‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 26 sur 37 · SUR L ÉTAT DU CHRISTIANISME EN EUROPE · texte numérisé non relu

SUR L ÉTAT DU CHRISTIANISME EN EUROPE

C'est en vain qu'on voudrait effrayer les princes sur les suites imaginaires de certaines innovations. Que peuvent-ils craindre? On n'attend pas d'eux une action directe contre les différentes religions de leurs pays , ce qui serait contraire à toutes les règles de la sagesse. Il suffit de laisser pénétrer la doctrine catholique , et de la laisser agir à sa manière, doucement et respectueusement.

Lorsqu'il y eut à Saint-Pétersbourg, il y a peu d'années, un mouvement religieux qui fit une certaine sensation, on entendit dire par de fort bonnes gens : V empereur craint une guerre civile. Ces honnêtes discoureurs ne pensaient pas que, pour se battre , il faut être deux. Comment peut-on ignorer encore que jamais le catholique ne résiste à l'autorité légitime? On peut l'égorger tant qu'on voudra; il s'y attend, et jamais il ne préviendra son sort en égorgeant à son tour. Des hommes qui ne comprennent pas même les histoires qu'ils lisent , citent les guerres de religion en France, en Angleterre, etc. Mais qu'est-ce que tout cela fait à la question? Lorsqu'une religion est montée sur le trône, si on l'attaque avec les armes , elle se défend avec les armes. C'était le cas des rois de France résistant chez eux au protestantisme qui les attaquait chez eux. Rien n'est plus simple ni plus juste. Si les rascolnics prenaient les armes en Russie, est-ce que l'empereur ne défendrait pas son trône et la religion de ses États? Mais lorsque le catholicisme se présente chez une puissance non catholique , soit qu'il y arrive de dehors, soit qu'il y prenne naissance par la seule force de la vérité de la grâce, jamais, jamais, non jamais il n'exercera d'autre force que celle de la persuasion. Jamais il ne conseillera un seul acte de violence. 11 pourra monter sur les échafauds , mais, avant de recevoir le coup, il priera pour le prince légitime qui le frappe. Que si

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après être monté sur les échafauds, il lui arrive de monter sur le trône, alors il rég-nera, et !>i on l'attaque, il se défendra : c'est le droit incontestable de toute souveraineté.

L'histoire est pleine d'exemples dans ce genre, il suffit d'ouvrir les yeux : jamais on ne trouvera d'exemples contraires.

Ainsi les princes ont tout à gagner et rien à perdre en favorisant le catholicisme , avec la prudence que peuvent exiger les ditîérentes circonstances de temps et de lieu.

L'aspect général de l'Europe, sous le rapport religieux, présente certainement le spectacle le plus désolant; mais le plus grand de tous les maux est bien peu connu.

Comment révéler le profond secret de la religion et de la politique européenne? Qui osera dire la vérité à celui qui peut tout, et qui ne l'a jamais entendue? Où trouver un prophète envoyé par Dieu même et marqué de son caractère, qui puisse dire à ce puissant prince, sans manquer au respect et (ce qui est bien heureux encore ) à l'amour qui lui est dû : Vous êtes cet homme? C'est cependant ce qu'il faudrait dire. Mais y a-t-il un mortel digne d'une telle mission? Que faut-il donc faire? Il faut prononcer ces indispensables paroles avec un religieux tremblement, et prier Dieu, qui les inspire, de les porter à l'oreille qui doit les entendre.

Oui : non seulement les vertus du très bon . du très humain, du très pieux empereur de Ilussie sont inutiles à la religion , mais il lui a porté des coups sensibles : il n'est pas nécessaire d'ajouter, sans le vouloir. Mais les erreurs font souvent plus de mal que les intentions les plus hostiles, et le développement de ces erreurs est un sujet de la dernière importance pour l'Europe.

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Cette grande puissance nuit d'abord essentiellement au christianisme par la protection solennelle accordée à Genève, qui en est devenue l'ennemie mortelle. Genève est le centre de l'incrédulité et le cœur du protestantisme. Elle est, de plus, un foyer de rébellion reconnu pour tel par tous les hommes d'État. Les motifs qui lui ont valu une protection extraordinaire sont bien petits en comparaison de ceux qui auraient dû l'exclure. Genève, considérée simplement comme la métropole du protestantisme, devrait être odieuse à l'empereur de Russie , qui professe des dogmes tout contraires, s'il n'était pas conduit, sans pouvoir s'en douter, par cette force encore cachée pour lui, mais visible à d'autres yeux', qui rapproche insensiblement et invinciblement son Église de l'Église protestante, pour les unir et les confondre bientôt parfaitement; à moins qu'il n'arrive une chose qui n'est pas du tout hors du cercle des probabilités : c'est qu'à l'époque où l'Église russe sera devenue notoirement protestante , il n'y ait plus de protestants ailleurs.

