‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 19 sur 37 · DEUXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIEME LETTRE

Saiiit-Potersbourg, n (23) juin dSIO.

Monsieur le comte,

Bossuet avait grandement raison : // n'y a rien de mpilleur que ce qui est éprouvé. Permettez donc que j'aie

Il*" LETTRE SUR l'ÉDUCATION PUBLIQUE EN RUSSIE. 193

l'honneur de mettre sous vos yeux un tableau très abrégé de l'éducation ancienne, telle qu'on tâche maintenant, par tous les moyens possibles, de la ressusciter en France avec les modifications nécessaires. Ce tableau me conduira tout naturellement à l'examen du plan que vous avez bien voulu me communiquer.

Le cours scolastique entier se divisait en sept classes, et durait sept ans.

1° La cinquième. On y enseignait les éléments de la langue latine, et la jeunesse s'exerçait à de petites compositions; elle expliquait des auteurs faciles. Chaque leçon était prescrite la veille ; chaque écolier, lorsque le professeur lui disait, par exemple : N..., récitez la leçon des Églogues de Virgile, était obligé de prendre son livre, de lire le texte phrase par phrase, de le traduire en rendant compte de chaque expression. Il y avait des récompenses et de grands encouragements pour ceux qui apprenaient le texte par cœur, mais ce n'était point un devoir. Quant à la morale et à la religion , on apprenait par cœur le catéchisme du diocèse, qui était expliqué en classe.

2° La quatrième. Même marche que dans la précédente, mais des auteurs plus difficiles et plus nombreux.

3° La troisième. C'est ce qu'on appelait en latin suprema grammatica (la suprême ou la haute grammaire), parce que c'était dans cette classe qu'on était censé acquérir une connaissance parfaite de la langue latine , sous le rapport grammatical ; en sorte qu'après ce troisième cours, il ne devait plus être question que d'élégance. On expliquait les auteurs les plus difficiles. Je passe, pour abréger, sur d'autres détails, quoique très essentiels.

ï° Les humanités. Là commençait, comme je l'ai dit,

le règne de Vélégance. Il y avait même des traités exprès qui enseignaient ce qu'il y a de plus fm et de plus exquis dans la langue latine. On apprenait une rhétorique latine pleine des plus beaux morceaux tirés des auteurs classiques, ce qui formait un magasin précieux dans ces jeunes tètes, qui n'oubliaient plus ce qu'on leur avait appris à cet âge.

Les jeunes gens commençant d'ailleurs à pouvoir voler de leurs propres ailes, on les faisait composer, ou amplifier, comme on le disait alors : méthode , pour le dire en passant, dont l'auteur du mémoire que vous m'avez fait lire me parait n'avoir aucune idée, lorsqu'il dit que rien n'accoutume plus la jeunesse à une vaine et fausss éloquence.

Il oublie apparemment que tous les orateurs du seizième et du dix-septième siècles ont amplifié de cette manière, et que l'éloquence s'est éteinte précisément où l'on a changé le système d'éducation.

Le professeur choisissait un sujet tiré tantôt de la religion, tantôt de la morale, ou même de la Fable, et le proposait à ses élèves. Il disait, par exemple : Midas obtint des dieux la grâce que tout ce qu'il toucherait se changeât en or : amplifiez, Messieurs, les inconvénients de celte folle demande. Tout jeune homme les voyait bien en masse, mais chacun y mettait le degré d'imagination dont il était pourvu, et il s'accoutumait à voir un objet sous toutes les faces possibles.

Toutes ces amplifications étant faites et mises sous les yeux du professeur, il montrait à ses disciples avec quelle grâce et quelle fécondité Ovide a traité ce sujet, et c'était une nouvelle leçon.

