‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 35 sur 37 · JE PERSISTE A CROIRE QU'ELLE REVIENDRA SUR L'EAU · texte numérisé non relu

JE PERSISTE A CROIRE QU'ELLE REVIENDRA SUR L'EAU

Sans doute, elle devait quelque chose à l'inévitable justice, mais je crois qu'elle la payé. S'il en est autrement, la meilleure vue ne peut apercevoir dans l'avenir les traités qui mettront fin aux malheurs que nous voyons. Les pères des plénipotentiaires qui doivent signer ces traités ne sont pas nés.

La cause du genre humain se décide aujourd'hui en Espagne, et tous les yeux doivent se tourner vers cette nation.

Elle na pas voulu souffrir un illustre usurpateur au moment où elle souffrait tout de sesrnaitres.

Voilà le mot que l'histoire écrira en lettres d'or, et qui met ce peuple au-dessus de tous les autres, quel que soit Tévénement final qui dépend de la Providence, et qu'elle rendra peut-être conforme à nos vœux, makré toutes les probabilités contraires. [Lettres et Opuscules, t. I, p. 215.)

Point de nouvelles politiques, excepté que le roi d'Espagne a cédé ce royaume à l'empereur de France, ce qu'on ne saurait trop approuver; car pourquoi verser du sang intitilement ? Céder est toujours mieux. [Lettres et Opuscules, t. 1. p. 192. 'y

Les royalistes triomphent en France de la chute du ministère Decazes. Ils ont raison sans doute; mais le principe révolutionnaire, frappé momentanément, n'acceptera pas la défaite ; plus concentré, plus actif et plus habile, il réagira plus vivement contre la monarchie, et LA FAMILLE ROYALE SERA ENCORE U-\E FOIS CHASSÉE DE

France.

>'e croyez pas que je sois prophète ; je suis tout simplement un homme qui tire les conséquences naturelles des faits qu'il voit.

3i. Napoléon I*^"". — Les États du roi sont conquis et possédés par un homme rare, extraordinaire.

Cet homme est surtout remarquable, ainsi que tous ses collègues qui figurent dans l'histoire, par une volonté invincible. Ayant d'agir, il réfléchit: mais, dès qu'il a pris son parti, jamais on ne l'a vu reculer. C'est un instrument visiblement choisi par la Providence

PENSÉES DE JOSErU DE MAISTRE. 3i5

pour opérer l'une des plus grandes révolutions qu'on ait vues sur la terre.

Dans les vastes projets qui remplissent sa tête, l'Italie occupe l'un des premiers rangs. Il y tient d'une manière inflexible; et le Piémont, qui est la clef de ce beau pays, est aussi la province qu'il a serrée le plus fortement dans ses bras de fer. Il s'en est occupé sans relâche, il y a tout détruit et tout changé; il l'a, pour ainsi dire, fétri, pour l'amalgamer avec la France , et il se plaît à dire qu'il faudrait trois sièclespour rétablir ce qui existait. {Lettres et Opuscules, t. I, p. 179.)

Je ne veux point contester les talents de Bonaparte , ils ne sont que troD incontestables. Cependant, il faut convenir qu'il a fait, cette année (1809), trois choses dignes d'un enfant enragé : je veux parler de sa conduite à l'égard de la Toscane, du Pape et de l'Espagne. Il était maître absolu dans ce pays, il y régnait par la famille régnante; il enlève cette famille auguste, et, par ce beau coup, il met cette nation dans l'état de nature, au pied de la lettre. {Lettres et Opuscules, t. I, p. 209).

Le retour de Bonaparte est aussi miraculeux que sa chute.

On sait que jamais une armée ne se détache du souverain qui l'a fait vaincre : il y a un grand sentiment et un grand mouvement de plus. L'armée française a réuni dans sa pensée l'idée de son avilissement à celle des Bourbons , et celle de sa gloire à Bonaparte. Ce sentiment dans les têtes françaises peut soulever des montagnes.

Nous verrons encore de grands malheurs. La France sera baignée dans le sang. L'armée qui a replacé Bonaparte sera détruite 1). Il peut se faire qu'il fasse quelque conquête, qu'on sera même obUgé de ratifier; mais à la fin il tombera, et la famille royale reprendra sa place. — Ces propositions sont , à la vérité, tout à fait paradoxales; le temps dira si elles sont folles ou prophétiques.

