ET LA PUISSANCE DES HYMNES
EN SORTE qu'on LES CRUT DES ANGES.
Or, quand on sone^e que cet ordre législateur qui régnait au Paraguay par l'ascendant unique de ses talents et de ses vertus, sans jamais s'écarter de la plus humble soumission envers l'autorité légitime; que cet ordre, dis-je, venait en même temps affronter dans nos prisons, dans nos hôpitaux, dans nos lazarets, tout ce que la misère et la maladie ont de plus hideux; que ces mêmes hommes qui couraient, au premier appel, se coucher sur la paille à côté de l'iu-
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digence, n'avaient pas l'air étranger dans les cercles les plus polis; qu'ils allaient sur les échafauds dire les dernières paroles aux victimes de la justice humaine, et que de ces théâtres d'horreur ils s'élançaient dans les chaires pour y tonner devant les rois; qu'ils tenaient le pinceau à la Chine, le télescope dans nos observatoires, la lyre d'Orphée au milieu des sauvages, et qu'ils avaient élevé tout le siècle de Louis XIV ; lorsqu'on songe enfin qu'une détestable coalition de ministres pervers, de magistrats en délire et d'ignobles sectaires, a pu, de nos jours, détruire cette merveilleuse institution et s'en applaudir, on croit voir ce fou qui mettait le pied sur une montre en lui disant : Je f empêcherai bien de faire du bruit. — Mais qu'est-ce que je dis? Un fou n'est pas coupable. (Principe générât, n-^ 35.;
43. — Révolution française. — La révolution française est satanique dans son principe: elle ne peut être véritablement finie^ tuée, exterminée que par le principe contraire. {Lettres et Opuscules, t. I, p. 381.)
La révolution française commençait à peine, et déjà sou caractère était prononcé. La liberté prenait en naissant une attitude sacrilège. A. la place du chapeau antique, les serpents des furies se dressaient sur sa tête effroyable ; elle agitait des poignards, elle montait sur des cadavres pour se faire entendre de plus loin.
Aussi vile que féroce, jamais elle ne sut ennoblir un crime ni se faire servir par un grand homme. C'est dans les pourritures du patriciat, c'est surtout parmi les suppôts détestables ou les écoliers ridicules du philosophis:i:e, c'est dans l'antre de la chicane ou de l'agiotage qu'elle avait choisi ses adeptes et ses apôtres . aussi jamais un abus plus dégoûtant, une prostitution plus révoltante de la raison humaine n'avaient souillé les annales d'aucun peuple.
Ce fut même là le trait primordial et caractéristique de la liberté française : on pardonnait plutôt à cette bacchante ses inexplicables forfaits, que ses efforts philosophiques pour les excuser ou pour leur donner des noms respectables. Elle ne parlait que de vertu, de probité, de patriotisme, de justice; et les sages, consternés, ne voyaient sous ses étendards civiques que des prêtres apostats, des chevaliers félons, des sophistes impiu's, des phalanges de bourreaux, un peuple d'insensés, et l'assemblage hideux de tous les crimes qu'on peut commettre sans courage.
Mais c'est précisément parce que la révolution française, dans ses bases, est le comble de l'absurdité et de la corruption morale, qu'elle est éminemment dangereuse pour les peuples. La santé n'est pas contagieuse : c'est la maladie qui l'est trop souvent. Cette révolution, bien déSuie, n'est qu'une expansion de l'orgueil immoral, débarrassé de tous ses liens : de là cet épouvantable prosélvtisme qui agite l'Europe entière. L'orgueil est immense de sa nature; il
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détruit tout ce qui n'est pas assez fort pour le comprimer ; de là encore les succès de ce prosélytisme.
Quelle digue opposer à une doctrine qui s'adressa d'abord aux passions les plus clières du cœur humain, et qui, avant les plus dures leçons de l'expérience, n'avait contre elle que des usages? La souveraineté du peuple, la liberté, l'égalité, le renversement de toute sorte d'autorité : quelles douces illusions! La foule comprend ces dogmes, donc ils sont faux : elle les aime, donc ils sont mauvais. N'importe elle les comprend, elle les aime.
Souveraius, tremblez sur vos trônes!!! (Lettres et Opuscules, t. II, p. 139 et 1-40... Discours à M™* la marquise de Costa.)
Il faut avoir le courage de l'avouer, Madame, longtemps nous n'avons point compris la révolution dont nous sommes les témoins -. longtemps nous l'avons prise pour un événement. >"ous étions dans l'erreur.
C'est une époque ,• et malheur aux générations qui assistent aux époques du monde !
