LETTRE A M. LE MARQUIS
SUR
:a fête séculaire des protestants (1)
U janvier 1818.
Monsieur le marquis,
Vœîl ne voit pas ce qui le louche. C'est un axiome que j'emploie souvent dans le cours de mes* méditations , et qui me sert à expliquer plusieurs phénomènes. Il m'est rappelé dans ce moment par le silence qu'on garde de tous côtés sur deux «veiiemencs laits néanmoins pour attirer l'attention de tous les observateurs.
Je veux parler de la fête séculaire célébrée par les protestants en mémoire de l'établissement du protestantisme, et de la réunion des deux Églises protestantes dites réformée et évangélique.
Puisque vous m'avez fait Fhonneur de me demander mon avis sur ces deux événements remarquables , je vous avoue franchement que, si je ne me trompe tou! à fait, ils se réunissent pour établir que le protestan-
(1) Cette lettre a paru dans un recueil intitulé : Nouvelles anecdotes chrétiennes, publié par la Société des bois livres.
tisme touche à sa fin, et que lui-même annonce son agonie.
Il a trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir à quel point il prête le flanc par ses divisions intestines, qui sont aussi anciennes que lui. Les innombrables sectes sorties de ses entrailles ne se prêtaient point du tout à l'idée d'une réunion; car tous ces infiniment petits ne pouvaient par leur réunion s'élever jusqu'à l'unité sensible. Le projet est donc tombé sur les deux grandes familles primitives, je veux dire la luthérienne et la calviniste : les chefs de l'entreprise , qui ne sont point encore connus dans nos pays méridionaux, s'étant flattés de frapper ainsi les yeux par la masse et de faire une espèce d'équilibre au génie entreprenant du catholicisme.
Mais ne vous y trompez point, Monsieur le marquis , ceci n'est point du tout une attaque du protestantisme sur le catholicisme , comme on pourrait le croire au premier coup d'oeil ; c'est une attaque du philosophisme sur le christianisme.
Il y a longtemps que le protestantisme n'est rien , puis qu'il n'a plus de profession de foi commune, même dans chaque secte prise à part, et puisque c'est un crime capital chez lui que de présenter une profession de foi comme une règle invariable , obligeant la conscience. Le protestantisme étant donc devenu une simple négation, son nom n'exprime plus ce qu'il croit , mais ce qu'il ne croit pas ; il dit bien qu'il n'est pas catholique, mais il refuse de dire ce qu'il est, c'est-à-dire qu'il ne présente plus aucune idée positive.
Quand on entend célébrer Vère de V affranchissement des esprits, et le grand homme gui la proclama à la diète de IForms (sujet favori des plumes protestantes), il ne faut pas être la dupe de ces belles phrases. Si Luther
n'avait affranchi l'esprit humain de la domination pontificale que pour le soumettre à des consistoires, les beaux esprits de sa secte lui auraient fort peu d'obligation. Ils n'expriment pas clairement leur pensée, mais elle n'est pas moins évidente ; ils remercient Luther de les avoir affranchis de toute autorité. — Vous m'entendez.
C'est ce même bienfait que le protestantisme célèbre aujourd'hui ; mais la cause de ce zèle solennel n'es^ pas dificile à trouver. Il sent aujourd'hui que sa fin approche, et, pour prouver qu'il vit encore, il ne trouve pas de meilleur moyen que de faire beaucoup de bruit.
Soyez bien sûr, Monsieur le marquis, que le jubilé protestant est né principalement de cette cause : les protestants sont frappés (et comment ne le seraient-ils pas?) du rétablissement véritablement miraculeux du trône de saint Pierre. L'action du catholicisme se fait sentir aux hommes les plus inattentifs : comme un ressort longtemps comprimé, il se détend avec une force nouvelle, et repousse la main profane qui l'assujettissait. Le protestantisme peut dire de sou ennemi ce que Thomas a dit du temps : Son vol impétueux me presse et me poursuit. L'hérésie, ainsi pressée et poursuivie, se voit mourir : elle vivait de haine; mais, par le suicide le plus heureux, elle s'est égorgée elle-même, en créant l'indifférence religieuse, qui exclut le fanatisme. Elle sent bien qu'en perdant cette force fiévreuse qui l'animait, elle perd la vie : elle veut donc faire bonne mine, et, dans un accès de joie désespérée^ elle célèbre sa fête séculaire.
