‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 1 sur 93 · SEPTIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SEPTIEME ENTRETIEN

Le chevalier. — Pour cette fois, Monsieur le sénateur, j'espère que vous dégagerez votre parole, et que vous nous lirez quelque chose sur la guerre.

Le sénateur. — Je suis tout prêt : car c'est un sujet que j'ai beaucoup médité. Depuis que je pense, je pense à la guerre, ce terrible sujet s'empare de toute mon attention, et jamais je ne l'ai assez approfondi.

Le premier mal que je vous en dirai vous étonnera sans doute ; mais pour moi c'est une vérité incontestable : « L'homme étant donné avec sa raison, ses sentiments et ses affections, il n'y a pas moyen d'expliquer comment la guérite est possible humainement. » C'est mon avis très réfléchi. La Bruyère décrit quelque

SOIRÉES DE SAIKT-PÉTERSBOUBG. — T. II. 1

part cette grande extravagance humaine avec l'énergie que vous lui connaissez i. Il y a bien des années que je l'ai lu, ce morceau; cependant je me le rappelle parfaitement : il insiste beaucoup sur la folie de la guerre ; mais plus elle est folle moins elle est explicable.

Le chevalier. — Il me semble cependant qu'on pourrait dire, avant d'aller plus loin : que les rois vous com- ■mandent et qu'il faut marcher.

Le sénateur. — Oh! pas du tout, mon cher chevalier, je vous en assure. Toutes les fois qu'un homme, qui n'est pas absolument un sot, vous présente une question comme très problématique après y avoir suffisamment songé, défiez-vous de ces solutions subites qui s'offrent à l'esprit de celui qui s'en est ou légèrement ou point du tout occupé : ce sont ordinairement de simples aperçus sans consistance , qui n'expliquent rien et ne tiennent pas devant la réflexion. Les souverains ne commandent efficacement et d'une manière durable que dans le cercle des choses avouées par l'opinion; et ce cercle, ce n'est pas eux qui le tracent. Il y a dans tous les pays des choses bien moins révoltantes que la guerre, et qu'un souverain ne se permettrait jamais d'ordonner. Souvenezvous d'une plaisanterie que vous fîtes un jour sur une nation qui a une académie des sciences ^ un observatoire astronomique et un calendrier faux. Vous m'ajoutiez, en

1. « Si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine , et qu'après avoir miaulé tout leur saoul, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres , et ont joué ensemble de la dent et de la grille-, que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place , qui ont infecté lair à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas ; « Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais entendu parler! » et si les loups en faisaient de même, quels hurlements, quelle boucherie'^ et si les uns ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes? » {La Bruyèie.)

prenant votre sérieux , ce que vous aviez entendu dire à un homme d'État de ce pays : Qiiil ne serait jms sûr du tout de vouloir innover sur ce point ; et que sous le dernier gouvernement, si distingué par ses idées libérales (comme on dit aujourd'hui), on n'avait jamais osé entreprendre ce changement. Vous me demandâtes même ce que j'en pensais. Quoi qu'il en soit, vous voyez qu'il y a des sujets bien moins essentiels que la guerre , sur lesquels l'autorité sent qu'elle ne doit point se compromettre; et prenez garde, je vous prie, qu'il ne s'agit pas d'expliquer la possibilité ^ mai? la facilité de la guerre. Pour couper les barbes, pour raccourcir les habits, Pierre P"^ eut besoin de toute la force de son invincible caractère : pour amener d'innombrables légions sur le champ de bataille , même à l'époque oii il était battu j)our apprendre à battre , il n'eut besoin, comme tous les autres souverains , que de parler. 11 y a cependant dans l'homme, malgré son immense dégradation , un élément d'amour qui le porte vers ses semblables : la compassion lui est aussi naturelle que la respiration. Par quelle magie inconcevable est-il toujours prêt , au premier coup de tambour, à se dépouiller de ce caractère sacré pour s'en aller sans résistance, souvent même avec une certaine allégresse, qui a aussi son caractère particulier, mettre en pièces , sur le champ de bataille , son frère qui ne l'a jamais offensé , et qui s'avance de son côté pour lui faire «ubir le même sort, s'il le peut? Je concevrais encore une guerre nationale : mais combien y a-t-il de guerres de ce genre? une en mille ans, peut-être : pour les autres, surtout entre nations civilisées, qui raisonnent et qui savent ce qu'elles font, je déclare n'y rien comprendre. On pourra dire : La gloire explique tout; mais , d'abord, la gloire n'est que pour les chefs ; en second lieu , c'est reculer la difficulté : car je demande précisément d'où