Le grand empereur est le premier prince chrétien qui ait fait passer le langage théologique dans ja diplomatie ; il est le premier qui ait prononcé le nom de Verhe dans les actes de sa politique. Comment donc est-il devenu si ardent protecteur de la \dlle ennemie du Verhe; qui, depuis plus d'un demi-siècle , est publiquement accusée de l'avoir renié; qui n'a jamais su répondre , non à des dévots exaltés, non à des docteurs catholiques, mais à json compatriote Rousseau et aux encyclopédistes, au délateur fameux de cette apostasie, et qui vient enfin de la confesser publiquement par la bouche de ses pasteurs,

qui ont déclaré solennellement , par une déclaration consistoriale à jamais célèbre, du 3 mai 1817, qu'ils n'admettraient plus dans leur corps aucun ministre qui parlerait de la divinité de Jésus-Christ , ou pour adoucir un peu les termes , qui exprimerait une opinion sur la manière dont la nature divine est unie à la personne de Jésus-Christ?

La protection puissante si malheureusement accordée à une ville qui le mérite si peu, a doublé son orgueil et son influence, qui déjà étaient terribles. C'est une plaie des plus douloureuses faite au christianisme, et dont se ressentent surtout les pays catholiques cédés à la turbulente république. Qui les soutiendra contre une influence étrangère qui fait trembler tous leurs protecteurs naturels? La raison d'État étant toujours et partout mise avant tout, jamais ces peuples ne pouront être rétablis et maintenus dans leurs libertés religieuses que par celui qui les en a privés.

La grande puissance blesse le christianisme , en second lieu , par l'appui non moins solennel qu'elle donne à la Société biblique, entreprise protestante, et la plus antichrétienne qui jamais ait été imaginée. Cette Société renferme dé grands caractères, des hommes pleins de foi et d'illustres protecteurs : qui en doute? Mais les véritables meneurs rient, le soir à table , de ces hommes respectables dont ils consomment larg-ent pour arriver à leur but avec un art qui n'a jamais été égalé. L'Église catholique étant, de la manière la plus notoire, fortement et systématiquement opposée à la communication de l'Écriture sainte en langue vulg-aire, sans explication et sans distinction de personnes , c'est pour contredire cette

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maxime que la Société hiblique est établie ; et comme la maxime catholique ne repose que sur le mal immense qui résulte de Fusage contraire, la Société biblique est établie, de plus, pour produire ce mal que TÉglise redoute. Que tout homme de bonne foi , engagé dans cette Société, mette la main sur la conscience, et qu'il s'interroge loyalement, il sera forcé de convenir qu'il ne s'agit, en effet, dans la Société biblique , que de contredire l'Église catholique.

On répète, tout homme de bonne foi; car il y a dans cette Société un certain nombre de membres qui se moquent des autres, et qui ont bien des pensées plus profondes que celle de contredire VÉglise catholique. La Société ne renferme-t-elle pas des ariens, des sociniens, des mécréants de tous les genres connus et même notoires?

La souveraineté n'est point faite pour disserter. Elle a d'autres devoirs, une autre destination et d'autres talents. Elle aurait même tort devant Dieu, si elle donnait à des sciences épineuses un temps qui appartient au bonheur des peuples.

La science n'est donc , à l'égard des princes , qu'un simple ministre. C'est à elle à faire des l'apport s pour motiver leurs ordres , et son plus grand devoir est de leur faciliter le travail en respectant leurs temps , en évitant les discussions embarrassées, en leur présentant les choses sous des formes simples, et même, s'il est possible, purement expérimentales.

Au nombre de ces vérités ainsi préparées se trouve, si je ne me trompe infiniment , l'observation suivante :

Qu'y a-t-il de plus remarquable dans le monde que le prosélytisme de l'Église catholique? Le soleil est moins connu. L'univers est rempli de ses travaux apostoliques. Depuis les Iroquois jusqu'au Japon , des monuments de

toute espèce attestent sa puissance et ses succès dans ce genre.

