DE LA CHANSON DE CIRCONSTANCE
Il m*e8t souvent venu dans Tesprit dè donner un cours sur la chanson de circonstance; car, si, pour se trouver maître d'un sujet , il suffit de s'en être beaucoup occupé, j aurais été, je le crois, tout à fiaiit à la hauteur de ma tâche ; puis ces mots donner un cours m'ont toujours paru séduisans; le verbe donner est employé là d'une manière éminemment métaphorique : rien ne ressemble moins à un cadeau qu'un cours donné, et il est d'honorables professeurs qui jouissent ainsi de rentes énormes tout en ayant l'air de faire à leurs souscripteurs le don de leur érudition. Or, je ne pense pas qu'il soit besogne plus aimable que celle qui augmente les revenus et la réputation à la fois , en mettant à contribution l'enthousiasme et la bourse des admirateurs. Ce qui m'aurait encore engagé à traiter devant notre public un pareil sujet, futile en apparence, c'est que la chanson, et surtout la chanson de circonstance, est la seule branche littéraire qui soit ici en faveur « et pour laquelle il se trouve une galerie disposée à l'accueillir ainsi qu'à la juger. Aussi les chansonniers abondentils chez nous; car, à Genève comme ailleurs, il suffit d'apprécier les talens pour les faire naître. Il est fâcheux pourtant que notre goût pour la poésie n'aille pas plus loin , et que nous restions à cet égard sur le premier bâton de l'échelle.
La littérature est chez nous un ornement du dessert ; elle fleurit entre la poire et le fromage, arrosée
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de vin de Champagne et accompagnée de sucreries. Hors de là elle tombe dans des steppes arides où elle sèche ignorée. Sans doute il est fâcheux de ne pouvoir percer comme poète dans les murs de Calvin qu'avec le secours des flonflons; mais, puisque la chose existe , si triste qu'elle puisse être , il faut du moins se raccrocher à la branche qui reste au troubadour, et tirer parti de la fiche de consolation qui lui est accordée. Ainsi fis-je dans le temps où mes odes et poèmes tombaient morts-nés dans un inju<rieux abandon. Mon infortune lyrique, qui gémissait dans la strophe , se réRigia dans le couplet ; je mis ma muse au service des fêtes de famille et sous la sauvegarde des évènemens fortunés; je me constituai le rhapsode des noces et baptêmes, et je ne manquai ni d'ouvrage ni d'admirateurs. Dieu! que mon premier jet en ce genre fut fécond et cile ! Chacun de mes parens , de mes amis , et même de mes voisina, venait, l'air humble et le chapeau bas , frappei^ à la porte de ma muse et lui mendier quelques couplets. Que de présages heureux j'ai jetés sur des mariages et des nouveaux-nés qui ont fait de bien mauvaises fins! En conscience, je crois avoir célébré tous les saints du calendrier. Il ne se donnait pas un simple bouquet sans moi, et j ai eu des momens de vogue tels que je recevais alors toutes les figures nouvelles qui me rendaient visite avec ces mots : Monsieur ^ sur quel air et sur quel sujet? Puis vinrent les fêtes nationales, et chaque toast porté dans nos banquets patriotiques fut pour moi une occasion de faire jaillir mon civisme en ut diète
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OU en fa naturel. Que d*ëloges bien justes j*ai prodigués à nos braves magistrats, qui méritaient sans doute de les recevoir en meilleurs vers! Entouré de bienveillance, assourdi de bravos, je me carrais glorieusement devant Tindulgence vineuse du troisième service, et j'ai remarqué fréquemment que le nombre et la quantité des mets d'un festin influaient directement sur Teffet que je produisais. Plus les vins étaient généreux et les plats succulens, plus mon triomphe était complet, tandis qu'au contraire, si les convives étaient mécontens, mon amour-propre faisait aussi maigre chère qu'eux.
Toutefois, comme la mine la plus féconde finit par s'épuiser, la route d'abord si fleurie que j'avais prise me parut enfin aride ; je sentis le besoin de ne pas composer toujours du neuf et formai un répertoire de chansons à l'usage des diverses circonstances pour lesquelles on avait l'habitude de me les demander. Je ne me fis aucun scrupule de £aiire servir la même dans maintes fêtes analogues à celle qui lui avait donné le jour. De là un accident assez plaisant que voici. Deux jeunes gens étant venus à la même époque me demander un chant nuptial , je remis à tous deux celui que j'avais composé pour le mariage en général, et dont j'avais eu soin de bannir des noms propres gènans ; ma mauvaise étoile ou la leur voulut qu'ils se trouvassent à la même noce, et quand l'un d'eux vint à entonner mon œuvre d'une voix retentissante , l'autre pâlit de surprise et d'angoisse en entendant chanter les souhaits qu'il avait en poche et les complimens qu'il avait déjà appris par cœur.
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Cet érènemeot, qui fit du bruit, ii*a point empêché que la même chanson n'ait encore vibré dans les oreilles de cinquante à soixante couples i7i/ra muros^ et que je ne laie en outre exportée à l'étranger fort souvent, dans un rayon au moins de dix à douze lieues.
Passe encore quand le sujet donné est de nature i parler un peu à l'imagination! mais il me sou-* viendra longtemps d'un futur époux, qui, enthousiaste de la conclusion prochaine de son bonheur, me donna comme excitatif , comme avoine lyrique, ]es renseignemens suivans: Oh! je vous en prie. Monsieur! il y a tant de citoses à dire sur mon hymen.... mon heau^père est borgne, et il a une maison en entrant à C...., à main droite. Gomme s'il eût dû sortir de cet cal creçé et de cette maison en entrant à main droite des trésors de poésie et d'inspiration! Et ces gens qui, pour mettre plus à Taise votre imagination déjà entravée , vous enjoi-^ gnent de Temprisonner dans le rhythme d'un vieux air gothique , le seul qu'ils soient en état de chanter plus ou moins faux ! Et ceux qui vous donnent sur un carré de papier , noirci par les sueurs méditatives de toute leur famille , des idées bien prosaïques à rimer ! Et ceux qui , de la meilleure foi du monde, vous disent , en mettant la main à la poche , quand on leur rend l'ouvrage commandé: Monsieur, combien vous faut-il? ou bien qui vous menacent de vous envoyer leur clientelle à serçir pour le même article!
Voilà les ennuis attachés à la composition des