Je suis bien persuadé que l'arrivée de Bon;i parte en France sera, en définitive, très avantageuse à l'ensemble des choses.

Quant à l'armée, je vous ferai la question que j'adresse ici à beaucoup de monde : croyez-vous, ^Madame (2), que si un homme s'attachait jusqu'à la mort à une coureuse , on s'aviserait de le traiter de volage? Il me semble, au contraire, qu'il n'y aurait qu'une voix pour dire : Voilà de la constance bien mal placée. L'armée française est fidèle par essence. Elle ne sait ce que c'est que les Bourbons...

Je ne connais que lui, sa gloire, sa puissance, vivre sous Bonaparte est ma seule espérance : Le reste est un vain songe.

(1) La date de cette lettre est du 11 avril 18Ij. (2j Madame la comtesse de Laval.

Elle suit l'homme qui la fait vaincre. (Lettres et Opuscules, t. I. p. 333.)

32. — Bernadette élu roi de Suède. — Mais tout cela est bien petit en comparaison de la scène que viennent de nous donner les frères Suédois.

Ce fut le 15 (27) de ce mois que M. Stedding reçut, par un courrier expédié de Stockholm, la nouvelle de l'élection de Bernadotte au tronc de Suède, faite par la nation assemblée, plenis votis.

Les prétendants étaient, comme vous savez , le roi de Danemark, le prince d'Augustenbourg, son beau-frère et frère du prince héréditaire dernier mort, et le prince de Ponte-Corvo (Bernadotte). Je crois, à vous dire la vérité, que du moment où le dernier s'est mis sur les rangs, il était sûr d'être nommé; et j'ignore encore la raison qui l'a fait préférer. — Tout se conduit avec une dextérité merveilleuse. — Le roi de Danemark a joué un rôle bien misérable dans ce triste drame. Le cabinet français l'a mis en avant avec une apparence de bonne foi parfaite, parce qu'il savait bien que le roi serait rejeté; et, en ellèt, il l'a été d'une commune voix, et toutes se sont arrêtées sur le prince d'Augustenbourg, qu'on a pressé de se décider. Mais c'est ici que la politique française était aux aguets. Le prince a répondu qu'étant sujet et beau-frère, il ne pouvait accepter sans être émancipé par S. M. danoise. Mais le roi, dûment influencé, s'est obstiné, et pendant ce temps, on a fait le coup à Stockholm.

C'est l'armée qui affranchit Gustave de la Constitution en 1792, c'est l'armée qui détrôna son fils l'année dernière, c'est encore l'armée qui vient de lui donner son successeur : cent cinquante jeunes gens ont fait l'affaire dans la Diète; le reste s'est retiré.

Le cheval me semble l'emblème frappant de l'arinée : il obéit volontiers à l'écuver habile qui l'a dompté ; il méprise , au contraire, et jette à terre celui qui veut le monter sans s'y connaître.

Ce fut le malheur du dernier roi de Suède. Il voulut monter le cheval; il fallait le laisser à l'écurie , ou le confier à un habile écuyer. Il humilia, il tourmenta l'armée; il employa avec une égale inhabileté la bride et l'éperon; il finit parla punir des fautes qu'il lui avait fait commettre. Ce funeste ridicule a rendu inutiles pour lui de grandes qualités et de véritables vertus. L'armée a juré haine éternelle à lui et à sa race. Ce qui l'a déterminée dans ce cas, c'est encore une suite du même sentiment : c'est pour se laver de son malheur et pour reprendre son rang, et, peut-être plus que tout, pour se venger de la Russie.

Le peuple n'a pas été moins chaud pour cette élection; mais devmez ce qui l'enilamme le plus? C'est que le fils de Bernadotte, né il y ;i dinize ans, s'appelle Oscar. Or, Oscar est fils d'Ossian, fils de Fingal; c'est un des héros de la mythologie, c'est un heu-

reiix augure. Cette circonstance bizarre a produit un effet étonnant.

