PREMIÈRE LETTRE
Saint-Pétersbourg, juin 1810.
Monsieur le comte ,
Puisque vous avez la bonté de le désirer, j'aurai l'honneur de vous soumettre quelques idées sur l'éducation publique dans votre patrie.
On a fait sur cet objet important précisément le même
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sophisme que sur les institutions politiques : on a regardé l'homme comme un être abstrait, le même dans tous les temps et dans tous les pays, et l'on a tracé pour cet être imaginaire des plans de gouvernement tout aussi imaginaires ; tandis que l'expérience prouve , de la manière la plus évidente, que toute nation a le gouvernement qu'elle mérite, de manière que tout plan de gouvernement n'est qu'un rêve funeste, s'il n'est pas en harmonie parfaite avec le caractère de la nation.
11 en est de même de l'éducation (j'entends de V éducation publique) : avant d'établir un plan à cet égard, il faut interroger les habitudes , les inclinations et la maturité de la nation. Qui sait, par exemple, si les Rus ses sont faits pour les sciences? Il n'y a encore aucune preuve à cet égard ; et quand la négative serait vraie , la nation ne devrait pas s'en estimer moins. Les Romains n'entendaient rien aux arts; jamais ils n'ont eu un peintre ni un sculpteur, encore moins un mathématicien. Cicéron appelait Archimède un petit homme; il disait, en parlant d'une chèvre sculptée par Myron et volée par Verres : » L'ouvrage était si beau, qu'il nous ravissait, nous qui n'entendons rien à ces sortes de choses. »
Et tout le monde sait par cœur les fameux vers de Virgile , où il dit : « Que d'autres fassent parler le marbre et l'airain; qu'ils soient éloquents, qu'ils lisent dans les deux Pour toi, Romain, ta destinée est de commander aux autres nations, etc. »
Cependant il me semble que les Romains ont fait une assez belle figure dans le monde , et qu'il n'y a pas de nation qui ne dût s'en contenter.
Ou je suis infiniment trompé , Monsieur le comte , ou l'on attache en Russie trop de prix à la science. Rousseau a soutenu, dans un ouvrage célèbre, qu'elle avait fait beaucoup de mal au monde. Sans adopter ce qu'il
y a de paradoxal dans cet écrit, il ne faut pas croire que tout y soit faux. La science rend l'homme paresseux, inhabile aux affaires et aux grandes entreprises, disputeur, entêté de ses propres opinions et méprisant celles d'autrui, observateur critique du gouvernement, novateur par essence, contempteur de l'autorité et des dogmes nationaux, etc., etc.; aussi Bacon, génie bien autrement sage et profond que Rousseau, a dit que la religion était un aromate nécessaire pour empêcher la science de se corrompre. En effet, la morale est nécessaire pour arrêter l'action dangereuse et très dangereuse de la science, si on la laisse marcher seule.
C'est ici où l'on s'est cruellement trompé dans le siècle dernier. On a cru que l'éducation scientifique était l'éducation, tandis qu'elle n'en est que la partie, sans comparaison, la moins intéressante, et qui n'a de prix qu'autant qu'elle repose sur l'éducation morale. On a tourné tous les esprits vers la science , et l'on a fait de la morale une espèce de hors d'œuvre , un remplissage de pure convenance. Ce système, adopté à la destruction des Jésuites , a produit en moins de trente ans l'épouvantable génération qui a renversé les autels et égorgé le roi de France.
Vous pouvez remarquer encore, Monsieur le comte, que toutes les nations du monde , poussées par ce seul instinct, qui ne trompe jamais, ont toujours confié l'éducation de la jeunesse aux prêtres; et ceci n'appartient point seulement aux temps du christianisme. Toutes les nations ont pensé de même. Quelques unes même, dans la haute antiquité,, firent de la science elle-même une propriété exclusive du sacerdoce. Ce concert unanime mérite une grande attention, car jamais il n'est arrivé à personne de contredire impunément le bon sens de l'univers. ^
Sa Majesté Impériale est privée, je le sais, de cet avantage immense, le sacerdoce étant malheureusement séparé de la société, et privé de toutes fonctions civiles en Russie; mais je suspends pour le moment l'examen de cette question, et j'en reviens à dire qu'on se trompe fort dans ce pays sur l'utilité de la science et sur les moyens de l'établir.
On s'imagine que , lorsqu'on a ouvert un institut , établi et payé des professeurs, tout est fait. Rien n'est fait, au contraire, si la génération n'est pas préparée. L'État se consume en frais immenses, et les écoles restent vides.