vient cetta gloire extrarordinaire attachée à la guerre. J'ai souvent eu une vision dont je veux vous faire part. J'imagine qu'une intelligence, étrangère à notre globe, y vient pour quelque raison suffisante et s'entretient avec quelqu'un de nous sur l'ordre qui règne dans ce monde. Parmi les choses curieuses qu'on lui raconte , on lui dit que la corruption et les vices dont on l'a parfaitement instruite , exigent que l'homme , dans de certaines circonstances, meure par la main de l'homme; que ce droit de tuer sans crime n'est confié , parmi nous, qu'au bourreau et au soldat. « L'ufl, ajoutera-t-on, donne la mort « aux coupables , convaincus et condamnés , et ses exé- <( entions son heureusement si rares qu'un de ces minis- « très de mort suffit dans une province. Qu'aux soldats, <( il n'y en a jamais assez : car ils doivent tuer sans me- « sure, et toujours d'honnêtes gens. De ces deux tueurs u de profession, le soldat et l'exécuteur, l'un est fort « honoré , et l'a toujours été parmi toutes les nations qui « ont habité jusqu'à présent ce globe où vous êtes ar- « rivé; l'autre, au contraire, est tout aussi généralement « déclaré infâme; devinez, je vous prie, sur qui tombe « l'anathème? »

Certainement le génie voyageur ne balancerait pas un instant; il ferait du bourreau tous les éloges que vous n'avez pu lui refuser l'autre jour, Monsieur le comte , malgré tous nos préjugés, lorsque vous nous parliez de ce gentilhomme , comme disait Voltaire. « C'est un être u sublime, nous dirait-il; c'est la pierre angulaire de la « société; puique le crime est venu habiter votre terre, •< et qu'il ne peut être arrêté que par le châtiment, ôtez ■( du monde l'exécuteur, et tout ordre disparaît avec lui. « Quelle grandeur d'âme, d'ailleurs! quel noble désin- « téressement ne doit-on pas nécessairement supposer <' dans l'homme qui se dévoue à des fonctions si respec-

LES SOIRl.ES DE SAINT-PÉTERSBOURG. . 5

« tables sans doute , mais si pénibles et si contraires à <( votre nature! car je m'aperçois depuis que je suis « parmi vous, que lorsque vous êtes de sang'-froid, il vous « en coûte pour tuer une poule. Je suis donc persuadé '< que l'opinion l'environne de tout l'honneur dont il a « besoin, et qui lui est dû à si juste titre. Quant au sol- « dat, c'est, à tout prendre, un ministre de cruautés et « d'injustices. Combien y a-t-il de guerres évidemment « justes? Combien n'y en a-t-il pas d'évidemment in- « justes? Combien d'injustices particulières, d'horreurs « et d'atrocités inutiles! J'imagine donc que l'opinion a « très justement versé parmi vous autant de honte sur la « tête du soldat , qu'elle a jeté de gloire sur celle de l'exé- « cuteur impassible des arrêts de la justice souveraine. »