Heureux mille fois les hommes qui ne sont appelés à contempler que dans l'histoire les grandes révolutions, les guerres générales. les fièvres de l'opinion, les fureurs des partis, les chocs des empires f.t les funérailles des nations ! Heureux les hommes qui passent sur la terre dans un de ces moments de repos qui servent d'intervalles aux convulsions d'une nature condamnée et souffrante. [Lettres et Opuscules, t. II, p. 149.)
Si l'on voulait de grands hommes républicains, il est sûr qu'il faudra s'en passer. Tous les véritables législateurs, tous les fondateurs des empires, tous les auteurs des grandes institutions furent des hommes brillants de talents et de vertus. La république seule est née de la fermentation putride de tous les crimes amoncelés; ses véritables fondateurs ne peuvent être caractérisés par aucune expression : ils échappent à toutes les puissances de la parole; pour eux, toutes les épithètes qui expriment la bassesse sont trop nobles, et toutes celles qui expriment la scélératesse sont trop faibles. {Fragments, p. 1Ô8.)
44. — La révolution veut la destruction de toute religion. — L'esprit de toutes ces bandes qui se sont succédé à Paris, sous le nom de législateurs, est toujours le même. La première assemblée avait et devait avoir plus de ton, plus d'élégance que l'espèce vile qui lui succéda; mais l'esprit est un et indivisible. Depuis la séance de l'Assemblée nationale où l'on refusa de reconnaître une religion de l'État, jusqu'à cette constitution qu'on appelle la « der«/é;e parce qu'on aime mieux la violer à volonté que d'en faire une autre, toujours on verra subsister les mêmes principes contre Ir culte, ,1e ne sais même si ceux qui ont dit ; « Je ne veux point décider s'il faut une religion aux hommes; » si ceux qui appellent
les religions, sans distinction, des maladies "de Vesprit humain, ne sont pas plus coupables que ceux qui buvaient dans les calices et disaient : Emportez ces ordures (1).
Il est un degré d'abrutissement qui excuse jusqu'à un certain point; mais rien n'est plus impardonnable que cette médiocrité bautaine et irancbante qui a précisément autant d'esprit qu'il en faut pour être coupable.
Tel est l'esprit général de la Révolution. Il est invincible comme son principe. Tant qu'il subsistera, les Français vivront sous le même anatbème; ils seront dévorés par une gangrène sècbe qui fera chaque jour de nouveaux progrès. Il faut changer cet esprit, il faut détruire ce principe.
Français, tant que vous supporterez volontairement cette lèpre, vous serez la honte et l'elTroi du genre humain; jamais vous n'en serez la gloire, jamais vous ne redeviendrez vous-même qu'en redevenant très chrétiens. {Fragments, p. 111 j.
45. — Comment croire à la durée d'une liberté qui commence par la gangrène ? — S'il est une vérité certaine en politique c'est qu'un peuple corrompu et profondément corrompu n'est pas fait pour la liberté et n'y parviendra jamais.
La jeunesse des nations libres a des caractères si frappants qu'il est impos-sible de s'y méprendre. A cette époque l'amour de la patrie est une religion, et le respect pour les lois est une superstition; les caractères sont fortement prononcés, les mœurs sont austères; toutes les vertus brillent à la fois : les factions y tournent au prolit de la patrie, parce qu'on ne s'y dispute que l'honneur de la servir : tout, jusqu'aux crimes, y porte le sceau de la grandeur. Comment croire à la durée d'une liberté qui commence par la gangrène? Ou, pour parler plus exactement, comment croire que cette liberté puisse s'établir ;car il n'y en a point encore} , et que du sein de la corruption la plus dégoûtante puisse sortir cette espèce de gouvernement qui se passe de vertu moins que tous les autres? Montesquieu a remarqué que les Anglais ne purent fonder la république dans le siècle dernier parce que leurs chefs n'avaient point de vertus; cent écrivains ont répété cette remarque ou. pour mieux dire, cet oracle. Mais les démagogues anglais étaient sans exagération des êtres célestes, si on les compare aux hommes dont la Providence se sert aujourd'hui pour flageller l'Europe.
Quand je les entends parler de liberté et de vertu, je crois voir une courtisane fanée jouant les airs d'une vierge avec une pudeur de carmin.
(1) Avant l'abolition duculte, Philippe (commissaire municipal) s'élant rendu dans la cathi-dralede Nancy, dit en montrant le tabernacle : « Que l'on prenne » les ordures qui sont dans cette boite et qu'on les jette à la rue sur le lumier. »
Je le dis sans balancer, il faut leur ressembler un peu pour croire à la durée du gouvernement qu'ils unt établi, car il est impossible d'y croire sans la désirer; c'est une de ces fables que le cœur raconte à l'esprit.
