‹ Œuvres choisiesChapitre 83 sur 84 · LA CORDE SENSIBLE · texte numérisé non relu

LA CORDE SENSIBLE

La statue de Memnon rendait un son harmo* nieux alors qu'elle était firappëe par les feux naissans du matin : afin d'expliquer ce phénomène, les doctes ont prétendu qu'au sein de la pierre se trouvait une corde à boyau qui yibrait quand la chaleur des premiers rayons solaires la £aiisait tendre instantanément. Ainsi soit-il ! je ne viens point ici guerroyer contre la science , qui donne si bien la clé de toutes choses ; au contraire, je m'humilie devant son hypothèse et la considère , moi , comme une rigoureuse démonstration.

N'avons-nous pas tous quelque rapport avec la statué de Memnon? N'est-il pas dans l'homme le plus glacéi au sein de ces corps qu'on dirait £adts de marbre, et dans les veines desquels il circule comme de l'eau de puits , n'est-il pas, dis-je, une corde que certains sentimens d'intérêt personnel font résonner subitement? L'avare , insensible à tout ce qui ne touche pas son coffre-fort, ne tressaiUe-t-il pas alors qu'il entend parler d'un moyen de le remplir? La jeune fille rêveuse et le front baissé , au sein d'une société, ne lève-t-elle pas immédiatement le nez aux seuls mots d'amour* ou d'hyménée? C'est que tous deux sont memnonisés, et que la corde sensible qu'ils recèlent frémit alors que resplendit le soleil vivifiant vers lequel, ainsi que Théliotrope, ils sont constamment tournés.

Achille, caché sous des habits de femme, s'était

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retiré auprès du roi Lycomède , afin de se conformer aux ordres de sa bonne mère, qui se souciait fort peu que son fils allât se Ëiire bravement tuer ao siège de Troie ; mais Ulysse , déguisé en colporteur, vint offrir aux filles du souverain de Scyros des bijoux et des armes ; toutes se jetèrent sur les bijoux ; Achille seul se saisit des armes, et ce choix fit de suite découvrir son sexe. Hélas! le pauvre enfant fîit pris par sa corde sensible, qu'Ulysse eut le talent de mettre en jeu. Ce qu'il advint alors à Achille nous arrive à tous au moral ; quand nous sommes jeunes nous trahissons nos penchans, ou plutôt nous les manifestons hautement si la conversation ouvre une porte pour leur donner issue ; nous nous précipitons impétueusement au travers d'un entretien quand un sujet a remué profondément notre âme ; mais la vieillesse et sa compagne, douairière impassible nommée Prudence y arrivent bientôt pour met-* tre des sourdines telles à nos cordes sensibles que \t son en devient étouffé et nul, ce qui est presque un bonheur dans un inonde et dans un siècle où Texploàon des idées les plus généreuses n'est que trop souvent couronnée d'un brevet d'hôpital ou d'un man^ dat d'amener.

Cherchez à captiver l'attention de l'égoïste en l'entretenant d'autre chose que de lui-même, il sera tout plâtre ; vous aurez devant vous un buste muet. Au contraire parlez-lui de ses maux , de ses qualités, de ses succès ; en un mot , mettez-le sur son chapitre du moi : ainsi que Pygmalion , vous aurez animé la pierre ; la chanterelle de Memnon exhalera des sons

passionnés, amoureux, tendres; puis, revenez sur le sol ingrat des intérêts qui lui sont étrangers, et, pareil 1 à une boite à musique qui achève son air, rharmonie s'arrêtera court, et la figure de marbre, inanimée, immobile, se dressera de nouveau devant vous.

Parlez à un jeune auteur qu'enflamme Tamour de ' k glpireM^p ÊmtmèB, mii^Mi^^mm wmnxt , de

ini'ltat qui puisse le fkiréyvnte hbnérabkmenf ; c'est la statue de Memnon par un beau clair de lune; il reste muet ; mais monlrez-lui les palmes du génie et le Capitole (}ans le lointain ; voilà Taurore qui MHe, la dtii i|i mtiillcfftiiite <èri|»ii>a>etladaif tf»»» w^mk^mt^^LMlmât effof t AtaMàimâ ^

Au milieu d'une réunion de nos concitoyens, essayez de leur faire parln|:ï;er votre enthousiasme pour les grands poètes, les voilà statues^ et le soleil de votre éloqueucc n'en tirera pas le plus léger bruit ;

iif|»i|lbli«r«»'tlî^^ estcM^ çbé, le serein tombe, et vos Memnons ne disent mot« MaiSi par une transition brusque et lourde, entonnez un chant en Thonneur d'un ministère français dont Tavènement ùitiwmtéi^ilmfymh/âe quelques cen* limes, ah! écoutez maintenant toutes les cordes sen* fliUea qui s'émeuvent à qui mieux mieux l ces banquiers qui font ronfler leur sol comme une pédale d'orgue ; ces capitalistes dont le n'' frémit d'allégresse ; ces marchands dont le /a retentit, et jusqu'à ces jeunes i^prentis de comptoir dont le im sYpanouit eiré*

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soDDe à Tunisson de leurs patrons! Votre langae ressemble en ce moment au doigt de Tartiste qui se promène sur les quatre cordes d'un yiolon ; il ne manque rien à Teffet que vous pouvez produire; raccord est parfait , et , grâce à la cote , vous avez triomphé de Tapathie de tous.

Vils mortels qu'on appelle courtisans « amis des rois qu'on nomme flatteurs , votre corde, qui salue sans cesse avec d'harmonieux concerts l'astre qui s'élève , s'est«elle jamais £aiit entendre alors qu'il baisse et disparait? et ma statue n'est-elle pas votre parfait emblème? Heureux le poète indépendant, exempt des entraves dorées dont le pouvoir garrotte souvent le génie! il chante parce que tout sentiment généreux ùit tressaillir les cordes de sa lyre; il chante parce qu'il suit une loi de sa nature sans obéir à une exigence de sa position; il chante, car la chaleur de son âme suffit pour inspirer sa voix ; et, s'il célèbre le soleil qui sort pompeusement de l'océan , c*est pour dire les biens qu'il répand sur lunivers et monter par la pensée jusqu'à celui qui nous fit le don magnifique de sa lumière.

PIN MJ TOME PEEnEE.

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