur cette série de difficultés à surmonter avant d*obtenir une ordonnance £atvorable et une drogue qui puisse cal* mer vos douleurs et en détruire la cause ? Pour moi, qui ai longuement médité sur ce thème épouvantable, j'ai éprouvé, en en sondant les profondeurs, un vertige pareil à celui qui survient souvent lorsque du sommet d'un mont élevé on voit à ses pieds un précipice à pic ; d'honneur j'ai senti ma tête tournoyer, mon cœur firissonner, et un mouvement convulsii parcourir tous mes membres. Or, ne croyez pas que je m'efiraie sans raison plausible ; écoutez le terrible catalogue des chances médicales qui s'offrent en pareil cas au pauvre malade.

Je suppose que l'Esculape soit appelé à temps auprès du patient , il £atut d'abord que la nature du mal et son siège précis soient découverts par le médecin. Cette première difficulté est la plus importante de toutes ; vous conviendrez qu'il £aut pour la vaincre un tact sûr, un profond savoir , une grande expérience. Mais accordons tout cela à votre docteur et passons outre ; le mai connu, il faut y appliquer le remède le plus convenable, et non le plus nouveau, le plus en £atveur, celui dont on fait quelque-

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fois Tessai; mais ne soyons pas alarmiste, et supposons encore que la drogue ordonnée soit bien celle qui peut vous soulager ; Tordonnance arrive chez le pharmacien : voilà qu*il £aiut d'abord qu.e Tapothi* Caire, initié dans le mystère des chiffres arabes et des mots latins abrégés qui forment la recette médicale, connaisse bien ce qu^ils signifient, et ne com* mette pas des erreurs de traduction, très-dangereuses en pareil cas. Il faut encore que dans la composition du julep, de la tisane , de la poudre ou des pilules, il mette exactement le poids prescrit de chacun des ingrédiens pharmaceutiques ; il faut encore que le mélange en soit fait d'une manière convenable; il iaut particulièrement que chacune de ces drogues, qui doivent faire , en se combinant, un tout salutaire, soit de pure et bonne qualité , point gâtée , point éventée , point trop vieillie en magasin ; car une seule partie inférieure pourrait non-seulement annuler le bien qui doit résulter de l'ensemble , mais encore causer un mal réel. Bone Deusf ne frémissez-vous pas comme moi de la tête aux pieds ! eh bien, il faut encore, pour brocher sur le tout, que le remède vous soit donné en temps opportun,* et en doses convenables. Ouf! )e sens le besoin de respirer un peu après cette énumération véridique des faux-pas que lâ médecine peut faire avant d*arriver à votre secours.

Maintenant, que conclure de tout ceci, et è quoi voulez^ vous en venir, me dira-t-on? le voici.

Puisque tant de chances fôcheuses entourent ces Esculapes qui se chargent de guérir nos maux , je

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voudrais qu*ils n^en ajoutassent pas encore d^antres par la manière dont quelquefois ils inspectent , interrogent ou visitent leurs malades; je voudrais qu'ils se persuadassent toujouVs qu'ils vont soulager des êtres qui souffrent, et non qu'ils vont gagner de l'argent chez des pratiques ; je voudrais qu'ils fussent plus persuadés de l'importance de leurs fonctions que de l'infaillibilité de leur science , et qu'ils s'entourassent de tous les renseignemens qui peuvent les éclairer.

Sans doute je les crois tous animés d'excellentes intentions et de philanthropie, et pourtant les apparitions de quelques-uns sont si brèves, leurs demandes si laconiques , qu'en conscience , loin d'être rassu-rantes, elles peuvent inspirer de l'effroi. On les prendrait pour des maîtres qui courent le cachet ; ne pourraient-ils faire moins de visites et les faire mieux ? cette multitude de cas médicaux qui roulent dans leur tête ne risquent-ils point de s'y brouiUer ? ne devraient-ib point amarrer plus longtemps leur pétulant savoir au chevet d'un patient , s'informer de mille petits détails qui dirigeraient la cure et la mèneraient à bon port? enfin, une fois arrivés là où ils sont attendus avec tant d'anxiété et d'impatience, ne pourraient-ils prendre mieux leur temps et moins vite leur chapeau?

On raconte à ce sujet qu'un docteur, fort affairé ou feignant de l'être , appela , depuis la rue , l'un de ses malades logé à un étage fort élevé, où il ne trouvait pas qu'il eût le temps de monter lui-même ; le malade se mit à la fenêtre , et le médecin dirigeant

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une lunette d'opéra sur le Joams de sa pratique lui cria : Tirez la langue! La pratique obéit, et , après ayoir examiné tant bien que mal le convalescent, TEsculape s'écria de nouveau. C'est lien, continueL les mêmes remèdes.

Je ne sais, mais je crains bien que ce £sdt n'ait des frères jumeaux avant qu'il soit peu, et que la médecine ne finisse par se faire en perspective.

Messieurs les docteurs , j'ai si souvent reçu et suivi vos avis pour le bien de ma santé, que, j'aime à le croire, vous ne vous formaliserez pas de ceux que je vous adresse aujourd'hui, et auxquels, comme vous, je ne donne point le nom un peu despotique d'ordonnances.

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