Connaissez-vous dans quelque pays un menteur, un banqueroutier, un homme immoral ou brouillé avec les tribunaux de son pays et surtout un athée de théorie ou de pratique. Gagez hardiment que cet homme est fauteur de la Révolution et de la République française. L'expérience est aisée et ne vous trompera jamais. Toute la fange de l'Europe se soulève et tend vers Paris par un mouvement d'affinité. Écoutons les Français, croyons au cri perçant et continu des écrivains qui gémissent sur ce qu'ils voient.
Et qu'on ne nous objecte point les moeurs féroces et licencieuses des peuples barbares qui sont cependant devenus ce que nous vovons, car on n'embarrasse que des enfants avec de pareilles comparaisons. La verdeur mène à la maturité, mais la pourriture ne mène à rien. {Fragments, p. 23, 25.)
46. — Le pouvoir doit être hors de la portée de la foule, ou il n'y a plus de gouvernement. — Une Constitution libre nest assurée que lorsque les différentes pièces de l'édifice politique sont nées ensemble et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, à côté l'une de l'autre. Les hommes ne respectent jamais ce qu'ils ont fait : voilà pour t|uoi un roi électif ne possède point la force morale d'un sauverai n héréditaire, parce qu'il n'est pas assez noble, c'est-à-dire qu'il ne possède pas cette espèce de grandeur indépendante des hommes et qui est l'ouvrage du temps.
En Angleterre, ce n'est pas le Parlement qui a fait le roi, ni le roi qui a fait le Parlement. Ces deux puissances sont collatérales : elles se sont établies on ne sait ni quand ni comment, et la sanction insensible et puissante de l'opinion les a faites enfin ce qu'elles sont. Prenons, si l'on veut, un gouvernement répubUcain quelconque, on trouvera ordinairement un grand Conseil en qui réside, à proprement parler, la souveraineté. Qui a établi ce Conseil.' La nature, le temps , les circonstances, c'est-à-dire Dieu. Plusieurs hommes se sont mis à leur place, comme ailleurs un seul homme l'a fait. Il fallait à ce pays une souveraineté divisée entre plusieurs tètes, et parce qu'il le fallait ainsi, elle s'est établie ainsi : c'est tout ce qu'on en sait.
Mais comme les délibérations générales, les brigues et les longueurs interminables qui résultent d'un Conseil souverain nombreux, ne s'accordent point avec les mesures secrètes, promptes et vigoureuses d'un gouvernement bien organisé, la force des choses exigeait encore l'établissement de quelque autre pouvoir ditlercnt de ce Conseil général ; et ce pouvoir nécessaire, vous le trouverez partout dans ces sortes de gouvernements, sans pouvoir de même eu assi
gaer l'origine. En un mot, la masse du peuple n'entre pour rien dans toutes les créations politiques. Il ne respecte même le gouvernement que parce qu'il n'est pas son ouvrage. Ce sentiment est gravé dans son cœur en traits profonds. Il plie sous la souveraineté parce qu'il sait que c'est quelque chose de sacré qu'il ne peut ni créer ni détruire. S'il vient à bout, à force de corruption et de suggestions perfides, d'effacer en lui ce sentiment préservateur, s'il a le malheur de se croire appelé en masse à réformer l'État, tout est perdu. Si le pouvoir n'est pas hors de sa portée, si la foule gouvernée peut se croire l'égale du petit nombre qui gouverne, il n'y a plus de gouvernement: ainsi l'aristocratie est souveraine ou régissante par essence; et le principe de la Révolution française heurte de front les lois éternelles de la nature. Mélanges, p. 221.
47. — Les Français sont le peuple le plus monarchique, peut-être, de l'Europe. — En France, oii sont les éléments de la prétendue régénération? La démocratie ne porte sur rien : il faut qu'elle tombe.
Si vous voulez davantage vous convaincre de cette vérité, examinez encore les habitudes du peuple français.
Personne n'ignore que ce peuple était peut-être le plus monarchique de l'Europe; que l'amour qu'il avait pour ses rois était le trait
principal de son caractère, celui dont il s'honorait le plus
que cet amour était porté jusqu'à l'idolâtrie, jusqu'au fanatisme et quelquefois jusqu'au ridicule. Un voyageur anglais, qui jouit d'une réputation justement acquise, a fort bien dessiné ce caractère.