Voilà un soldat élu de sang-froid par les représentants d'une nation; c'est un événement plus triste peut-être que le meurtre du roi de France. Nous marchons droit au droit romain sous les empereurs. Je tue, tu tues, il tue, nous tuons, vous tuez... je serai tué, tu seras tué.,..., etc., en un mot, tout le verbe. La guerre est déclarée distinctement à toutes les races royales; et Napoléon a dit un grand mot lorsqu'il a dit qu'il voulait que sa dynastie fût la plus ancienne de l'Europe.

Vous eu verrez bientôt une autre attaquée , et les généraux d'Alexandre rois avant sa mort. Les anciens baignèrent dans le sang l'Europe et l'Asie; que feront les modernes? Je ne puis me détacher de mon idée fixe et consolante , que tout ce que nous voyons n'est qu'un avant-propos terrible, et que nous verrons un jour des événements aussi extraordinaires dans le bien que ceux que nous voyons aujourd'hui dans le mal (1).

Mais, en attendant, la génération sera sacrifiée.

J'ai le cœur aussi serré, monsieur le Comte, que si je ne m'étai attendu à rien. Il nous manquait un sergent-roi élu dans les règles, s une guerre d'existence déclarée aux anciennes races royales, et le pouvoir militaire, débarrassé de tout contre-poids moral, déchaîné dans le monde politique. Nous verrons tout cela. Je me flatte encore que cet état, étranger à l'Europe depuis si longtemps ne pourra s'y enraciner de nouveau. (Lettres et Opuscules, t. I, p. 243, 244, 245.)

33. — Frédéric II, roi de Prusse. — Avant de connaître la bataille du 14 juin 1807, j'avais écrit sans balancer à notre ami commun : Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse.

Vous voyez , monsieur le Comte, que je ne m'étais pas trompé. Les plus grands observateurs l'avaient prédit. Instruit par eux, il y a longtemps que j'ai prévu et annoncé cette'catastrophe.

J'ai eu, depuis que je raisonne, uue aversion particulière pour Frédéric II, qu'un siècle frénétique s'est hâté de proclamer grand homme, mais qui n'était au fond qu'un grand Prussien.

L'histoire notera ce prince comme l'un des plus grands ennemis du genre humain qui aient existé. La monarchie , héritière imperturbable de son esprit, était devenue un argument contre la Providence (pour les sots, bien entendu; mais il y en a beaucoup). Aujourd'hui, cet argument s'est tourné en preuve palpable de la justice éternelle. Cet édifice fameux, construit avec du sang, de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de brochures, a croulé en un clin d'œil, et c'en est lait pour toujours.

(i; Cette lettre, écrite à M. le comte de*"', est datée du 2 septembre 1810.

3i8 PENSÉES DE JOSEPH DE MAISTRE.

Il a duré moins que l'habit de rarchitecte, car le dernier habit de Frédéric II est à Paris en fort bon état, et il survivra longtemps à la monarchie prussienne.

Lorsqu'on a porté au Sénat l'épée du grand homme , le président Fontanes a prononcé un fort beau discours dont on m'a cité cettt^ phrase :

Gnmd exemple pour tous les souverains qui seraient tentés de fondir leurs empires sur des bases aussi fausses.

Entendez-vous, monsieur le Comte? Tout ce qui se dit là n'est pas faux.

La France et la Prusse, telles que nous les avons connues, sont les plus grands sujets qui jamais aient été présentés à la méditation des hommes d'État et des philosophes. Si j'avais l'honneur de présider à l'éducation d'un prince, je croirais avoir bien employé toute ma vie en les lui expliquant toute ma vie.

On voit, d'un côté, comment les hommes que nous appelons barbares ont créé dans la nuit du moyen âge des institutions qui ont duré quatorze siècles, et n'ont cédé à la fin qu'aux eiîorts répétés d'une foule innombrable d'enragés ayant tous les vices de l'univers et l'enfer pour alliés.

Et comment, de l'autre côté, toute la science, tous les moyens du siècle de la philosophie, mis à la disposition de la souveraineté éclairée et absolue, ont produit un édifice qui a duré quatorze minutes, pour s'affaisser ignoblement au milieu de la quinzième comme une citrouille qu'on écrase.

Chaque nation, en se comparant à ces deux modèles, peut se juger aussi certainement qu'un chimiste juge le métal dans la coupelle. {Lettres et Opuscules., t. I, p. 14 1, 142.)