Nous en voyons déjà l'exemple dans les g-ymriases, qui seront fermés incessamment faute d'écoliers , et nous l'avons vu d'une manière encore plus frappante dans l'école de droit ouverte avec de si grands frais et de si g-randes prétentions. L'empereur donnait 300 roubles de pension, le logement, l'entretien et un grade à tout jeune homme qui se présentait à cette école ; et cependant, malgré de si grands avantages, après quelques scènes d'incapacité dont les étrangers même ont été témoins, personne ne s'est présenté, et l'école est fermée.
Mais, dans ces temps que nous nommons barbares, l'Université de Paris comptait 4,000 étudiants, réunis à leurs frais et venus de toutes les parties de l'Europe.
Supposez un gouvernement qui s'épuiserait en dépenses pour couvrir d'auberges magnifiques un pays où personne ne voyagerait : ce sera l'image naturelle d'un gouvernement qui dépenserait beaucoup en institutions scientifiques avant que le génie national lut tourné ver.« les sciences.
Il me semble avoir eu l'honneur, Monsieur le comte de vous présenter de vive voix une observation que je crois assez importante pour la rappeler dans cette lettre :
c'est que les académies les plus savantes de l'Europe telles que rAcadémie de Paris, la Société royale de Londres, l'Académie del Cimento de Florence, etc., ont toutes commencé par des rassemblements libres de quelques particuliers réunis pour l'amour des sciences. Après un certain temps, le souverain^ averti par l'estime publique , leur donnait une existence civile par des lettres patentes; voilà comment se sont formées les académies. Partout on les a établies à cause des savants qu'on possédait , jamais da?îs l'espoir de les posséder. C'est une grande duperie d'employer des sommes immenses pour construire une cage au phénix, avant de savoir s'il arrivera.
Vous rendriez, Monsieur le comte, le plus grand service à votre patrie si vous persuadiez une grande vérité à son excellent souverain; cette vérité est que S. M. I. n'a réellement besoin que de deux espèces d'hommes : de gens braves et de braves gens.
Tout le reste n'est pas nécessaire, et viendra de luimême. Le temps, dit le proverbe persan, est le père des miracles. Il est le premier ministre de tous les souverains. Avec lui ils font tout; sans lui ils ne font rien. Cependant les Russes le méprisent, et ne veulent jamais attendre. Le temps, qui est piqué se moque d'eux.
C'est un grand malheur que cette illustre nation joigne encore à l'erreur d'estimer trop la science , celle de vouloir la posséder brusquement, et de s'humilier parce qu'elle se voit, sur ce point, en arrière des autres nations. Jamais préjugé ne fut plus faux et plus dangereux. Les Russes pourraient être la première nation de l'univers, sans avoir aucun talent pour les sciences naturelles. Car la première nation du monde serait incontestablement celle qui serait la plus heureuse chez elle et la plus redoutée des autres. Le surplus, au fond, n'est que parade.
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Mais nous n'en sommes pas là. On ne sait point encore si les Russes sont faits pour les sciences. Affirmer décidément le oui ou le non sur cette question, c'est avoir également tort. Mais, en attendant que le temps nous l'apprenne, par quel fatal empressement les Russes veulent-ils franchir les distances établies par la nature et s'humilier, parce qu'ils sont forcés d'obéir à l'une de ces premières lois? On croit voir un adolescent qui aurait honte de n'être pas vieillard. Toutes les autres nations de l'Europe ont balbutié pendant trois ou quatre siècles avant de parler : pourquoi donc les Russes ont-ils la prétention de parler d'emblée? Il se présente même ici, Monsieur le comte , une considération très importante , et sur laquelle je dois arrêter vos regards, parce qu'elle touche particulièrement votre nation.
Cette espèce de végétation morale qui conduit graduellement les nations de la barbarie à la civilisation, a été suspendue chez vous , et pour ainsi dire coupée par deux grands événements : le schisme du dixième siècle et l'invasion des Tartares.
Toute la civihsation moderne est partie de Rome ; jetez les yeux sur une mappemonde : partout où s'arrête l'influence romaine , là s'arrête la civilisation ; c'est une loi du monde.