« L'amour, dit-il, et l'attachement du Français pour la personne « de ses rois, est une partie essentielle et frappante du caractère na- « tlonal... »
« Le mot Roi excite dans l'esprit du Français des idées de bien- « faisance, de reconnaissance et d'amour, en même temps que celle « de pouvoir, de grandeur et de félicité... (1) »
Sous quelque point de vue qu'on envisage ce sentiment, il existait, il frappait les yeux les moins observateurs, il formait le trait saillant du caractère français, et, pour ainsi dire, l'àme de la nation.
"Voilà cependant le peuple auquel on propose la liberté la plus illimitée, et qu'on veut faire passer du culte de monarchie à la démocratie pure; l'histoire ne présente pas d'exemple d'une entreprise aussi dépourvue de raison sous tous les rapports.
Un examen approfondi du caractère des Français et de leur histoire ne suffisait point pour mettre dans cette étrange entreprise quelques éléments de prudence et de bous sens : l'histoire de tous les peuples devait être consultée.
(i) Lettres d'un voyageur anglais sur la France, la Suisse et l'Allemagne; traduit de l'anglais par Moore, t. 1, lettres VI et VII.
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Dès que l'on voulait changer Tordre politique, il fallait, pour agir sagement, examiner, lune après l'autre, toutes les natious connues, anciennes et modernes, chercher ce qu'elles ont de commun avec la France par leur caractère et ieurs gouvernements. Il fallait rechercher combien il y a eu de monarchies dans l'univers; combien de républiques et quelles républiques ; quelle étendue de terrain soumis à ces différents gouvernements, quelle puissance et quelle durée elles ont eues.
Dans ce long et pénible examen, il faut bien se garder de prendre
les anomalies pour des règles générales
Les républiques grecques, eu égard encore au peu d'étendue de leur territoire, devraient être mises à part et considérées comme de vraies anomaUes politiques.
Et comme les probabilités doivent régler la conduite de l'homme sage dans toutes les occasions où il ne peut se procurer une certitude rigoureuse, on conviendra, sans doute, que le projet de donner une république à 24 millions de Français, est à peu près aussi extravagant que si une intelligence supérieure était venue en révéler l'impossibilité, parce qu'il y a telle réunion de probabilités qui équivaut à la certitude. {Fragments, p. 25, 31, 32.)
49. L'exemple de TAmérique ne prouve rien. — L'exemple de l'Amérique septentrionale ne peut être cité contre les vérités que j'expose. Les Américains n'ont pas commis l'extravagance de détruire de fond en comble leur système politique pour en créer un nouveau ; l'opération s'est réduite à transporter le pouvoir exécutif d'Angleterre en Amérique.
D'ailleurs, il faut considérer que les législateurs américains ont été puissamment aidés par l'esprit national. Les Américains sont un peuple neuf, bon et surtout calme; le véritable amour de la liberté, dégagé de toute licence, les a continuellement animés.
Mais, à Paris, quelle frénésie! quelles haines! quelle impétuosité et quelle indécence dans les discussions! Les étrangers, témoins de ces scènes, en croyaient à peine à leurs yeux et à leurs oreilles. {Fragments, p. 39.)
49. On ne doit toucher à un gouvernement qu'en tremblant. — Combien la nation française se fit illusion, et qu'elle comprit mal les dangers de sa position! Avec quelle étonnante légèreté on prononce encore tous les jours les noms de constitution, de gouvernement! Gouvernement! force indéfinissable! Ressort divin, auquel le plus grand homme ne touche qu'en tremblant : espèce de gravitation qu'on ne peut anéantir, ni, peut-être même, suspendre tout à fait un seul instant, sans voir tous les corps qu'elle assujettissait, s'échapper par des lignes infinies, et tout l'ensemble politique disparaître sans retour! L'idée seule d'une suspension doit faire frémir. Et dans quelles mains, grand Dieu, la France avait-elle déposé
ses intérêts lorsqu'elle se livra, en cliantant, à cette épouvantable expérience qui aurait fait pâlir Bacon, Locke et Montesquieu réunis.
Si l'on excepte cette minorité respectable qui a combattu jusqu'au dernier moment avec tant de gloire et si peu de fruit, quels hommes composèrent l'Assemblée constituante?... Une foule d'bommes obscurs dont les noms n'ont jamais été prononcés hors de leurs familles, qui n'étaient recommandés à leur patrie par aucun talent connu, nécessairement étrangers aux hommes et aux affaires, et qui n'apportèrent à l'Assemblée que des têtes gâtées par les livres à la mode, et remplies de théories du collège. Ajoutez à tout cela des scélérats du premier ordre, des hommes profondément immoraux. Voilà les représentants, les législateurs, les régénérateurs de la France.