34. Louis XIV. — Assurément Louis XIV possédait des qualités éminentes , et c'est bien mal à propos que dans le dernier siècle on avait formé une espèce de conjuration pour le rabaisser; mais, sans déroger à la justice qui lui est due, la vérité exige cependant qu'en lisant son histoire, on remarque franchement et sans amertume ces époques d'enivrement où tout devait plier devant son impérieuse volonté.

Si l'on songe aux succès éblouissants d'une très longue partie de son règne, à cette constellation de talents qui brillaient autour de lui, à l'habitude du commandement le plus absolu, à l'enthousiasme de l'obéissance qui devinait ses ordres au lieu de les attendre, à la flatterie qui l'environnait comme une sorte d'atmosphère , comme l'air qu'il respirait, et qui finit enfin par devenir un culte, une véritable adoration, on ne s'étonnera plus que d'une chose, c'est qu'au milieu de toutes les séductions imaginables, il ait pu conserver le bon sens qui le distinguait, et que , de temps en temps, il ait pu se . douter encore qu'il était homme.

On l'a surnommé le plus catholique des rois, et rien n'est plus vrai si l'on ne considère que les intentions du prince: mais si, dans quelques circonstances, le pape se croyait obligé de contredire la moindre des volontés royales, tout de suite la prérogative royale s'interposait entre le prince et la vérité, et celle-ci courait srand risque.

Jamais roi de France ne fut aussi sincèrement attaché à la foi de ses pères, rien n'est plus certain; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est que jamais roi de France, depuis Philippe le Bel, n'a donné au Saint-Siège plus de chagrin que Louis XIV. — Imagine-t-on rien d'aussi dur, d'aussi peu généreux que la conduite de ce prince dans l'affaire des franchises ? Il n'y avait qu'un cri en Europe sur ce malheureux droit d'asile accordé à Rome aux hôtels des ambassadeurs. C'était, il faut l'avouer, un singulier titre pour les souverains catho- Hques, que celui de protecteur des assassins. Louis XIV seul demeura sourd au cri de la raison et de la justice.

Jamais l'inflexible hauteur du prince qui ne pouvait soutMr aucune espèce de contradiction ne se montra dune manière plus mémorable que dans l'affaire delà régale. (Église gallic., t. Il, ch. P".)

35. — Le roi de Saxe. — Examen d'une haute question sur la souveraineté. — Monsieur le iMarquis (1), mille grâces de votre lettre du 11, et de la pièce intéressante qu'elle accompagnait! A l'instance faite par la France, il faut répondre comme à la messe : digniun et 'ustum est.

Vous avez ôté un poids de dessus mon cœur, en me laissant apercevoir seulement la possibilité que justice soit rendue à S. M. le roi de Saxe.

Un roi détrôné par une délibération, par un jugement formel de ses collègues! C'est une idée mille fois plus terrible que tout ce qu'on avait débité à la tribune des Jacobins, car les Jacobins faisaient leur métier : mais lorsque les principes les plus sacrés sont attaqués par leurs défenseurs naturels, il faut prendre le deuil...

Quel crime est donc reproché au roi de Saxe? — D'avoir tenu à Bonaparte, ou d'être revenu à ha?

En vérité, monsieur le marquis, on perd la parole lorsqu'on entend de pareilles choses. C'est bien ici qu'il faudra s'écrier : Qui donc osera jeter la première pierre? Je n'examine pas si le roi de Saxe raisomia bien ou mal après les batailles de Lutzen et de Bautzen; je mets tout au pire et suppose qu'il eut tort. Personne n'a le droit de lui demander raison de sa conduite.

Si la souveraineté est amenohle devant quelque tribunal, elle n'existe plus. Si les rois ont le droit de juger les rois, à plus forte raison ce droit appartient aux peuples. Pourquoi pas? D'ailleurs, 1 1

(1) M. le marquis de Saint-Marsan, à Vienne; 28 octob. 1814.

3n0 PENSÉES DE JOSEPH DE JL4ISTRE.

chose revient au même; car, puisque iowi juge légitime peut toujours être envoyé par ?OM^e partie lésée, si les rois sont juges légitimes d'un autre roi, tout peuple a droit d'invoquer tout souverain contre celui dont ce peuple aura à se plaindre.