Il faut donc regagner le temps perdu; et j'ose croire que Pierre P' a retardé au lieu d'avancer l'opération, en s'imaginant que la science était une plante qu'on pourrait faire naître artificiellement, comme une pêche dans une serre chaude; il n'en va pas ainsi, à beaucoup près; mais, encore une fois, qu'y a-t-il dans tout cela qui puisse attrister les Russes? Les Polonais sont, comme eux, une famille esclavone, partie primitivement de la même souche; et cependant ils ont produit, il y a déjà trois siècles, l'un des plus grands ornements de l'espèce hu-
maine, rillustre Copernic. Il n'y a certainement dans les eaux de la Dwina aucune magie qui empêche la science de passer ; mais c'est uniquement que la même influence qui a agi sur la gauche n'a point agi sur la droite. Tout se réduit donc, comme je le disais tout à l'heure, à regagner le temps perdu.
Je m'enfoncerais dans la métaphysique, si je voulais creuser davantage ce sujet : je me borne à un argument palpable.
Ou les Russes ne sont pas faits pour les sciences en général, ou pour certaines sciences particulières ; et, dans ce cas, ils n'y réussiront jamais, semblables en cela aux Romains, qui, étant maîtres des Grecs, vivant avec eux, sachant leur langue parfaitement, et ne lisant que leurs livres, n'eurent cependant jamais ni physiciens, ni géographes, ni astronomes, ni mathématiciens, ni médecins même, de leur propre nation (Celse excepté).
Ou les Russes sont faits pour ces sciences, et, dans ce cas, il leur arrivera comme à toutes les autres nations qui ont brillé dans ce genre, et nommément aux Italiens du quinzième siècle. Une étincelle transportée d'ailleurs dans un moment favorable allumera la flamme des sciences. Tous les esprits se tourneront de ce côté. Les sociétés savantes se formeront d'elles-mêmes, et tout le travail du gouvernement se bornera à leur donner la forme et la légitimation.
Jusqu'à ce qu'on aperçoive une fermentation intérieure qui frappe tous les yeux, tout effort pour naturaliser la science en Russie ne sera pas seulement inutile, mais dangereux pour l'État, puisque cet eff'ort ne tend qu'à éteindre le bon sens national , qui est dans tous les pays le conservateur universel , et à remplir la Russie d'une multitude innombrable de demi-savants , pire cent fois que l'ignorance même, d'esprits faux et orgueilleux,
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dégoûtés de leur pays, critiques éternels du gouvernement, idolâtres des goûts, des modes, des langues étrangères, et toujours prêts à renverser ce qu'ils méprisent, c'est-à-dire tout.
Un autre inconvénient terrible qui nait de cette manie scientifique, c'est que le gouvernement, manquant de professeurs pour la satisfaire , est constamment obligé de recourir aux nations étrangères ; et comme les hommes véritablement instruits et moraux cherchent peu à quitter leur patrie , où ils sont récompensés et honorés , ce sont toujours non-seulement des hommes médiocres, mais souvent gangrenés et même flétris, qui viennent sous le pôle offrir leur prétendue science pour de l'argent. Aujourd'hui surtout, la Russie se couvre chaque jour de cette écume que les tempêtes politiques chassent des autres pays. Ces transfuges n'apportent ici que de l'audace et des vices. Sans amour et sans estime pour le pays, sans liens domestiques, civils ou religieux, ils se moquent, de ces Russes inclairvoyants qui leur confient ce qu'ils ont de plus cher ; ils se hâtent d'accumuler assez d'or pour se procurer ailleurs une existence indépendante; et, après avoir cherché d'en imposer à l'opinion par quelques essais publics qui ne sont pour les véritables juges que des spectacles d'ignorance, ils partent, et s'en vont dans leur patrie se moquer de la Russie dans de mauvais livres que la Russie achète encore de ces misérables, si même elle ne les traduit pas.
Et cet état de choses est d'autant plus sensible, que, par un préjugé déplorable, on est à peu près convenu tacitement en Russie de regarder la morale comme quelque chose de totalement séparé et indépendant de l'enseignement ; de manière que si, par exemple, il arrive ici un professeur de physique ou de langue grecque qui passe d'ailleurs publiquement pour un homme
dépravé ou pour un athée, on entendra dire assez communément: Qu^est-ce que cela fait à la physique ou à la langue grecque? C'est ainsi que les balayures de l'Europe sont accueillies dans ce pays ; et l'infortunée Russie paye à g-rands frais une armée d'étrangers uniquement occupée à la corrompre.
