‹ Œuvres choisiesChapitre 63 sur 84 · LE MESSAGER BOITEUX · texte numérisé non relu

LE MESSAGER BOITEUX

Humiliez -vous, auteurs antiques et modernes ! abaissez vos fronts superbes en contemplant avec respect la couverture glorieuse du Messager Boiteux! Quel livre, quel ouvrage a jamais obtenu une vogue plus grande? vogue à laquelle on peut appli*quer.ce que Virgile a dit de la renommée, quelle s augmente en cheminant; vogue qui n'est due \ aucune annonce de journalistes complaisans, à aucun titre nouveau et baroque, à aucune vignette élégante, à aucune coterie, à aucune couleur politique ; vogue qui va croissant dans les quatre parties du monde , malgré les entreprises rivales que chaque année voit éclore ; vogue qui se retrouve à la ville comme au hameau , vogue enfin plus facile à constater qu'à expliquer , et qui fait épuiser tous les douze mois des éditions de ce livre £ameux tiré à deux ou trois cent mille exemplaires à Vevey ; livre qui prit naissance en lySS, par les soins d'Antoine Souci, astrologue, ancien jésuite qui jeta son froc aux orties et son œuvre dans les siècles.

Prenant le lecteur par la main , il le guide au travers des écueils de la vie depuis le premier jusqu'au trente-un décembre de Tannée courante; il n'est pas une précaution nécessaire qu'il ne lui indique pour vaquer aux actes divers qui constituent son existence ; c'est un mentor broché, un conseiller portatif, un ami qui entre dans les plus petits détails pour assurer votre santé contre les chances qui la

ESQUISSES

menacent, qui se constitue le dictateur de votre conduite , qui règne en despote sur votre régime, et sans la permission duquel vous ne devez laisser tomber ni un cheveu de votre tête , ni une palette de votre sang, ni un ongle , ni un cor de vos orteils. Il gouverne toutes les branches de votre économie animale, et s empare de vous de la tête aux pieds. Quel livre a plus d*empire sur la faible humanité? Et pourtant ce n'est ni luxe de ses gravures, ni les grâces de son impression , ni la finesse de son pa* pier, ni Télégance de son format qui lui assurent cette immense prépondérance; non, il dédaigne cet entourage pompeux qui recouvre trop souvent la nullité et l'extravagance ; il se présente simple et sans fard. Toujours même frontispice ; son messager à béquilles de bois fait plus de chemin que les polytypés de Thompson bu de Devéria ; il traverse les mers, les montagnes, les fleuves » et se trouve sous les toits de nos villes et dans la chaumière du colon américain. Partout même enthousiasme l'accueille, même vénération Tentoure, même admiration le contemple ; c'est un patriarche qui s'installe au sein des familles pour les éclairer de ses conseils, les former par ses leçons et les amuser de ses récits.

Mais ne pensez point qu'il dédaigne V agréable après avoir songé d'abord à Y utile J Le premier de tous les auteurs, il a mis à la mode les émoticms fortes ; il est en tête de ce progrès httéraire qui nous a lancés dans les supplices, les assassinats, les vols ; il a eu l'honneur de sentir , avant tous les romantiques, ce qu'il y avait d'élémens de succès dans le

ESQUISSES

meurtre écrit , de séduisant dans les récits de brigandages , de dramatique et de terrible dans le cadavre; enfin il a fouillé les cimetières, ouvert les tombeaux et fréquenté le sépulcre avant que nul ne s'en fût avisé « et à la naissance du siècle il avait déjà donné plus de coups de poignard , tué plus de gens, dépeint plus de crimes, qu'il ne s est fait depuis de toutes ces belles choses-là; et certes ce n'est pas peu dire, puisqu'un seul ouvrage va explorer mille et un cadavres ' pour notre plus grande épouvante.

Ses gravures sont en bois, d'accord ; mais voyez avec quel bonheur de pose il place les héros des actions tragiques qu'il sait si bien rendre! comme il met de la férocité dans le regard du traître, du calme dans la figure de l'innocence! comme il &itbien entrer le glaive dans les chairs! comme il fait bien tomber les mourans, disparaître les noyés dans l'onde! quel air d'effroi il sait imprimer à ses physionomies ! Et quand il met des animaux en scène, comme leur gueule s'y ouvre d'une manière terrible ! comme les ours y ont les dents longues ! comme les loups y sont effrayans, les tigres furieux! On se sent pâlir de crainte en contemplant ces gravures, qui n'ont pas le fini du trait pour elles, mais où l'expression est rendue avec rudesse et Y énergie du féroce.

Voyez aussi comme il sait Êdre ressortir par des contrastes les effets divers qu'il cherche à produire !

< Titrt d*an livre da jour.

ESQUISSES

A côté d'un tableaa paisible, tout auprès d'une boDoe action, Tassassinat surgit épouvantable et sanglant; puis, tout à coup, voilà que se déroule la planche du crime principal de Tannée ou de la bataille la plus- mémorable ; c'est alors du sang qui coule, de la fumée épaisse qui s'élève des feux de deux rangs, des canons qui vomissent des flammes; c'est Bonaparte aux Pyramides, ou FuaMès chez la Banccd. C'est la terreur en grand format; le crime avec tous ses développemens, dans sa plus grande extension , ou bien la gloire militaire sur un pied de longueur, et dans son apogée; il y a là certes de quoi crisper les nerfs des spectateurs les plus impassibles , surtout si le champ du carnage est parsemé comme à l'ordinaire de bras, de jambes et de tètes; ces membres isolés et séparés du tronc font mal à voir, et roulent dans la cervelle du villageois qu'ils épouvantent durant ses songes pénibles. En vérité le succès de ce livre tient, selon moi, à ce qu'il réunit en lui seul les qualités éparses qui ont £ut le mérite des auteurs de tous les temps. H est et sera toujours pour les hommes faits le roi des almanachs, et pour l'enfance et la jeunesse le roi des épouvantemens.

ESQUI5SBS.

Page 1