Alors nous verrons de belles choses.

Ce fut un grand et magnifique spectacle, un spectacle sublime, admirable à l'excès, et pas assez admiré peut-être, que celui qui nous fut présenté en 1782, lorsque la France, la Savoie et la Suisse vinrent mettre à la raison une petite république en convulsions, calmèrent ses impertinentes tempêtes, puis se retirèrent sans toucher à son territoire ni à son indépendance, sans égratigner ses fortifications, et sans lui donner d'autre ordre que celui d'être heureuse. Si l'on considère la supériorité des trois puissances réun ies sur celle de Genève, et même celle de la France sur les deux autres alliés, on trouvera difficilement dans l'histoire un plus magnifique hommage rendu aux principes. Aujourd'hui, nous pourrions voir un souverain vénérable par l'âge et par la conduite, célèbre par ses vertus domestiques et religieuses, chéri et regretté de son peuple : nous pourrions le voir, dis-je, après un règne paternel de plus d'un demi -siècle, jugé et déposé par ses frères, et contre le vœu exprès de ses sujets, pour s'être trompé sur une question de morale et de politique la plus délicate et la plus importante! Ce serait, il faut l'avouer, un spectacle un peu différent.

J'ai supposé le souverain coupable; maintenant je fais un pas de plus, et je suppose le tribunal compétent. Voilà donc un roi coupable d'un crime horrible, celui de n'avoir pas pensé comme les autres. Qu'en ferons-nous? Nous donnerons ses États à une autre famille : ceci est nouveau.

Parce qu'un père de famille se conduit mal et parce que le Sénat l'interdit, il faut transporter ses biens à des étrangers , au préjudice de ses héritiers naturels? C'est une superbe jurisprudence! Je serais désolé, monsieur le marquis, si l'assemblée la plus auguste, qu'on pourrait appeler un sénat de rois, venait à juger comme une loge de francs-maçons suédois.

C'est dans ce moment, plus que jamais, que l'esprit des peuples, totalement corrompu par vingt-cinq ans de brigandage, a besoin d'être rassaini par la noble et sainte politique des souverains. Qu'on ne nous parle plus de rois détrônés, de partages de convenance, et pas même de grands et de petits souverains : la souveraineté n'est ni grande ni petite; elle est ce qu'elle est.

On nous parlera, sans doute, de nécessité politique, d'engagements irrévocables, etc. Je n'entre pas dans tous ces détails. Personne ne respecte plus que moi les juges futurs du roi de Saxe, et le plus infliieut surtout. Pour vous qui connaissez mes sentiments comme sujet, comme ministre du roi de Sardaigne et comme particulier, je

me borne à désirer de toutes les forces de mon ànie que la Providence, qui a couronné l'empereur de Russie de tant de gloires, lui accorde celle de pouvoir écarter le plus grand des scandales politiques.

Si le congrès ne s'attache pas fortement aux grands principes, il ne fera que serrer les dents du dragon, et ce sera à recommencer, à la vérité, sur un ton moins atroce. (Lettres et Opuscules, t. I, p. 296,

36. — Explication donnée à M. le vicomte de Bonald sur la durée des règnes. — Je trouve aussi M. l'abbé de Lamennais bien heureux d'avoir eu un patron tel que vous. Je viens de lui écrire longuement, et je lui donne quelques explications sur un article de mon livre qui l'avait fort intrigué : c'est. celui de la vie commune des souverains et des familles royales naturelles.

Je vous en conjure, monsieur le vicomte, examinez cet article de bien près avec vos excellents yeux. Si, en général, les rois ont plus de vie que nous ; si les règnes s'allongent à mesure que la religion se purifie, si les règnes catholiques sont plus longs, n'est-ce pas une mine bien digne d'être creusée?

Mais si les règnes catholiques sont de 25 ans. comme en France, en Piémont et ailleurs, et si la vie commune des hommes n'est que de 27 ans, comment n'y aurait-il pas plus de vie dans la maison royale? il faudrait alors que tous les souverains fussent montés sur le trône en tombant dans le berceau.

Examinez bien, je vous prie. {Lettres et Opuscules, t. II. p. 28.)