Le peuple y fut trompé complètement : il crut que ces novateurs avaient du génie parce qu'ils parlaient haut et de la science parce qu'ils parlaient bien. Mais quand ils auraient eu l'un ou l'autre, je doute qu'ils eussent réussi. Trois raisons décisives devaient convaincre les philosophes que tous les efforts constituants n'aboutiraient qu'à déchirer la France; ils étaient nombreux, ils étaient passionnés et ils travaillaient à neuf.
Parcourez l'histoire, vous n'y rencontrerez pas unseul peuple qui ait été constitué en corps politique par une assemblée d'homme... C'est toujours un individu unique que chaque nation célèbre comme le père de sa constitution politique. La raison en est simple : un code politique est un tout, un système général de parties correspondantes ; or, un système, ainsi qu'une invention, ne peut jamais être l'ouvrage d'une assemblée. Celle-ci pourra faire quelques bonnes lois isolées, elle fera des parties qui ne feront pas un tout. Une assemblée est faite pour délibérer en présence d'un chef qu'elle éclaire et qui décide: ou bien pour délibérer par oui et par non sur une question qu'on lui propose : elle n'a pas d'autres facultés. (Fragments, p. 34.)
50. Le peuple français ne veut pas la République; il la soufifre. — C'est mentir effrontément à l'univers que de parler « de cet enthousiasme qui créa la République » :
Jamais le peuple français n'a voulu la république.
Il a voulu, sans savon- ce qu'il voulait, un changement quelconque ; il a voulu une Constitution, sans savoir ce que c'est qu'une constitution , s'il avait une constitution et comment se font les constitutions.
Quant à la République, elle lui est parfaitement étrangère : elle naquit, elle fut proclamée au milieu de tous les crimes, par un tas de scélérats dégoûtants, l'opprobre éternel de l'espèce humaine. (Fragments, p. 64.1
51. — Antipathie naturelle entre la République française et toutes les vertus. — Il est une autre plaie aussi prn-
fonde peut-être que celle de l'immoralité proprement dite... Celte plaie est celle du vol.
Ce chapitre est très curieux. Dans tous les temps et dans tous les pays il y a eu des voleurs et des dilapidateurs ; mais jamais on n'avait vu le vol organisé (pour me servir d'une expression à la mode). 11 était réservé à la République française de présenter ce phénomène. Elle est fondée sur le vol ; elle n'existe que par le vol ; il faut qu'elle permette le vol. Elle vole tout le monde, et tout le monde la vole. La persuasion qui est dans toutes les consciences, de l'illégitimité du p,ouvernement, agrandit tous les jours cette plaie. En efTet. il est des hommes sans morale qui voleront sous tous les régimes, et il est d'autres hommes purs qui ne voleront jamais ; mais les extrêmes ne doivent point être pris en considération. Les spéculations politiques n'ont pour objet que ïhomme commun ; or, dans ces têtes ordinaires qui forment presque toute la nation, jamais on n'elTacera le préjugé qu'il n'est point égal de voler un gouvernement légitime ou de voler des usurpateurs. De là vient que des hommes, d'ailleurs très estimables, en agissent sans façon avec la République, par manière d'indemnité. Cette habitude du vol, ce scandale donné et reçu mutuellement tous les jours, et tout le jour sur toute la surface de la France, ont produit à la fin un état de choses dont on ne se forme aucune idée juste si on ne l'a vu de près,
Je ne veux point exagérer : je sais qu'il en reste des vertus en France; je sais qu'il en reste beaucoup; j'espère qu'il en restera toujours assez pour recommencer la nation ; mais je dis que l'esprit du gouvernement tend sans relâche à les diminuer ; et comme, dans l'ordre moral ainsi que dans l'ordre physique, toute force constante est nécessairement accélératrice, parce que l'effet s'ajoute sans cesse à lui-même, la France est poussée vers l'excès de la corruption et de l'avilissement avec une rapidité toujours croissante qui ne peut être arrêtée que par l'action rassainlssaute d'un principe diamétralement contraire à celui de la Révolution. Sur ce point, il serait inutile de ménager les expressions.
Il y a une antipathie naturelle et invincible entre la République française et toutes les vertus.
.le n'entends point qu'on me croie sur ma parole. Cette vérité a frappé un excellent républicain qui l'a énoncée avec une franchise, une candeur au-dessus de tout éloge. « En général, dit-il, quant à « cette foule de choses qu'on est tacitement convenu dans la soft ciété d'appeler du nom de vertus, rien de tout cela n'est nécessaire « à notre République (i;. »
— Le drôle a raison. '■'Fragments, p. 57."»
'1^ V )^P7. Considérations politiques et morales sur la France, par le citoyen Lerebvre, Paris, 1798, in 8°.