Quoi qu'en dise l'auteur du mémoire, il n'y a pas d'autre moyen d'exercer la jeunesse à la composition et à l'éloquence. Lorsqu'on dit, pour dépriser un ouvrage :

n* LETTRE SUR l'ÉDUCATION PUBLIQUE EN RUSSIE. 195

Cest une amplification de collège, cela signifie seulement qu'un homme formé et un auteur à prétention ne doit point écrire comme un écolier; mais il n'en résulte nullement que l'écolier ait tort d'écrire comme on écrit à son âge.

Pardon, Monsieur le comte, de cette petite digression ; je me hâte de rentrer dans la route.

5° La rhétorique. Cette classe était proprement une répétition de l'autre, mais sur un plan beaucoup plus étendu. C'est dans cette classe seulement que l'on commençait à s'exercer dans la langue du pays, parce qu'on pensait universellement qu'il fallait étudier l'antique avant de se mêler de peindre ou de sculpter.

A la fin de cette cinquième année, l'éducation ittéraire était censée finie.

6" La logique. On passait donc à cette sLxième classe, où l'on enseignait les règles du raisonnement , le mécanisme des syllogismes et son application. On dictait, dans la même année, un traité de morale et un autre de métaphysique, qui ne présentaient aucun danger, vu qu'ils ne formaient, à proprement parler, qu'une espèce de théologie laïque entièrement conforme aux dogmes chrétiens.

7° La physique. Le mot seul dit ce qu'on y enseignait. Depuis qu'elle était devenue entièrement mathématique, cette classe était un peu faible pour ceux qui n'avaient aucune teinture des mathématiques; il y avait pour ce genre de connaissances un professeur particulier; mais personne n'était forcé de le suivre , tant on craignait en tout de passer les bornes de la modération.

Alors le jeune homme était mûr pour les universités composées de ce qu'on appelait les arts, c'est-à-dire les belles-lettres et la philosophie (qu'il était permis d'apprendre dans les collèges de province) , la médecine et

iâd LETTRES OPUSCULES. •

le droit; c'est ce qu'on appelait les quatre facultés; et le cours, pour chacune de ces trois dernières, était de cinq ans. Voilà donc douze années de la vie consacrées à des études épineuses , dont cinq pour la seule éducation littéraire, et deux pour les éléments de philosophie morale et physique.

Observez, Monsieur le comte, la sagesse de nos anciens. Tout le monde (j'entends dans les classes distinguées) devant savoir bien penser, bien parler et bien écrire, ils avaient borné à ces trois points l'éducation générale. Ensuite chacun prenait son parti, et s'adonnait spécialement à la science particulière dont il avait besoin. Jamais ils n'avaient rêvé qu'il fallût savoir la chimie pour être évêque, ou les mathématiques pour être avocat. La première éducation ne passa jamais les bornes que je viens d'indiquer. Ainsi furent élevés Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Newton, Leibnitz, les BernouUi, Fénelon, Bossuet et mille autres; ce qui prouve bien que cette manière n'était 'propre qu'à gâter et à rétrécir V esprit , comme disent les discoureurs de ce siècle.

Je n'ai pu me dispenser de ce préliminaire (que j'ai abrégé autant qu'il m'a été possible) pour me procurer un point de comparaison sur lequel je puisse asseoir un jugement motivé, au sujet du projet en question.

Voyons d'abord quelle est, dans une matière où le temps fait tout, la proportion entre les sciences embrassées par le plan , et le temps qu'il y destine.

Le cours est de six ans, divisé en deux cours particuliers, dont l'un renfermera les humanités, et l'autre les sciences exactes. Mais, par le détail et par les tableaux, on voit qu'il n'en est rien, et que les humanités marchent de front avec les sciences exactes pendant lo cours entier, depuis les éléments jusqu'au plus haut degré qu'on s'est proposé d'atteindre.

Mais enfin voyons, d'après les tableaux, Fénumération des sciences renfermées dans le plan.

Langues latine , grecque , esclavone , française et allemande. Lecture des auteurs principaux dans ces différentes langues, et analyse des plus beaux morceaux de leurs ouvrages. — Lecture analysée d'Homère et de Démosthène, de Virgile et de Cicéron.

