CINQUIÈME LETTRE
Saint-Pétersbourg, 30 (18) juillet 1810.
Monsieur le comte , Il me semble que, dans ma dernière lettre, j'ai eu
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l'honneur de lîiettre sous vos yeux un portrait assez ressemblant de la nouvelle secte , et, qu'elle ne saurait récuser les couleurs dont je me suis servi, puisque c'est à elle-même que je les ai demandées. Les Jésuites étant ses ennemis naturels, irréconciliables et infatigables il n'est pas étonnant qu'il y ait eu entre elle et eux un combat à mort, qu'elle a cru terminé définitivement en 1773; mais lorsqu'elle croyait entonner en paix le chant du triomphe, la raison élevée de Catherine II causa un déplaisir mortel aux Frères, en naturalisant chez elle un ordre fameux que les aveugles puissances catholiques venaient d'immoler, pour être elles-mêmes immolées le lendemain par ces mêmes hommes qui leur avaient dénoncé les Jésuites comme des ennemis de la puissance souveraine.
Cet aveuglement de la souveraineté paraîtrait impossible , si nous n'en avions pas été les infortunés témoins.
Mais puisque les Jésuites existent encore en Russie, et qu'en général le bon sens national est pour eux, vous pouvez bien penser, Monsieur le comte , que la secte a dirigé toutes ses machines vers ce point du globe où ses ennemis ne cessent de la combattre par leur seule existence. Il est bien essentiel de la suivre dans ses manœuvres ténébreuses, car sa dextérité a toujours égalé sa malice.
Les attaques directes n'ayant pas réussi auprès de Catherine II et de son fils , il a fallu venir aux voies indirectes. Le bon génie de la Russie en a repoussé une : c'est la confiscation générale des biens ecclésiastiques , dont le contre-coup infaillible aurait donné la victoire au mauvais principe. Il en restait une seconde, qui ne leur a jamais manqué. Si le gouvernement russe la repousse, il s'élèvera au-dessus de tous les autres qui ont donné dans le piège.
Pour renverser la souveraineté ou pour lui nuire, la
secte s'est toujours servie de la souveraineté même; elle l'a effrayée pour la perdre ; elle Fa traitée comme l'oiseleur traite les oiseaux qu'il chasse vers ses filets en les épouvantant , tandis que , pour lui échapper, il leur aurait suffi de ne pas s'effrayer et de demeurer à leur place.
Comme la proposition directe de détruire les Jésuites ou leur enseignement choquerait la justice du souverain, on tâche d'arriver au but en tournant : on dit que V intérêt de VÈtat (voici le piège) exige l'unité de l'enseignement , et l'on propose de soumettre les Jésuites à l'Université de \Yilna , ce qui équivaudrait pleinement à un ukase de suppression.
Si l'on proposait tout le contraire , c'est-à-dire de soumettre les Universités à l'inspection et au contrôle des Jésuites , il y aurait au moins , dans cette proposition , une apparence de justice. On pourrait dire que des établissements naissants, qui n'ont pu faire encore aucune preuve , et qui ne sont guère connus que par la défiance qu'ils inspirent, pourraient être soumis prudemment à une société connue par trois siècles de brillants succès, et qui a élevé presque tous les grands hommes qui ont vécu en Europe pendant cette longue époque.
Mais soumettre les Jésuites aux Universités, c'est prendre un enfant à l'alphabet, pour apprendre l'éloquence à un orateur consommé.
Les Jésuites, dit-on, veulent faire un État dans l'État! Quelle absurdité, Monsieur le comte! Et cependant c'est avec ce sophisme, toujours ancien et toujours nouveau, qu'on alarme l'autorité pour la tromper et pour la perdre.