11 y a plusieurs années que les philosophes allemands avaient en vue cette grande époque. Déjà en ISOi^, la Société littéraire et patriotique du comté de Mansfcld, où naquit Luther, publia un prospectus destiné à échauffer la reconnaissance allemande envers ce grand bien-
faiteur de rhumanité en général, et particulièrement de l'Allemagne.
On lisait dans ce prospectus : « La Société propose « d'ériger un monument à la gloire de Luther pour le « jubilé de la Réformation en 1817. Le monument doit « être digne de la reconnaisance des associés et de celle » de l'Allemagne envers un homme qui a si bien mé- « rite de l'humanité. La première idée de la Société « littéraire fut celle d'un obélisque colossal, sur lequel « on graverait cette strophe, tirée d'un cantique com- (c posé par Luther même, et qui caractérise si parfai- <( tement ce grand homme :
« Quand le monde serait tout Diable, c( Notre Dieu pour nous est un fort (1).»
Vous serez peut-être surpris , Monsieur le marquis, de cette étrange poésie, qui nous paraîtrait, à nous, l'excès du ridicule ; mais tel est l'esprit de parti : il croit ce qu'il veut, et déclare beau tout ce qui lui plait.
Seriez- vous curieux, par hasard, de savoir ce que devint la pyram/d'e colossale? Je vais vous l'apprendre. La souscription allait assez faiblement, et je me souviens même qu'un gentilhomme protestant d'assez bonne maison ayant daigné s'inscrire sur la liste des souscripteurs pour une somme de 400 francs environ (2), je me permis d'écrire. à la marge : Ce n'est pas trop, mais c'est bien assez.
(1) Mit dem jeneii grossen Mann ; so ganz carakterisirenden Stro-
phen des von ihm gedichteten Liedes :
Eine fester Burg ist unser Gott,
Und wenn die Welt voll Teufel wsere.
{Staais und gelehrte Zeitung des hambiirgischen unparteyschen Correspondenten. 1804, 10 janv., n" 5.)
(2) Staats und gelehrte Zeitung, etc., ibld.
La somme cependant atteignait msensiblement une certaine importance ; mais écoutez ce qui en advint. Bonaparte, le premier homme du monde, comme on sait, pour les œuvres pies de tout genre, arriva dans ce moment en Saxe avec son armée; il mit la main sur l'argent, en bon père de famille; et, pour donner une preuve de- son amitié à Sa Majesté le roi de Saxe, il déclara la religion catholique religion de fÉtal, et la mit, en conséquence, parfaitement de niveau avec sa rivale : Sa Majesté Impériale, disait l'article 6 du traité (si je ne me trompe), ayant ce point particulièrement à cœur.
J'espère, Monsieur le marquis, que cette petite malice de la Providence, s'il est permis de s'exprimer ainsi, ne vous déplaira pas; il est bon d'ajouter que le changement qui s'est opéré dans la politique depuis deux ou trois ans n'a rien changé au nouveau droit public établi en Saxe ; de manière que les catholiques sont demeurés éligibles à toutes les places, suivant le vœu du cœur si tendre et si chrétien du grand Napoléon.
Vous sentez de reste combien ce désappointement dut mortifier les frères : c'est donc pour s'en consoler qu'ils inventent aujourd'hui la fête séculaire; mais la pyramide colossale et les vers élégants de Luther ne s'en sont pas moins allés en fumée; et la religion catholique, affranchie de toutes ses chaînes dans la patrie même du grand hérésiarque, peut à juste titre adresser aujourd'hui au très catholique roi de Saxe les vers que J.-B. Rousseau mettait jadis dans la bouche de la Religion parlant à l'électeur Auguste, placé sur ce même trône de Saxe ; vers que vous trouverez peut-être aussi beaux que ceux de Luther :
Je régnerai par toi sur des peuples rebelles; Tu régneras par moi sur des peuples soumis.