Histoire universelle, histoire de Russie, histoire sainte, histoire ecclésiastique, tableau philosophique de l'histoire générale, géographie , chronologie.

Géométrie, algèbre, mathématiques pures, mathématiques appliquées , mathématiques transcendantes , calcul infinitésimal , géograpliie mathématique , histoire naturelle, physique, introduction à la connaissance des corps célestes. — Chimie. — Géographie physique du globe. — Exposition systématique des sciences physiques, — et des différentes théories sur l'origine du monde et ses révolutions.

Logique, théorie et pratique. — Histoire de la philosophie, courte exposition du système des connaissances humaines, idéologie, psychologie, cosmologie.

Exposition du système des sciences morales. — Notions sur les droits et les obligations, suivant leurs rapports avec le droit public, le droit civil et le droit des gens. — Droit civil russe.

Éthique, ou science des mœurs.

Archéologie et numismatique.

Instruction sur la religion. — Lecture du Nouveau Testament.

Introduction à Vesthétique (mot inventé par les Allemands) ou la science du beau dans les arts.

Histoire de l'art chez les anciens et les modernes d'après Winckelmann et autres.

Devoirs de l'homme et du citoyen. — Notions sur

rorganisation des sociétés. Notions fondamentales des différents droits.

Gymnastique , danse , natation , etc.

On a peine à se persuader que ce plan ait été écrit et présenté sérieusement. Quoi ! toutes les nations de l'Europe ont consacré sept ans à l'étude de la langue latine, des classiques écrits dans cette langue, et à (juelques éléments de philosophie : Fétude était constante , la discipline sévère ; et cependant c'était un proverbe parmi nous qu'au collège on pouvait seulement apprendre à apprendre.

Et l'on ose présenter à une nation neuve , dont les inclinations ne sont pas encore bien déterminées vers les sciences, un plan qui réunit des objets dont un seul occuperait le temps du cours entier!

On promet au gouvernement, on promet à des parents trompés que des jeunes gens entrés au lycée, sachant lire et écrire, résoudront, au bout de trois ans, les problèmes du deuxième ou troisième degré, et qu'ils entendront les sections coniques ! qu'au bout de six ans ils auront pénétré les mathématiques transcendantes ou le calcul de l'infini, et qu'ils seront en état de faire une lecture raisonnée de Virgile et de Cicéron, d'Homère et de Démosthène!

Certainement, celui qui écrit ceci n'aime pas critiquer ; il est , au contraire , persuadé qu'il faut louer et encourager tout ce qui n'est pas absolument sans mérite : mais, dans ce cas, la modération n'est pas permise. Il est impossible de lire de sang-froid un tel plan; et tout homme instruit qui l'aura parcouru légèrement ne manquera pas de s'écrier que les jeunes Russes sont des anges, ou que leurs instituteurs ont perdu l'esprit.

Il est douteux que les élèves de ce lycée puissent connaitre bien clairement, à la fin des cours, les noms et

Il* LETTRE SUR L ÉDUCATION PUBLIQUE EN RUSSIE. 199

les objets réels des sciences détaillées dans cet indiscret catalogue. Il n'y a pas de méthode plus sûre pour dégoûter à jamais de la science une malheureuse jeunesse dont la tête se trouvera embarrassée , et pour ainsi dire obstruée par cet amas immense de connaissances indigestçs , ou , ce qui est pire encore , pour la remplir de tous les vices que la demi-science entraîne toujours après elle , sans les compenser par le moindre avantage.

Vous ne pouvez donc , Monsieur le comte , rendre un service plus essentiel à votre souverain et à votre pays qu'en faisant d'abord main-basse sur ce tas extravagant de sciences accumulées par un homme qui n'a pas su ou n'a pas voulu distinguer les connaissances qui conviennent à tout le monde , de ces sciences spéciales qui ne sont nécessaires qu'à certaines professions. Retranchez sans lialancer :

1° L'histoire naturelle. Cette science ressemble à la poésie. Elle illustre ceux qui la poussent au dernier degré, et ridiculise les autres. Quand vos enfants auront assemblé quelques papillons et quelques coquillages, ils se croiront des Linnés. Rien de plus inutile d'ailleurs et de plus aisé à se procurer que cette science au point où elle convient à un homme du monde : il suffit de feuilleter le premier dictionnaire.