Il serait aisé, en premier lieu, de rétorquer l'argument contre l'Université. C'est elle, en effet, qui veut établir un Èlal dans VÈtat, puisqu'elle prétend faire de l'en-
seignement public et de l'éducation nationale un monopole formel, dont personne ne pourra se mêler qu'elle. Mais, indépendamment de cette considération, qui est décisive, et sur laquelle je reviendrai tout à l'heure, il y a bien d'autres choses à répondre en faveur des Jésuites. Ne dirait-on pas, à entendre parler certaines personnes , que ces Pères sont des espèces de francsmaçons qui célèbrent, portes fermées, des mystères inconnus? L'enseignement, chez eux, n'est-il pas public? Le plan des études, le titre des livres qu'ils enseignent, et jusqu'à la distribution des heures, ne sont-ils pas connus par l'impression? Les exercices où les élèves rendent compte de leurs études ne sont-ils pas soumis à l'examen et à la critique de tout le monde?
Où est donc cet État dans VÉlal? Autant vaudrait dire qu'un régiment veut faire un État dans VÉtat^ parce qu'il ne veut dépendre que de son colonel ; et qu'il se tiendrait humilié, par exemple , et même insulté, si on le soumettait à l'inspection et au contrôle d'un colonel étranger. Il ne s'enferme point dans son quartier pour faire l'exercice, il le fait sur la place publique. S'il manœuvre mal, les inspecteurs généraux et l'empereur même le verront et y mettront ordre; mais que, sous prétexte d'unité, on prive ce régiment (que je suppose fameux et irréprochable depuis trois siècles) du droit de se régler lui-même, et qu'on le soumette avec tous ses chefs à un capitaine de milice bourgeoise qui n'a jamais tiré l'épée, c'est une idée qui serait excessivement risible, si les suites ne devaient pas en être extrêmement funestes.
Voilà cependant, Monsieur le comte, à quoi se réduit ce burlesque épouvantail de VÉtat dans VÉtat! Personne n'ignore que nulle société, nulle agrégation d'hommes ne peut subsister, si elle n'est soumise à une discipline forte et intérieure. Placer le régulateur hors d'elle-même,
c'est la dissoudre irrévocablement. Les Jésuites ne réclament donc simplement que le droit fondamental de toute société légitime.
Le cardinal de Richelieu, qui aimait les Jésuites et les protégea, a écrit dans son testament qu'il ne connaissait rien de plus parfait que Vinstilut de celte société, et que tous les souverains pourraient en faire leur élude et leur instruction. On ne croira pas apparemment que ce puissant génie ne savait pas ce que c'était que l'autorité et lin État dans VÉtat.
Un Etat dans l'État est un État caché à l'État ou indépendant de l'État : les Jésuites, comme toutes les autres sociétés légitimes, et même plus que les autres, sont sous la main du souverain : il n'a qu'à la laisser tomber pour les anéantir. Alors même, Monsieur le comte, ils prieraient pour lui et se défendraient toute espèce de murmure et de critique contre le gouvernement, comme ils ont fait en France, comme ils ont fait à Rome, comme ils ont fait au Paraguay, où leur conduite a si fort trompé leurs ennemis; en un mot, comme ils feront partout.
Je crois l'accusation de VÉtat dans l'État suffisamment réfutée, et même ridiculisée, ce qui est aussi quelque chose. Mais les novateurs, qui pensent à tout, se sont ménagé une réserve en cas de défaite, et cette réserve, la voici :
L'enseignement des Jésuites ne su f fil plus à Vétat actuel des sciences : ils tiennent aux anciennes mélliodes , qui sont insuffisantes. Elles donnent trop à la littérature, et pas assez aux sciences.
Tout se réduit donc à un problème d'éducation , qu'il s'agit de résoudre. Mais quel homme d'État osera, pour le résoudre, se séparer de l'expérience?
Je me représente les anciens et les nouveaux instituteurs sous l'emblème frappant de deux compagnies d'alchimis-
tes dont l'une se vante de faire de l'argent , et en a fai réellement pendant trois siècles à la face de toute l'Europe, au point que toute notre vaisselle en vient en grande partie. L'autre bande arrive, et dit qu'elle sait faire de l'or; que l'ancienne alchimie ne suffit pas au besoin de l'État ; en conséquence elle demande d'être substituée à l'ancienne compagnie , et d'être mise en possession des laboratoires, vases et ustensiles de sa rivale.