37. — Obstination des hommes à unir l'empire et le sacerdoce. — Les philosophes de ce siècle se sont beaucoup plaint de la ligue de l'empire et du sacerdoce, mais l'observateur sage ne peut se dispenser d'admirer l'obstination des hommes à mêler ces deux choses : plus on remonte dans l'antiquité, et plus on trouve la législation religieuse. Tout ce que les nations nous racontent sur leur origine prouve qu'elles se sont accordées à regarder la souveraineté comme divine dans son essence : autrement elles nous auraient fait des contes tout diiféreuts. Jamais elles ne nous parlent de contrat primordial, d'association volontaire, de délibération populaire. Aucun historien ne cite les assemblées primaires de Memphis ou de Babvlone. C'est une véritable folie d'imaginer que le préjugé universel est l'ouvrage des souverains. L'intérêt particulier peut bien abuser de ia croyance générale, mais il ne peut la cre'er. Si celle dont je parle n'avait pas été fondée sur l'assentiment antérieur des peuples, non seulement on n'aurait pu la leur faire adopter, mais les souverains n'auraient pu imaginer une telle fraude. En général, toute idée universelle est naturelle. [Mélanges, p. 200.)

Les parlements de France avaient porté un coup mortel aux deux puissances, en les mettant l'une à l'égard de l'autre dans une fausse

position. Ils en avalent fait deux ennemies toujours aux aguets et toujours prêtes à se précipiter l'une sur l'autre; tandis que, par nature, ce sont deux sœurs qui doivent marcher ensemble vers le même but, en se donnant la main.

On reprochait à la politique romaine je ne sais quel caractère sournois, timide tortueux, tergiversateur.

Sans examiner si et jusqu'à quel point on pouvait avoir raison, je dis que ce caractère quelconque était notre ouvrage : c'est en rectifiant notre politique que nous perfectionnerons la vôtre. {Lettres et Opuscules, 1. 1, p. 382.)

38. — Le Souverain qui met la main sur le pape est malheureux et abrège son propre règne. — >'ous recevons dans ce moment la nouvelle de la convocation du concile de Paris, avec la lettre menaçante de Napoléon qui a cassé la glace et menace ouvertement de déposer le Pape. Voilà un autre ordre de choses; et qui sait ce que nous verrons? 11 me paraît impossible que, d'un côté ou de l'autre, il ne s'élève pas quelque opposition, quelque protestation sublime. Quoi qu'il en soit, Votre IMajesté assiste avec nous à l'une des plus grandes expériences qui puissent avoir lieu sur ce sujet. [Lettres et Opuscules, t. I, p. 246.)

39. — Il fait bon vivre sous la crosse. — Voulez-vous connaître le véritable esprit sacerdotal ? Etudiez-le dans le pays où le prêtre a tenu le sceptre ou le tient encore. Des circonstances extraordinaires avaient établi en Allemagne une foule de souverainetés ecclésiastiques. Pour les juger sous le rapport de la justice et de la douceur, il suffirait de rapporter le vieux proverbe allemand : Il est bon de vivre sous la crosse. Les proverbes, qui sont le fruit de l'expérience des peuples, ne trompent jamais. Jamais, dans ces pacifiques gouvernements, il n'était question de persécutions, ni de jugements capitaux contre les ennemis spirituels de la puissance qui régnait.

40. — Rome! — Mais que dirons-nous de Rome, monsieur le Comte? Assurément, c'est dans le gouvernement des Pontifes que le véritable esprit du sacerdoce doit se montrer de la manière la moins équivoque. Or, c'est une vérité universellement reconnue, que jamais on n'a reproché à ce gouvernement que la douceur. Nulle part on ne trouvera un règne plus paternel, une justice plus également distribuée, un système d'impositions à la fois plus humain et plus savant, une tolérance plus parfaite. Rome est peut-être le seul lieu de l'Europe où le juif ne soit ni maltraité ni humilié. A coup sur, du moins, c'est celui où il est le plus heureux, puisqu'une autre phrase proverbiale appela de tout temps Rome le paradis des Juifs.

Ouvrez l'histoire : quelle souvei'aineté a moins sévi que Rome moderne contre les délits antireligieux de toute espèce? 3Iérae dans

les temps que nous appelons d'ignorance et de fanatisme, jamSiis cet esprit n'a varié. Permettez-moi de vous citer seulement Clément IV, grondant, au pied de la lettre, le roi de France (qui était cependant saint Louis) sur les lois trop sévères, au jugement du PontilCj que ce grand prince avait portées contre les blasphémateurs (1) le priant instamment, dans une bulle du 12 juillet 1268, de vouloir bien adoucir ces lois.