2** L'histoire. Jamais l'histoire n'est entrée, comme objet d'enseignement et qui exige un professeur, dans aucun système d'éducation publique. Il y a eu quelquefois des chaires spéciales d'histoire confiées à des hommes supérieurs, qui raisonnaient sw l'histoire plutôt qu'ils n'apprenaient l'histoire. Mais c'était un enseignement libre, ouvert seulement à celui qui en avait fantaisie. L'histoire est dans les livres : celui qui la veut savoir n'a qu'à lire.

Faites seulement ordonner qu'une certaine heure de la

journée (celle des repas, par exemple, comme dans nos maisons religieuses) sera invariablement consacrée à la lecture d'un cours d'histoire complet (RoUin, par exemple , et Crevier. car on n'a rien fait de mieux) : un élève qui mangera avant ou après les autres sera alternativement chargé de cette lecture. Il faut prendre garde aux livres d'histoire , car nul genre de littérature peut-être n'est plus infecté. On propose, dans le tableau, Vexamen philosophique de V histoire , d'après Bossuet et Ferrand. Mais Bossuet , Monsieur le comte , ressemble à Ferrand comme un aigle ressemble à une taupe. Ferrand est plein d'erreurs, et, depuis l'époque de Charlemagne, il est aveugle.

3" Za chimie. Est-il nécessaire d'observer que cette vaste science est absolument déplacée dans un enseignement général? A quoi sert-elle pour le ministre, pour le magistrat, pour le militaire, pour le marin, pour le négociant, etc.?

4° L'astronomie. Autre inutilité. Il y aurait lieu d'être très content si les élèves, au sortir du lycée, entendaient bien la théorie de l'almanach, et se trouvaient en état d'en rendre compte.

5° Esthétique, science de Vart chez les anciens, archéologie, numismatique. Tout cela me paraissant une plaisanterie, je le propose en masse pour être retranché, sans entrer dans aucun détail.

6'^. Exposition systématique des sciences physiques, et des différentes théories sur V origine du monde et sur ses différentes révolutions.

Ici il y a superfluité et danger. La Genèse suffit pour savoir comment le monde a commencé. Sous prétexte d'expliquer les différentes théories sur son origine, on remplira ces jeunes têtes de toutes les cosmogonies modernes. On a déjà imprimé ici , avec permission de la cm-

II'' LETTRE SUR l'ÉDUCATION PUBLIQUE EN RUSSIE. 201

sure , une brochure ( elle est entre les mains de celui qui écrit) où l'on dit que Vhomme n'est, ainsi que sa demeure, que le résultat d'une simple fermentation. Ce poison de France et d'Allemag-ne vous environne, il pénètre de tous côtés; ne lui présentez pas au moins de nouveaux passages ouverts de votre propre main.

T Exposition du système des connaissances humaines^ idéologie, psychologie , etc.

L'idéologie française est une introduction au matérialisme. Les Anglais l'ont appelée, fort à propos, le sensualisme. Mais quand on s'en tiendrait strictement aux idées, déjà fort dangereuses en elles-mêmes, de Locke et de Condillac , sans aller plus loin , pourquoi affronter ce danger, et pourquoi cette métaphysique inutile? Il n'y a pas ici des inspecteurs-nés de la morale publique, des évêques appartenant aux premières familles de l'État, voyant tout, entendant tout et consultés sur tout, qui , sur le moindre soupçon , se feraient présenter les cahiers du lycée , et les dénonceraient au gouvernement. Il y aurait ici beaucoup de mal de fait , avant qu'on se fût aperçu ou soucié d'y mettre ordre.