Ma réponse saute aux yeux : « Point de difficulté, Messieurs, quand vous aurez fait de l'or; mais c'est de quoi il s'agit : montrez-nous d'abord le culot au fond du creuset, après quoi vous demeurerez seuls en place; car ii est bien certain que l'or vaut mieux que l'argent. »
Les Français, qui aiment les grandes entreprises, firent l'expérience en question en 1762. L'opération, aprts quelques années a produit, au lieu d'or, une vapeur pestilentielle qui a suffoqué l'Europe : on sera plus heureux, sans doute, en Russie; je veux le croire. Monsieur le comte; mais cependant allons doucement, et regardcn prudemment dans le creuset.
On a rempli les journaux de dissertations pour prouver qu'un seul théâtre dans une ville a de grands inconvénients, et qu'il en faut plusieurs pour maintenir parmi les salutaires artistes une émulation infiniment utile au plaisir public? Serait-ce trop attendre de la sagesse du gouvernement, qu'il daignât adopter, pour le perfectionnement du premier des arts, celui de former les hommes, ce même moyen dont on a cru devoir faire usage en certains pays pour maintenir et avancer même la perfection de l'art scénique?
Tout monopole est un mal, Monsieur le comte; et la conscience universelle le sent si bien^ que le mot de monopole est une injure. Or, l'État établit volontairement un monopole lorsqu'il accorde un privilège exclusif qui n'est que
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la permission de mal faire en se faisant payer davantage. Pourquoi donc votre sage gouvernement voudrait-il s'exposer à courir ce risque dans un ordre de chose si important? Lorsque les Jésuites se présentèrent jadis en France. rUniversité de Paris ne manqua pas de s'opposer de toutes ses forces à leur établissement, en vertu de cette jalousie trop naturelle à notre espèce imparfaite. Mais le gouvernement se garda bien d'écouter l'Université, et encore plus de lui soumettre les Jésuites, ce qu'il aurait regardé comme un pas d'école des plus lourds : il maintint les deux établissements dans une parfaite indépendance respective. Il les protégea de front, et se procura ainsi deux institutions excellentes, au lieu dune mauvaise.
C'est précisément ce qu'il faut faire en Russie, et le gouvernement doit d'autant moins balancer qu'il ne s'agit ''du moins extérieurement) d'aucune différence importante entre les deux systèmes. Les nouveaux instituteurs ne disent point qu'il faille négliger la religion , la philosophie morale, les langues savantes et la littérature. Les Jésuites, de leur côté, ne croient pas qu'il ne faille étudier ni la chimie , ni l'histoire naturelle , ni la botanique , etc. Les deux partis ne diffèrent que sur la coordination de ces différentes connaissances, sur leur importance respective, et sur le temps le plus propre pour s'y livrer. Le gouvernement peut donc demeurer spectateur tranquille, sûr d'avoir tout à gagner et rien à perdre par l'émulation des deux systèmes.
Mais prenez-y bien garde, Monsieur le comte; et c'est ici que votre sage ministère peut être de la plus grande utilité à votre Patrie. Les duels d'opinion entre les corps ressemblent quelquefois aux véritables duels entre particuliers. On s'étonne de voir deux hommes furieux chercher à se donner la mort pour un mot. Il ne s'agit presque ja-
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mais d'un mot, Monsieur le comte; il s'agit d'une haine profonde, et de quelque chose de caché dont ils ne parlent point. Croyez de même qu'entre les Jésuites et leurs ardents adversaires il ne s'agit nullement de chimie ou de botanique, objets que les premiers ne haïssent point, et dont les seconds s'embarassent fort peu ; il s'agit de quelque chose de bien plus important, mais qu'on ne nomme point. — Que l'Église et l'État se tiennent bieu sur leurs gardes! Assez d'hommes instruits les ont suffisamment avertis.