Voltaire a rendu plus d'un témoignage au gouvernement des Pontifes. Je veux vous en citer un très remarquable. 11 est tiré du poème de la Loi naturelle, où l'on n'irait point le chercher sans être averti :

Marc-Aurèle et Trajan mêlaient au champ de Mars

Le bonnet du pontife au bandeau des Césars.

L'univers, reposant sous leur heureux génie.

Des guerres de l'école ignorait la manie;

Ces grands législateurs, d'un saint zèle animés.

Ne combattirent point pour leurs poulets sacrés.

ROM', ENCORE aujourd'hui CONSERVANT CES MAXIMES,

Joint le trône a l'autel par des NœuDs légitimes;

Ses citoyens en paix, sagement gouvernés,

Ne sont plus conquérants et sont plus fortunés (2).

Or, je vous le demande, monsieur le Comte, comment serait-il possible qu'un caractère général d'une telle évidence se démentît sur un seul point du globe? Doux, tolérant, charitable, conso.ateur dans tous les pays du monde,.... etc.. {Lettres sur Vlnquisit., 1" lettre.)

41. — Point de civilisation sans religion. — Jamais les nations n'ont été civilisées que par la religion. Aucun autre instrument connu n'a de prise sur l'homme sauvage. Sans recourir à l'antiquité, qui est très décisive sur ce point, nous en voyons une preuve sensible en Amérique. Depuis trois siècles nous sommes là avec nos lois, nos arts , nos sciences, notre civilisation, notre commerce et notre luxe : qu'avons-nous gagné sur l'état sauvage.' Rien. Nous détruisons ces malheureux avec le fer et l'eau-de-vie; nous les repoussons insensiblement dans l'intérieur des déserts, jusqu'à ce qu'enfin ils disparaissent entièrement, victimes de nos vices autant que de notre cruelle supériorité. {Principe générateur, XXXIII.)

42. — Missions. — Quel philosophe a-t-il jamais imaginé de quitter sa patrie et ses plaisirs pour s'en aller dans les forêts de l'Amérique à la chasse des sauvages, les dégoûter de tous les vices de la barbarie et leur donner une morale? Ils ont bien mieux fait; ils ont composé de beaux livres pour prouver que le sauvage était

(1) Voyez du Gange, dans ses notes sur Joinville, Collection des Mémoires concernant riiistoire de France, t II., p. 258, note 3*=.

Voyez le poème de la religion naturelle, IV partie.

3o'< PENSEES DC JU^EPH UE MAISTRE.

i 'homme naturel, et que nous ue Douvions souhaiter rien de plus lieureux que de lui ressembler. Condorcet a dit que les missionnaires n'ont porté en Asie et en Amérique que de honteuses superstitions. Rousseau a dit, avec un redoublement de folie véritablement inconcevable, que les missionnaires ne lui paraissent guère plus sages que les conquérants. Enfin, leur coryphée a eu le front (mais qu'avaitil à perdre?) de Jeter le ridicule le plus grossier sur ces paciûques conquérants que l'antiquité aurait divinisés.

Ce sont eux cependant, ce sont les missionnaires qui ont opéré cette merveille au-dessus des forces et même de la volonté humaine. Eux seuls ont parcouru d'une extrémité à l'autre le vaste continent de l'Amérique pour y créer des hommes. Eux seuls ont fait ce que la politique n'avait pas seulement osé imaginer. Mais rien dans ce genre n'égale les missionnaires du Paraguay. C'est là où l'on a vu d'une manière plus marquée Tautorité et la puissance exclusive de la religion pour la civilisation des hommes. On a vanté ce prodige, mais pas assez : l'esprit du dix-huitième siècle et un autre esprit son complice ont eu la force d'étouffer, en partie, la voix de la justice et même celle de l'admiration. Un jour peut-être (car on peut espérer que ces grands et nobles travaux seront récompensés , au sein d'une ville opulente assise sur une antique savane, le père de ce* missionnaires aura une statue :

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