8° Notions philosophiques des droits et des obligations; rapports ds l'homme en société, et obligations qui en résultent. Connaissance des différents droits.

La première jeunesse ne doit savoir que trois choses sur Vorganisation sociale : 1° que Dieu a créé l'homme pour la société, ce qui est prouvé par le fait; 2° que l'état de société rend le gouvernement nécessaire ; 3** que chacun doit obéissance, fidélité et dévouement jusqu'à la mort à celui sous lequel il est né.

Personne n'ignore de quels funestes principes les novateurs de France et d'Allemagne ont rempli leurs livres de politique théorique. On ne saurait faire de plus grande imprudence que celle de remuer ce bourbier.

Qu'on laisse au moins mûrir l'homme avant de l'initier à ces doctrines , qui sont dangereuses , même lorsqu'elles sont exposées par des hommes sages.

9° Langue grecque. Croyez-en, JVIonsieur le comte, les hommes laborieux qui ont cultivé cette langue si belle et si difficile : il n'y a pas, un jeune homme en Russie, né dans la classe distinguée, qui n'aimât mieux faire trois campagnes et assister à six batailles rangées , que d'apprendre par cœur les seules conjugaisons grecques. Le relâchement général de la discipline moderne avait déjà chassé le grec de l'enseignement commun, parce que réellement les jeunes gens élevés dans ce que nous appelions mollesse ne suffisaient plus à ce travail ajouté à celui du latin; mais ces mêmes jeunes gens étaient des trappistes en comparaison des vôtres. Les six ans du lycée ne suffiraient pas pour leur apprendre très médiocrement le grec, sans s'occuper d'aucun autre objet. On ne leur apprendra rien, parce qu'on veut leur apprendre tout.

Voilà les objets principaux qu'il faudrait retrancher sans balancer. Je sais fort bien que les meilleures intentions sont trop souvent impuissantes , et qu'elles doivent se plier jusqu'à un certain point aux préjugés courants. Mais il faut toujours marquer le point où il serait bon d'arriver. L'homme d'État s'en approche ensuite autant que les circonstances le lui permettent.

Mais je n'aurais rien fait, Monsieur le comte, si je n'avais mis sous vos yeux deux questions préliminaires sur lesquelles il faut avant tout prendre son parti. Un gouvernement paternel , porté vers une institution qu'il croit utile , est fort sujet à ne pas s'interroger lui-même sur ces sortes de questions , sur lesquelles il faut cependant qu'il se décide , sous peine de voir toutes ses vues trompées.

Voici la première question : Sa Majesté Impériale veutelle ou ne veut-elle pas une éducation classique dans ses États?

Si l'on se décide pour la négative , il faut bannir de l'éducation les langues savantes, qui prendraient presque tout le temps. Si l'on embrasse l'affirmative, il faut mettre le latin en première ligne , et l'accompagner seulement de l'étude des mathématiques (belle et précieuse science) , avec quelques lectures suivies de géographie et d'histoire. En voilà plus qu'il ne faut pour occuper tout le temps. Mais il ne faut pas se faire illusion ; il faut , au contraire, se décider irrévocablement sur le om ou sur le non , et ne pas s'imaginer surtout qu'on puisse apprendre les langues savantes autrement que par les méthodes anciennes. On évitera, dit le plan, les règles arides; au contraire, jamais on ne saura ces langues autrement que par ces règles, par la composition, et par l'étude des modèles qu'il faut apprendre par cœur. Le plan recommande, à la place des règles, la méthode analytique (mot qui n'a point de sens) ; mais je puis vous assurer. Monsieur le comte, avec la certitude que peuvent donner l'étude et l'expérience , je puis vous assurer sur mon honneur que jamais la méthode analytique (qui est la méthode des traductions interlinéaires), que jamais, disje, cette méthode n'apprendra une langue morte. Encore une fois, veut-on ou ne veut-on pas savoir? Dans ce premier cas, il n'y a qu'une bonne méthode : V étude de la grammaire apprise par cœur, et divisée en leçons tout le long du cours; 2° traductions alternatives, par le moyen des dictionnaires, de la langue qu'on veut apprendre dans celle qu'on sait, et de celle qu'on sait dans celle qu'on veut apprendre; traduction, et surtout étude par cœur, des modèles écrits dans cette langue.

