SUR L ÉTAT DU CHRISTIANISME EN EUROPE. 2G
glise russe catholique avec son chef éprouvent tant de chicanes, reçoivent un si grand nomhre d'entraves de la part du gouvernement , que c'est pour les fidèles un sujet continuel de douleur. On vit une fois un ministre des aflaires étrangères, à Saint-Pétersbourg', refuser de donner cours à une bulle de canonisation (c'était celle du bienheureux Hieronimo de Naples), et la retenir dans son bureau pendant une éternité , sans qu'il fût possible de donner cours à la cérémonie ; et ce ministre des affaires étrangères était luthérien.
C'était un spectacle véritablement curieux que celui d'un ministre d'État luthérien arrêtant une canonisation catholique chez un souverain qui n'était ni catholique ni luthérien, mais qui garantit le libre exercice de leur religion à ses nombreux sujets catholiques.
Pour faire sentir à quel point la prétendue tolérance est illusoire, il suffirait d'observer que les sujets catholiques de Sa Majesté Impériale n'ont point d'accès auprès d'elle comme catholiques, c'est-à-dire qu'ils n'ont aucun organe officiel et de leur religion par lequel ils puissent porter au souverain leurs représentations et leurs doléances. Ils sont obligés de passer par la voie d'un m/nistre des cultes, qui ne sait pas un mot de ce qu'il faudrait savoir, on ne dit pas pour leur rendre justice, mais seulement four les comprendre.
Sa Majesté Impériale, qui est incontestablement le plus grand juge européen en fait de tact, de délicatesse et de convenance , peut être assurée que pour tout homme, et surtout pour tout prêtre catholique, qui doit traiter officiellement une affaire ecclésiastique en Russie, l'antichambre du ministre des cultes est, sans contredit, le plus grand des supplices, après toutefois celui d'avoir l'honneur de lui parler.
2° Nous ne tenons à aucun système de haute disci-
pline plus fortement qu'à celui qui nous fait désirer un sacerdoce libre et indépendant, c'est-à-dire propriétaire. Jamais nous n'avons varié sur ce point; jamais nous ne nous sommes laissé séduire par les sophismes de l'incrédulité et de la cupidité. Nous savons bien que, partout où le prêtre est salarié , il est avili ; qu'il n'est plus qu'un serviteur timide, ou pour mieux dire un serf de l'autorité qui le paye ; et que d'ailleurs , dans cette supposition, au premier coup de tambour c'en est fait du clergé, qui est affamé par son maître même, en attendant qu'il le soit par l'ennemi. Enfin nous avons, pour défendre ce système, mille raisons décisives, tirées de la théorie et de l'expérience.
En Russie, au contraire, le système est tout différent. Un seul acte de la puissance souveraine a dépouillé radicalement le clergé, et lui a pris l'immense somme de tous ses biens dans toute l'étendue de l'empire. Les suites de cet acte décisif sont connues et même notoires : on se dispense de les détailler. Mais voici la grande fatalité qui nous accable. L'autorité russe sentant bien (car rien n'étouffe la voix de la conscience) qu'elle a été injuste, et que le sacerdoce russe doit en grande j)artie à cette spoliation l'infériorité qui frappe tous les yeux, ne veut pas au moins qu'il y ait chez elle des prêtres mieux traités que les siens; de manière qu'une action continue du gouvernement , tantôt sous une forme et tantôt sous l'autre, tend invariablement à dépouiller l'Église catholicpie et son clergé. L'empereur de Russie ayant acquis par les derniers traités plusieurs millions de sujels catholiques, nous verrons comment seront traités les biens ecclésiastiques, qui ont déjà fait tenir un grand nombre de discours sinistres; mais ce qui se passa à Saint-Pétersbourg, il n'y a que trois ou quatre ans , fait sentir, mieux les raisonnements, les maximes du gouvernement.
SUR l'État du christianisme en Europe. 271
Les anciens souverains de Russie (dans le dernier siècle cependant) avaient donné à l'Egiise catholique un terrain qui portait une maison médiocre. Ce terrain étant fort avantageusement placé, les Jésuites, administrateurs des biens de l'Église catholique, imaginèrent d'y bâtir une belle maison au profit de l'Église. Ils appelèrent les capitaux catholiques, qui affluèrent tout de suite : la maison s'éleva, et ne devait pas rendre moins de 3G,000 roubles annuellement. Chaque année, on payait 15,000 roubles à compte du capital, et les intérêts du reste ; tous les créanciers étaient contents : jamais entreprise ne fut mieux imaginée et mieux conduite.
Tout à coup un conciliabule de ministres imagina d'enlever cette maison à l'Église catholique, sans cérémonie : c'est ce qu'ils firent, en effet, laissant tous les esprits justes (sans distinction de culte) frappés d'étonnement et de regret.
Cependant, comme il fallait bien. un certain prétexte pour voiler au moins un tel acte, on imag-ina de dire que la maison appartenait aux Jésuites qui venaient délre expulsés, et qu'ainsi la maison devait être confisquée.
Quand même la maison eût appartenu aux Jésuites, l'acte dont il s'agit aurait été réprouvé également par les maximes de l'équité et par celles de la jurisprudence.
L'équité ne permet pas de prendre le bien d'autrui, sous prétexte que le propriétaire est habillé de noir, ou parce qu'il a le malheur de déplaire.
La jurisprudence défend d'ignorer Fénorme différence qui existe entre la simple relégation, laquelle suppose seulement un mécontentement du prince, et le bawiisse- 7nent^ qui est la suite d'un crime déclaré par un tribunal, et qui emporte quelquefois la confiscation des biens.
On prend la liberté de le dire avec une respectueuse*
franchise : une telle confusion d'idées formerait seule uue accusation grave contré une nation entière.
Mais tout cela nest rien encore, quand on songe que la maison appartenait incontestablement à l'Église, sans qu'il y eût moyen d'élever sur ce . point le moindre doute raisonnable. Le don du gouvernement était clair : l'usage et la possession ne l'étaient pas moins. Jamais les Jésuites n'avaient agi qu'en qualité d'administrateurs. Enfin, et c'est tout dire, ils avaient loué cette maison de l'Église pour y établir leur collège, et chaque année le loyer était régulièrement porté dans les livres de compte.
Il semble qu'à de tels faits il n'y avait rien à répondre; mais rien n'embarrasse la tolérance russe. Un des hommes les plus influents de ce pays ne se fit pas difficulté de dire publiquement : Que signifie donc cette question de savoir à qui appartient la maison? On la veut, on l'aura; et tout est dit. En effet, on la prit, on la retint; et tout fut dit.
L'injustice alla plus loin. Il fallait indemniser les créanciers qui avaient prêté leur argent : on imagina de les renvoyer sur les Jésuites qui avaient des propriétés dans la Pologne russe pour se faire rembourser ainsi par des hommes qui ne leur devaient rien. Voilà comme, en Russie, la tendance générale à la spoliation de l'Église catholique ferme les yeux du pouvoir sur les plus grandes monstruosités. La qualité même de sujets, et de sujets fidèles, ne met point les catholiques à l'abri de cette influence fatale; et c'est ainsi qu'ils sont tolérés.
3° Les droits- du souverain pontife et sa suprématie spirituelle sont tellement sacrés dans l'Église catholique, qu'ils forment l'essence même de la religion; puisque, hil'on ùtait ce dogme fondamental, nous serions à peu près d'accord avec les Églises russe, grecque, orientale, etc., ou que, du moins, les différends ne tomberaient que sur