Par une combinaison singulière, la réunion des deux grandes familles protestantes a coïncidé avec la grande fête séculaire ; et cette circonstance n'est pas moins curieuse que l'autre, puisqu'elle concourt puissamment à prouver que le protestantisme est malade à mort.
Je vous le demande, Monsieur le marquis, et je le demande dans votre personne à tous les hommes sensés de l'univers, peut-on concevoir quelque chose de plus étrange que la réunion de deux religions sans explication préliminaire?
Le calviniste , avant de se réunir, a-t-il embrassé publiquement le dogme de la présence réelle, ou bien le luthérien a-t-il renoncé à ce même dogme?
Si les deux systèmes religieux étaient identiques dans leur essence, pourquoi s'étaient-ils séparés? Et pourquoi les soi-disant évangéliques vomirent-ils anciennement contre les sacramentaires autant d'injures qu'ils en adressaient aux catholiques?
Que si, au contraire, les deux religions renferment dans leurs professions de foi des différences substantielles, comment se réunissent-elles aujourd'hui sans nouvelle profession de foi? Après une séparation de trois siècles, il n'est pas temps, sans doute, de venir dire au monde que les différences sont nulles ; et quand elles le seraient, la seule opinion contraire, qui est celle d'une partie assez considérable du genre humain, suffirait pour défendre, je ne dis pas à la piété, mais à la simple probité, un rapprochement extraordinaire.
Je ne vois qu'une explication plausible de cette phrase merveilleuse du protestantisme : elle se tire de l'indifférentisme absolu qui est son ouvrage , et qui a fait disparaître jusqu'à la moindre apparence de tout dogme chrétien. Le luthérien et le calviniste communient ensemble; et pourquoi pas? Qui empêche donc les hommes de
manger du pain et de boire du vin ensemble? Le bon sens anglais lui-même a eu l'esprit de dire aux calvinistes qu'tVs mangent leur propre condamnation, en se rendant coupables du corps et du sang de leur Sauveur toutes les fois quils se mettent à tahle pour dîner (1); et je me souviens d'avoir entendu une jeune fenàme de chambre protestante nous dire, un jour de communion générale, avec un rire goguenard : Aujourd'hui, on trouve au temple à hoire et à manger.
Cette femmelette disait en riant le secret de son Église. Chez elle, comme chez sa sœur aînée, il n'y a plus de croyance commune et positive. Elles se mêlent aujourd'hui par une espèce d'affinité négative qui saute aux yeux. Si elles nous proposaient de se réunir à nous , certainement elles nous combleraient de joie ; mais de quels sages préliminaires ne ferions-nous pas précéder cette heureuse réunion! Nous exigerions les renonciations les moins équivoques aux erreurs du seizième siècle , et des professions de foi également solennelles et explicites à l'égard des dogmes qui nous distinguent,
11 n'en est pas de même des églises protestantes qui viennent de se rapprocher. Cette réunion n'exige aucun préliminaire : c'est le rien qui se réunit au rien.
Je n'ignore point que déjà, vers le milieu du dix-septième siècle , le calvinisme français avait admis les luthériens à la coupe commune; mais la réciproque ne fut jamais accordée, que je sache ; et d'ailleurs ces décrets de tolérance n'eurent jamais d'effet général.
Aujourd'hui même, on peut observer que la réunion dont il s'agit n'a point encore été aussi générale qu'on pourrait le croire. Nous voyons bien les actes de réunion , mais les refus ne sont pas aussi publics : quelques-uns ce-
(1) Remarques sur l'Histoire ecclésiastique de Haweis Anti-Jacobin Review and Maqazine^ mars, 1803, n°57, p. 275.
pendant se sont fait jour dans les gazettes , et nous savons , par exemple , qu'à Saint-Pétersbourg- l'Église calviniste française , dirigée par M. de la Sausayc , pasteur genevois , s'est refusée à la communion luthérienne. Mais quel est le ressort qupfait agir ces messieurs? Est-ce une ajffaire de conscience, de pique, ou d'honneur? Dieu le sait, et peut-être aussi qu'un pauvre humain comme moi pourrait au moins s'en douter.
