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DES CANARDS MUETS

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membres du Conseil acceptaient en silence les projets de loi sans les discuter, ce mutisme législatif serait affligeant; mais ici ce n'est point le cas : on parle au Conseil , et même beaucoup ; les discussions y sont longues, animées, et certes on ne peut reprocher aux députés d'aller trop ^ite et de firaetter leur besogne; au contraire, ils procèdent, grftce aux formes adoptées dans les débats, avec une lenteur sage , sans doute , mais qui n'en est pas moins de la lenteur. Or que serait-ce si, à côté des nombreux orateurs que nous avons déjà, nous autres canards muets, déliant nos langues, allions allonger encore les séances ou en multiplier le nombre? Nos sessions, qui ne finissent déjà plus, regorgeraient d'<^jets à Tordre du jour, l'impatience s'emparerait de tout le monde , l'éditeur du Mémorial ferait le poing dans ses poches, d'où il verrait partir son argent, et vraiment, à l'aspect de pareils résultats, suite inévitable de notre loquacité au Conseil , je ne puis m'^mpécher de m'écrier : Virent les canards muets!

Plus nous fermons la bouche , mieux nous ouvrons les oreilles; il &ut une galerie à^messieurs les Êiiseurs de discours, et surtout une galerie toute formée de gens attentifs, et ceux qui ne parlent pas peuvent seuls la composer comme il faut; car ils ne sont point agités par la démangeaison de haranguer à leur tour l'assemblée ; ils ne sont pas préoccupés plus de ce qu'ils veulent dire que de ce qui se dit; ils jugent avec moins de passion et ne sont point aigris par les réponses victorieuses qui pourraieat

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leur être adressées; puis si nous ne réfutons pas les discours qui nous paraissent faciles à combattre» nous n'en votons pas moins selon notre conviction, et ce sont les votes qui tranchent en dernier ressort les questions débattues; d ailleurs, si nous ne parlons pas, comme nous nous en dédommageons en poussant avec ferveur et énergie ces cris législatif qui ont tant de poids dans la balance : appuyé! aux voiop! Si nous ne disons que cela, comme nous le disons bien! Nous employons différentes voix, divers accens; et plusieurs de nous pourraient être nommés homme-foule ^ homme-émeute ^ par la manière bruyante et remarquable dont ils font sortir d'une même bouche le même cri, si diversement modulé, qu'on le croirait parti d'un groupe d'approbateurs.

On nous dit bien : Faites comme autres; parkz! la chose n'est pas si difficile; mais c'est justement en entendant pérorer certains orateurs que ncms^ perdons le courage et l'envie de les imiter ; à l'e^Eet que nous les voyons produire, nous jugeons de celui que nous pourrions faire nous-mêmes, et nous nous taisons effrayés.

C'est quelque chose d'étonnant que ce poids de cent quintaux qui nous retient assb lorsque nous serions tentés de nous lever pour demander la parole ; en vain nous nous sentons maîtres du sujet qu'on traite, en vain nous débordons de raisonnemens et sommes enflés d'argumens, une invincible timidité lie notre langue ; nous ravalons notre élo-

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quence et ruminons notre dialectique; c'est avec dépit que nous écoutons ensuite ce que nous avons pensé , dit par d'autres moins bien souvent que nous ne l'aurions dit nous-mêmes ; et, si nos idées sortent vierges de la discussion , nous nous en allons pestant et faisons in petto dans la rue, en rentrant chez nous, une harangue magnifique devant laqueUe nous sommes seuls en admiration, quittes à la débiter plus tard, en enrageant, devant un petit comité d'amis choisis, accouchant de notre talent parlementaire sous la cheminée d*un cercle ou dans notre chambre.

Mieux pénétrés nous-mêmes de la présence d'esprit et de l'aplomb qu'il faut pour parler en public, nous rendons toute justice à ceux qui savent surmonter ces obstacles ; nous avons plus d'indulgence pour les membres qui se troublent ou qui divaguent, nous applaudissons ceux qui se distinguent, sans aigreur, sans jalousie; car ils ne font aucun ombrage à nos moyens oratoires, qui sont ensevelis, et par cela même ne pouvant être jugés défavorablement, laissent carte blanche aux suppositions flatteuses de nos amis , sans donner prise aux critiques de nos adversaires.

Si parfois nous manquons dans une salle, souvent veuve des trois quarts des députés, notre absence y est moins remarquée que celle de ces beaux discoureurs accoutumés à faire acte de présence en se jetant au travers de toutes les discussions, et qui ne sauraient être vus là où l'on ne les entend pas.

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Il ne faut pas croire pourtant que nous manquions de ruses et de tactique pour servir nos opinions, bien que nous ne les soutenions pas verbalement. Il est mille moyens pour nous de défendre nos principes politiques; alors qu*on plaide en leur faveur nous écoutons avec un silence religieux qui commande l'attention des autres ; nous accompagnons le discours qui nous plaît d'un murmure favorable, nous nous extasions avec nos voisins, nous faisons sonner haut des adverbes d'admiration, nous lançons de tous côtés les expressions de notre ravissement, nous trépignons d'aise, nous nous pâmons d'enthousiasme ; tout cela ne manque point de produire son effet dans l'assemblée. Mais, si les maximes professées par l'orateur contrarient notre manière de voir, nous combattons le discours à mezza voce, nous entamons des conversations avec nos entours ; pendant les passages qui nous blessent, nous faisons une brillante tenue sur un oh! ou un ah! prolongé ; nous frottons le parquet avec la semelle de nos souliers, nous toussons avec force. En conscience nos mandataires doivent nous tenir compte de cette petite guerre fatigante que nous faisons avec énergie et succès. Puis, les orateurs brillans se laissent souvent aller à plaider une cause qui prête à leur faconde, bien qu'elle choque un peu les principes qu'ils professaient jadis et qui les ont fait élire ; un paradoxe ingénieux à faire valoir les séduit plus qu'une vérité triviale à soutenir ; et , à tout prendre, je préfère un canard muet, toujours fidèle à son vote et à sa pantomime parlementaire, qu'un Cicéron

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loquace qui, poussé par Tenvie de pérorer, bat la campagne et change de drapeau.

Le silence peut être éloquent, un bavard ne Test jamais.

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