Une mesure infiniment sage, un véritable coup d'État serait de rendre aux Jésuites une académie à Polotsk, comme ils l'avaient à Wilna en lui attribuant tous les privilèges des universités, et nommément de celle de Wilna.
Les deux établissements marcheraient ensemble, et l'émulation entre eux pourrait s'élever jusqu'à l'antipathie, non seulement sans inconvénient, mais avec un très grand avantage pour l'État, cjui n'a certainement aucune raison de se refuser à une expérience qui promet infiniment, et qui ne lui coûtera rien : ceci surtout doit être remarqué.
En attendant, vous ne pouvez rendre un service plus essentiel à votre patrie que celui d'engager Sa Majesté Impériale à prononcer enfin l'indépendance absolue des Jésuites à l'égard de l'Université de Wilna. Jusqu'à l'époque de cette mesure, également commandée par la justice et par la pohtique, ils ont les mains à demi-liées, et ne seront jamais en paix. Sa Majesté Impériale doit être parfaitement tranquille sur les suites de cette indépendance, et il serait bien à désirer que dans toutes les affaires elle eût la même sûreté. Elle a, en effet, une certitude parfaite de savoir dans très peu de temps à quoi s'en tenir, sans qu'il soit possible de la tromper, puisqu'elle a, de son côté, le seul conseiller de l'univers
{|u"il ne soit pas possible de tromper, l'amour paternel.
Que Sa Majesté Impériale laisse marcher de front pen dant quelque temps les deux systèmes. Bientôt elle verra de quel côté penchent les pères de famille, et elle sera aussi sûre de connaître la vérité, que si Dieu même la lui avait dite. Je ne sais si, sur ce point, il est possible de tromper un père; maisje sais bien qu'il est impossible d'en tromper plusieurs.
Le plus mauvais père même cherche toujours a donner le meilleur maitre à son fils. Diderot fut surpris un jour, faisant lire l'Évangile à sa fille : Eh\ que peut-on lui faire lire de mieux? dit-il à son ami, qui lui témoignait sa surprise.
Espérons que l'excellent ministre auquel s'adressent ces pensées est destiné à dissiper en tout et en partie ces ténèbres qui voilent les vérités les plus palpables et les plus essentielles! Quel spectacle, Monsieur le comte! d'un côté, des religieux graves et savants qui, depuis quarante ans, n'ont fait et enseigné que le bien sous les yeux de la Russie entière, se rappelant sans cesse leurs devoirs envers l'État, se rappelant constamment leur serment russe et plaçant avant tout la langue russe, qu'ils mettent à côté de la langue latine, base de leur enseignement.
Et, de l'autre, une académie polonaise, dans Fivresse (naturelle et raisonnable , si l'on veut) de sa propre langue, attaque les Jésuites sur leur attachement à ses anciennes habitudes, et veut leur arracher une grammaire qui la choque pour lui substituer la sienne.
Et le gouvernement russe, dans ces circonstances, balance entre les deux corps, et penche même pour l'académie polonaise! Quel est donc ce sortilège, Monsieur le comte? et par quelle inexplicable fatalité les gouvernements n'aiment-ils plus que ce qui doit les perdre, et ne haïssent-ils plus que ce qui peut les sauver?
J'ai achevé ma tâche, Monsieur le comte, en mettant sous vos yeux les réflexions que m'a inspirées le grand sujet de l'éducation publique dans votre patrie. Je tiens à elle par les liens les plus forts de la reconnaissance et de l'amitié. Je n'ai pas d'autres moyens d'acquitter la dette de mon cœur, et je suis sur au moins de n'a roir pas écrit un mot qui ne m'ait été dicté par ma conscience. Je m'estime heureux, iMonsieur le comte, de pouvoir en même temps vous donner la preuve la moins équivoque de la profonde confiance que m'inspire votre caractère, auquel personne ne rend un plus sincère hommage que moi.
Je suis, ete.
Le comte Joseph de Maistre,