Telles sont, Monsieur le marquis, les réflexions que me suggèrent les deux grandes mesures prises par le protestantisme agonisant, comme je l'ai dit, avec la ferme espérance de ne pas me tromper. Mais de savoir ensuite s'il n'y a pas dans le secret des cœurs quelque motif plus profond qui agit sous le masque avec celui que j'ai indiqué, et qui se sert de lui sans l'aimer, c'est une autre question que je n'oserais pas décider , mais sur laquelle cependant il est possible de présenter quelques présomptions plausibles.
Croyez-vous impossible que des hommes sages et avisés aienf pensé à profiter du mouvement général des esprits, pour amener une réunion d'une tout autre importance que celle qui est le sujet de cette lettre? Réunir les protestants entre eux pour les réunir plus aisément à nous, n'est point du tout un projet chimérique. D'abord , il est incontestable cp.ie la première réunion favoriserait infiniment la seconde ; car il serait , sans comparaison , plus aisé de n'avoir en tête , en traitant cette affaire , qu'une seule puissance, au heu de plusieurs qui disputeraient entre elles autant qu'avec nous.
Or, puisque ce préliminaire serait infiniment avantageux au grand œuvre, pourquoi certains hommes n'y auraient -ils pas pensé? Ce ne serait pas la première fois que des sages auraient profité de l'enthousiasme du grand nombre pour arriver à leurs fins particulières. Il y
a en Allemagne beaucoup de bon sens et d'instruction; mais, d'un autre côté, le fanatisme religieux et politique se déploie dans ce grand pays d'une manière bien propre à donner les alarmes les mieux fondées. Serait-il donc impossible qu'un certain nombre de bons esprits eussent conçu l'heureuse idée de profiter du moment pour favoriser dans l'avenir l'inappréciable réunion qui fermerait la grande plaie du seizième siècle, donnerait une religion aux protestants qui n'en ont plus, et nous perfectionnerait nous-mêmes infiniment dans l'exercice de la nôtre?
Je ne m'avise point de faire le prophète ; mais le pays des hypothèses et des probabilités appartient à tout le monde, et chacun est libre de s'y promener. Ayant pris avec vous, Monsieur le marquis, l'engagement de vous dire ma pensée sur la réunion des protestants, je croirais me donner un tort si je passais sous silence une idée qui m'a passé dans la tète, et qui m'a paru mériter quelque attention.
La fermentation germanique est au comble : le protestantisme chancelle visiblement sur ses bases , et manifeste à tous les yeux le grand symptôme de mort pour toutes les institutions et associations imaginables; je veux dire la défiance de leurs propres forces , et je ne sais quel tâtonnement inquiet qui cherche des appuis et ne saisit que l'air. Les plus grandes conversions ont frappé tous les yeux. Une infinité d'autres moins visibles sont d'autant plus importantes qu'on ne les aperçoit point encore. Les préjugés se dissipent; les haines s'éteignent. Le catholicisme, en Angleterre, lève déjà un pied respectueux pour franchir le seuil du Parlement , au moment (qui ne peut être fort éloigné) où il y sera appelé par la loi et par l'opinion rassainie. Tout annonce un changement général , une révolution magnifique , dont celle qui
SUK LA FÊTE SÉCULAIRE DES PROTESTANTS. :loi
vient de finir (à ce qu'on dit) ne fut que le terrible et insdispensable préliminaire. Pour rendre certaine cette nouvelle révolution que tous nos vœux doivent appeler, pour l'avancer autant qu'il est possible à l'homme , pour frapper enfin le dernier coup sur le grand ennemi de l'Europe, que nous manque-t-il? Hélas! le dernier et le plus décisif de tous les arguments : — La conformité de notre conduite avec nos maximes. Si l'on pouvait citer nos vertus en preuve de notre croyance, tous les estimables ennemis de cette croyance perdraient leurs préjugés, et se jetteraient dans nos bras.
J'ai l'honneur d'être, etc.
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