S'il était possible , Monsieur le comte , d'ajouter encore à des considérations aussi pressantes, j'aurais l'honneur de vous faire observer que la science, de sa nature, dans tous les temps et sous toutes les formes de gouvernement, n'est pas faite pour tous les hommes, ni même pour tous les hommes distingués. Le militaire, par exemple (c'est-àdire les quatre-vingts centièmes de la noblesse) , ne doit pas être et ne saurait être savant. L'artillerie seule, le génie et la marine exigent des connaissances en mathématiques, connaissances pratiques surtout, et beaucoup moins profondes qu'on ne croit ; car on a observé fort à propos en France que jamais un marin de l'Académie des sciences n'avait pris une frégate à l'ennemi. Au reste, il y a partout des écoles spéciales pour ces sortes de services ; mais pour ce qu'on appelle Varmée, la science n'est pas accessible et serait même nuisible. Elle rend le militaire casanier et paresseux; elle lui ôte presque toujours cette impétuosité et ce .génie entreprenant qui produit les grands succès militaires. D'ailleurs , le grand nombre ne voudra jamais s'appliquer, surtout dans les hautes classes de la société. La vie militaire, sauf les exceptions, dont il ne faut jamais s'occuper, sera toujours une vie dissipée : ôtez de la journée d'un officier le temps des devoirs indispensables de la société, celui des plaisirs et celui des évolutions militaires, que reste-t-il à la science?
La Piussie a d'ailleurs, par rapport aux sciences, un désavantage particulier qu'elle ne doit point se cacher. Chez toutes les autres nations de l'Europe la langue ecclé-
siastique était une langue classique, de manière qu'on apprenait Cicéron et Virgile à l'église. Le sacerdoce, qui, par un bonheur singulier, n'était ni au-dessus du dernier homme de l'État, ni au-dessous du premier, supposait la connaissance de cette lang-ue; le clergé était mêlé dans une foule d'affaires, et les controverses seules avec les ennemis de la religion exigeaient de lui les connaissances les plus variées et les plus profondes.
Ija magistrature avec son immense suite était encore une cause et une source inépuisable de science. Les lettres et Féruditiou étaient plus ou moins l'apanage invariable de cette classe laborieuse, qui souvent même se délassait de ses travaux par l'étude des sciences exactes.
La Russie ne possède point cet avantage ; sa langue religieuse est belle sans doute, mais stérile, et jamais elle n'a produit un bon livre. Son clergé est une tribu de Lévi entièrement séparée des autres, et pour ainsi dire un peuple à part. La science qu'il possède n'est point un bien mis en commun. La voix du prêtre ne se fait entendre qu'à l'aufel, et ses fonctions sont au-dessous de tout homme distingué.
La magistrature ne suppose, de son côté, aucune connaissance scientifique; l'homme même qui aurait passé la plus grande partie de sa vie dans les champs ou les garnisons, peut terminer une vieillesse honorable dans les tribunaux. Il n'y a donc encore rien en Russie qui nécessite la science, c'est-à-dire qui en fasse le moyen unique et indispensable pour arriver à certaines distinctions de l'État. C'est donc dans le pays de l'Europe où les sciences sont le moins nécessgiires qu'on veut les naturaliser toutes , et toutes à la fois. C'est ne pas connaître la nature humaine. Il faut les faire désirer avant de les enseigner. L'État doit la science aux sujets qui la demandent, mais il ne doit ni ne peut la donner à ceux qui ne
la veulent pas. C'est en vain que le gouvernement ferait de tel ou tel genre de connaissances la condition inévitable pour obtenir tel ou tel genre de distinction ; dès que la nécessité ne sera pas dans la chose même , on se moquera de la loi, et les grades scientifiques ne seront en très peu de temps qu'un vain titre dont tout le monde connaîtra le tarif.
Le comble du malheur sera que tout le monde aura l'orgueil de la science sans en avoir la substance. Tout le monde sera entêté, inquiet, raisonneur, mécontent, examinateur, indocile, comme si l'on savait réellement quelque chose. De manière c|ue le gouvernement, avec ses efforts et ses dépenses énormes, ne sera parvenu qu'à créer des mauvais sujets, dans tous les sens de l'expression.
Il suit de tout cela cp'au lieu d'étendre le cercle des connaissances en Russie, il faut le restreindre, pour l'avantage même de la science ; ce qui est directement contraire à cette rage encyclopédique qui est une des grandes maladies du moment; mais l'importance du sujet exige que j'en fasse le sujet d'une lettre particulière.
Je suis, etc.
Le comte Joseph de Maistre.