Cette force est telle , qu'aucune secte ne tiendra devant elle , partout où on laissera le champ libre à l'enseignement catholique. C'est ce qui a fait que plus d'une fois de très bons princes, professant d'autres religions, et sentant cette prépondérance qu'ils ne pouvaient se cacher, ont cru devoir prendre contre elle des mesures étrangères à leurs maximes ordinaires.

La puissance et le talent de l'Eglise catholique pour la propagation de la foi étant donc un fait incontestable , on demande ce qu'il faut penser d'une Société qui veut propager la foi par un moyen que l'Église catholique déclare non seulement inutile, mais dangereux, perfide, et fait exprès pour nuire à la foi?

Il y a plus : toutes les personnes qui s'occupent de ces sortes de matières savent que plusieurs théologiens anglais, justement alarmés de la conjuration la plus dangereuse couverte d'un beau nom , ont écrit pour mettre à découvert le véritable but et les vues cachées de la Société biblique.

Si le prince qui mettra ces autorités réunies dans un bassin de la balance , veut bien permettre qu'on lui demande : Que peut-on mettre dans C autre? sa noble conscience n'aura pas de peine à répondre.

Et cependant , nous no demandons point que les princes étrangers à notre foi, et qui ont admis chez eux la Société biblique , lui retirent brusquement leur protection. Nous savons que les choses sont trop avancées, et que les prétentions extrêmes amènent d'extrêmes inconvénients. Nous demandons seulement que ces princes n'associent, ni par séduction ni par autorité, leurs sujets catholiques à une œuvre expressément condamnée par le souverain pontife. Cette prétention est modérée, et

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nul de ces princes, s'il est sage, ne s'y refusera. Et quant aux effets de la Société biblique, nous en appelons aux temps et à l'expérience.

La grande puissance nuit, en troisième lieu, au christianisme , parce qu'elle ne soupçonne pas , peut-être, ou qu'elle refuse de reconnaître une grande vérité, qi\ il est impossible de frapper sur le catholicisme sans blesser le christianisme en général.

Faites disparaître le principe catholique , tout de suite les dogmes commenceront à disparaître l'un après l'autre, et bientôt on arrivera au socinianisme. L'expérience s'est faite sous nos yeux, et comme elle était annoncée d'avance par nos docteurs ; rien ne manque à la démonstration. Dès l'origine de nos disputes, ils avaient annoncé aux chrétiens séparés qu'ils ne pourraient s'arrêter en chemin. La triste prophétie est maintenant vérifiée; le hideux arianisme lève la tête en Europe, et ses conquêtes augmentent tous les jours. Partout où le principe catholique se retire, il est remplacé plus ou moins rapidement par l'ennemi de toute croyance.

Deux choses à cet égard peuvent tromper les souverains. En premier lieu, l'extérieur de la religion est pris pour la religion . Ils voient chez eux les mêmes formes , les mêmes prières, les mêmes ornements, les mêmes professions de foi écrites et usitées : il est naturel de croire que rien n'a changé. Cependant ils ne voient que l'écorce d'un arbre dont le bois est rongé insensiblement par le venin philosophique , et à la première occasion solennelle l'écorce disparaîtra.

En second lieu, les souverains prennent la force de

leur suprématie pour celle de la croyance. Ils se trompent beaucoup. Si l'empereur de Russie retirait tout à coup la puissante main qu'il tient étendue sur la religion : sïl excluait son ministre du siège qu'il occupe dans le synode; s'il permettait à ses prêtres de tous les ordres de prêcher, d'écrire, de dogmatiser et de disputer comme ils l'entendraient, en un clin d'œil il verrait sa religion s'en aller en fumée.

Un évêque russe, membre du synode, s'avisa, il y a peu d'années , de traduire des livres allemands dont la doctrine offensa les anciens de^l'Église russe. Le métropolitain de Saint-Pétersbourg accusa Févêque traducteur de spinosisme. Un religieux, nommé Philarète, prit les armes, et écrivit contre l'évêque; celui-ci voulut répondre; l'archevêque s'y refusa : le clergé se divisa et prit feu. Qu'on l'eût laissé faire, dans six mois on aurait vu une confusion universelle : mais le souverain arriva avec sa suprématie , éteignit l'incendie d'un souffle , imposa silence à tout le monde , et renvoya l'évêque dans son diocèse, sans discussion ni jugement ecclésiastique. Il fit en cela un acte de grande sagesse ; mais la sagesse humaine n'a rien de commun avec la foi : l'acte prouvait que S. M. l'empereur de Russie voulait telle et telle chose , rien de plus.