Si l'on s'y prend autrement, jamais on ne saura rien. J'engage volontiers ma parole d'honneur sur ce point , bien sûr de n'être pas démenti par l'expérience.

Seconde question , et la plus importante.

Comment se propose-t-on d'accorder le système des études avec l'état militaire, qui est et qui doit être le premier et le plus nombreux dans toutes les monarchies?

Le projet n'admet pas les jeunes gens au-dessous de dix ans, ni au-dessus de quinze. Prenons un terme moyen, entre douze et treize. Le jeune homme qui aura terminé son cours courra sa dix-neuvième année , et l'on peut assurer qu'une éducation soignée et surtout classique ne peut être achevée, c'est-à-dire, dans un autre sens, commencée qu'à cette époque, et même un peu plus tard.

Or, voici le grand point : les jeunes gens qui se seront consacrés dès l'âge de douze ou quinze ans à l'état militaire auront acquis des grades, dans ce même intervalle de temps , de manière que le père de famille qui aura voulu préparer à l'empereur de bons et utiles sujets, en livrant ses enfants à de longues et pénibles études , en sera puni, au pied de la lettre; et la tranquille ignorance prendra le pas sur la science, en se moquant d'elle.

Donc, tout père de famille doit, en qualité de bon père, détourner ses enfants de toute instruction classique , de peur de nuire à leur fortune et à leur considération.

Donc , tous les efforts que le gouvernement pourra faire, en Russie, pour l'instruction des classes distinguées, seront parfaitement vains, à moins qu'il ne fixe un âge avant lequel personne ne puisse être reçu dans l'état militaire, et que cet âge ne soit assez avancé

pour que tout père de famille puisse terminer en paix l'éducation littéraire de ses enfants, sans la moindre crainte de nuire à leur avancement.

Et il faut que cette époque (qui ne saurait être placée au-dessous de dix-huit ans) le soit d'une manière si invariable, que ce soit pour ainsi dire une loi fondamentale, et qu'aucune considération imaginable ne puisse y déroger.

Ce n'est pas tout. Supposons qu'un jeune homme ait de la figure, de l'adresse, un nom, du courage et de l'honneur, mais nulle disposition pour les sciences : Sa Majesté Impériale le privera-t-elle de l'honneur de la servir, parce qu'il n'entend ni la littérature ni l'algèbre? C'est sur quoi il faut encore prendre son parti d'une manière claire et décidée.

Tout homme qui connaîtra la Russie ne balancera pas à croire que cette exclusion est impossible; je crois même qu'elle serait impolitique dans tous les pays.

Mais si l'ignorant est reçu, tous seront maîtres de dire qu'ils n'ont point de talent pour les sciences, et tout l'édifice croulera.

Il faut donc trois choses : 1° Que nul ne puisse entrer dans l'état militaire avant ...ans;

2" Qu'à cet âge tout le monde puisse être admis;

3° Que ceux qui ont étudié dans les lycées ou les universités aient un avantage qu'on fixera comme on le jugera à propos.

Voilà les véritables difficultés. Si l'on s'étourdit sur elles, au lieu de les aborder franchement, soyez persuadé, Monsieur le comte, que les plus grands efforts n'aboutiront qu'à fatiguer le gouvernement, à contrister les pères de famille russes, et à divertir les étrangers aux dépens des entrepreneurs téméraires

qui auront ainsi compromis, d'une manière ridicule, les bonnes intentions du gouvernement.

Dans une lettre qui suivra celle-ci. jaurai Thonneur d'ajouter quelques idées sur l'éducation commune, considérée sous le rapport de la morale.

Je suis, etc.

Le comte Joseph de Maistre.

Page 1