‹ Œuvres choisiesChapitre 78 sur 84 · ÉLOGE DE LA FLANELLE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LA FLANELLE

Que de flots d'encre ont coulé de la plume des anteurs pour chanter Tamour , qui nous attire bien des maux; tandis que ces messieurs n*en ont pas consacré une seule goutte pour cH&rtr la flanelle, qui nous préserve de tant de douleurs ! La flanelle, qûA reste adhérente à notre peau lorsque les illusions de la TÎe nous abandonnent les unes après les autres! la flanelle, qui, dans un siècle où tant d'abus échauffent le sang , où tant de livres font suer, nous préserve des transpirations arrêtées et des pleurésies! O injustice et ingratitude de Thonmie! Homère et Virgfle même, qui nous dépeignent si longuement les boucliers d'Achille et d'Énée, n'ont-ils pas eu quelque tort de ne rien dire de leurs gilets de dessous? car un bouclier ne sert que dans des circonstances etceptionnelles, fort heureusement, tandis que la flanelle est utfle dans toutes les' circonstances de la vie, je dirai presque dans toutes les saisons. Quand le choléra approchait de nos murs y que la peur nous galopait tous , moi comme d'autres, quel préservatif plus efficace que la ceinture de flanelle nous iut-fl recommandé par nos

doctenn? Ah! certes cette ceijitiire4à cêxw^ plus de bruit alors que celle de Vénus n'en fit jamais : elle dissipa la terreur et les tranchées « qui nous occupaient bien plus que les attraits de la mère de TAmour. Le péril est passé sans doute, mais il peut rerenir, et j'ai gardé, avec ma ceinture, la reconnaissance que je lui dois.

Quoi de plus utile que cette étoffe pour nous défendre contre Tatmosphère perfide dans laquelle nous vivons ! pour braver iippunément ces transitions si subites et si dangereuses du froid au chaud» et vice versa!

Dans un navire il n'y a qu'une planche qui nous sépare de Tabtme; de même il n'y a souvent que ce frêle tissu entre la mort et nous, lorsqu'au sortir d'un bal nous sommes exposés au souffle glacé die l'hiver. Oui, la flanelle repousse catarrhe, sdatique^ rhumatisme, et tant d'autres fléaux, qui s'arrêtent à la surface de la laine protectrice, et ne parvieqnent point jusqu'à nous.

Ah! conunent n'y tiendrions-nous pas, puis* qu'elle est à la lettre ce qui nous touche de plus près? A l'aurore de la vie, une tendre mère nous entoure d'amour et de flanelle; dans l'adolescence, forts de notre vigueur printannière, nousquittpns a.vec mépris l'étoffe qui enveloppa notre en^unce, nous en parlons avec irrévérence, légèreté; mais, plus tard, nous sommes ramenés à son culte par les premières atteintes du rhumatiane ; nous avons recours à elle comme à ces amis sûrs qu'on oublie dans la prospérité et qu'on retrouve toujours )es

ESQVISSES.

mêmes aux jours mauvais ; elle nous reçoit dans son sein pour ne plus nous quitter; elle ranime le vieillard engourdi par Tâge, et ne le délaisse qu'au moment où Ton couche son cadavre dans le drap mortuaire. Ne disons*nous pas d'un homme plein d^'^ards pour un autre : // lui tient les pieds chauds? Eh bien ! pour suivre ce langage figuré , la flanelle réchauffe ùotre corps entier, dont le meilleur ami ne saurait réchauffer quune seule partie. Encôn^ servant dans tous les membres une douce moiteur, elle vivifie nos facultés morales, aide le travail de Tesprit, facilite là digestion, réjouit le cerveau, et peut-être lui sois-)e ^redevable en ce moment de pouvoir lui rendre un faible hommage dans ces lignes.

Non , Marsyas ne fut point barbarement écorché par Apollon. Ce dieu n'aurait pu se rendre coupable d'une pareille infamie ; nous sommeis ici évidemment dupée du style figuré de la mythologie. Le dieii maître de la lyre né fit sans doute qu'enlever au chanteur vaincu un justaucorps de .flanelle. Privé d'un tel secours, celui-ci cria, s'enroua et ne put vivre. Hercule ne périt point pour avoir mis une tunique, mais plutôt parce qu'il voulut l'ôter ou la déboutonner mal à propos. Déjanire avait voulu couvrir son amant d'un bon vêtement d'hiver enlevé àNessus, et qu'un amour-propre mal entendu poussa Hercule à quitter. Qui sait même si la toison d'or ne fut pas le surtout de flanelle d'un roi de la Colchide, surtout que Jason, atteint peut-être de rhumatisme ou de sciât ique, tenait à conquérir,

et regardait avec raison comme ime panacée contre tous ses maux. flanelle, comme on voit, sert à expliquer de monstrueux passages qui nous scandalisent tant à la lecture de Chomprë«

!Nous admirons ces anciens chevaliers couverts de casques, de brassards et de cuirasses. Ils devaient reluire an soleil coname des casserolles éta* mées , et aveugler leurs ennemis avant de les tuer. Combien, pour ma part, j'aime mieux ces bonnes gens entourés de molleton et de flandle ! car ceux-là pensent moins à massacrer les autres qu*à se cou* server eux-mêmes, et le seul sentiment que j'éprouve à leur aspect , c'est Tenvie d'être connue eux pourvu de vètanens chauds, moelleux, pacifiques et philanthropiques.

La flanelle est donc l'uniforme des valétudinaires, la cuirasse de la convalescœce ; et, dût-on rire de moi, j'aime encore mieux, après tout, échapper aux maux dont elle nous préserve qu'an ridicule que mon amour extrême pour eUe ni*attirera peut-être.

KSQUIS3S6.

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