Si l'on fait disparaître le principe catholique, il ne reste plus rien de divin sur la terre. Ce principe est si fort, qu'il soutient nos ennemis mêmes. Ils ne vivent que par la haine qui les anime contre nous, ils prennent ce sentiment pour le zèle et même pour la foi, tant l'homme est habile à se tromper lui-même; mais si nous disparaissions aujourd'hui, ils disparaîtraient demain. Aussi, un grand homme d'État (M. le baron d'Erlach) disait à un catholique, dans un instant de franchise et d'épanchement : Nous savons bien que nous n'existons que par vous.

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Que les princes, mêmes séparés, sachent donc bien qu'en attaquant le catholicisme, ils frappent sur les hases du christianisme.

La grande puissance nuit , en quatrième lieu , au christianisme par l'espèce de persécution qu'elle exerce sur l'Église catholique, directement dans ses propres États, et indirectement ailleurs. Le mot de persécution étonnerait bien l'oreille du plus humain des princes, si ce mot pouvait arriver jusqu'à lui; mais il suffit de s'entendre pour faire disparaître toutes les ambiguïtés. Toute persécution ne suppose pas des roues, des bûchers et des proscriptions : celle de Julien fut beaucoup plus dangereuse que celle de Dioctétien ; et Bonaparte , qui s'y entendait, l'avait reprise avec un talent diabolique. La Russie se vante et se laisse vanter sur sa tolérance; mais on se trompe de part et d'autre. La Russie tolère toutes les erreurs, parce que toutes les erreurs sont amies, et toujours prêtes à s'embrasser. Il n'en est pas de même de la vérité, ou, si l'on veut, de l'Église catholique, qui n'est rien moins que tolérée.

L'empereur de Russie a huit millions de sujets catholiques, au moins. Il en a dix mille dans sa capitale seule; il va bien sans dire qu'il leur doit la liberté du culte : cela ne s'appelle point tolérance, c'est ^mvq justice.

Mais il ne faut pas croire que le catholique soit toléré, même en abusant de ce mot, parce qu'on lui permet d'avoir une église et d'entendre la messe. Il n'y a point de tolérance pour une religion qui n'est pas tolérée suivant son essence et ses maximes. Certainement on ne dirait pas que la religion juive fût tolérée dans un pays

OÙ Ton obligerait ses sectateurs à travailler ou à jouer la comédie le jour du sabbat.

Or, c'est précisément ce qui arrive en Russie à l'Église catholique. Non seulement elle n'y est pas libre , mais ses maximes les plus fondamentales , les plus essentielles, les plus vitales, s'il est permis de s'exprimer ainsi, y sont contredites et violées sans miséricorde: Les détails sur ce point sont curieux et peu connus.

1° L'Église de Russie repose tout entière sur le système de la suprématie. L'empereur est clief de son Église, et commande sans contradiction ni appel dans le synode par la voix de son ministre des cultes : titre funeste inventé par Ronaparte , et substitué , par une fatalité inexplicable, à celui de procureur général impérial, que l'habitude avait consacré, et qui n'attristait nullement l'oreille.

Or, cette suprématie , qui est fort bonne où. elle est , toutes les autorités de Russie , à la suite de leur souverain , font un effort continuel pour la transporter dans l'Église catholique, où elle est mortelle. Dans tous les pays séparés , la suprématie est excellente et nécessaire; car si elle ne s'y trouvait pas, où serait la règle? En peu d'années, on y mettrait le Symbole en thèses, et bientôt en chansons. Mais la religion romaine reconnaissant un chef spirituel, et cette suprématie spirituelle étant l'essence même de cette religion, vouloir lui substituer la suprématie temporelle, c'est anéantir le catholicisme ; et c'est cependant ce qu'on fait sans relâche dans le pays de la tolérance.

Si le patriarche de Constantinople venait se mêler des affaires religieuses de Russie, on croirait justement qu'il a perdu l'esprit : or, il est impossible d'effacer des têtes russes le préjugé qu'il en est de même du pape à l'égard des catholiques russes; sophisme mortel qui supprime de fait l'Église catholique. Les communications de l'É-

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