Vous savez ce qui en est , Messieurs , et combien le génie se serait trompé! Le militaire et le bourreau occupent en effet les deux extrémités de l'échelle sociale; mais c'est dans le sens inverse de cette belle théorie. 11 n'y a rien d'aussi noble que le premier, rien de si abject quels second : car je ne ferai point un jeu de mots en disant que leurs fonctions ne se rapprochent qu'en s'éloignant; elles se touchent comme le premier degré dans le cercle touche le 360°, précisément parce qu'il n'y en a pas de plus éloigné *. Le militaire est si noble, qu'il ennoblit même ce qu'il y a de plus ignoble dans l'opinion générale , puisqu'il peut exercer les fonctions de l'exécuteur sans s'avilir, pourvu cependant qu'U n'exécute que ses pareils , et que , pour leur donner la mort , il ne se serve que de ses armes.

Le chevalier. — Ah! que vous dites là une choses importante, mon cher ami! Dans tout pays où, par quelque

1. Il me semble, sans pouvoir rassurer, que cette comparaison heureuse appartient au marquis de Mirabeau, qui l'emploie quelque part dans VAmi dtt hommes.

considération que Ton puisse imaginer, on s'aviserait de taire exécuter par le soldat des coupables qui n'appartiendraient pas à cet état, en un clin d'oeil, et sans savoir pourquoi, on verrait s'éteindre tous ces rayons qui environnent la tête du militaire : on le craindrait, sans doute; car tout homme qui a, pour contenance ordinaire, un bon fusil muni d'une bonne platine , mérite grande attention : mais ce cliarme indéfinissable de l'honneur aurait disparu sans retour. L'officier ne serait plus rien comme officier : s'il avait de la naissance et des vertus, il pourrait être considéré , malgré son grade , au lieu de l'être par son grade ; il l'ennoblirait , au lieu d'en être ennobli ; et , si ce grade donnait de grands revenus , il aurait le prix de la richesse , jamais celui de la noblesse ; nais vous avez dit , Monsieur le sénateur : « Pourvu ce- « pendant que le soldat n'exécute que ses compagnons , <(. et que , 'pour les faire mourir, il tl emploie que les ar- « mes de son état. » Il faudrait ajouter : et pourvu qu'il s'agisse d'un crime militaire : dès qu'il est question d'un crime vilain, c'est l'aifaire du bourreau.

Le comte. — En effet , c'est l'usage. Les tribunaux ordinaires ayant la connaissance des crimes civils, on leur remetles soldats coupables de ces sortes de crimes. Cependant, s'il plaisait au souverain d'en ordonner autrement, je suis fort éloigné de regarder comme certain que le caractère du soldat en serait blessé ; mais nous sommes tous les trois bien d'accord sur les deux autres conditions; et nous ne doutons pas que ce caractère ne fût irrémissiblement flétri si l'on forçait le soldat à fusiller le simple citoyen , ou à faire mourir son camarade par le feu ou par la corde. Pour maintenir l'honneur et la discipline d'un corps, d'une association quelconque, les récompenses privilégiées ont moins de force que les châtiments privilégiés: les Romains, le peuple de l'antiquité à fois le plus

LES SOIRÉES DE SAl.NT-PETERSBOURG. .7

sens; et le plus guerrier, avaient conçu une singulière idée au sujet des châtiments militaires de simple correction. Croyant qu'il ne pouvait y avoir de discipline sans bâton , et ne voulant cependant avilir ni celui qui frappait, ni celui qui était frappé, ils avaient imaginé de consacrer, en quelque manière, la bastonnade militaire : pour cela ils choisirent un bois , le plus inutile de tous aux usages de la vie, la vigne , et ils le destinèrent uniquement à châtier le soldat. La vigne, dans la main du centurion, était le signe de son autorité et l'instrument des punitions corporelles non capitales. La bastonnade, en général, était, chez les Romains, une peine avouée par la loi ' , mais nul homme non militaire ne pouvait être frappé avec la vigne , et nul autre bois que celui de la vigne ne pouvait servir pour frapper un militaire. Je ne sais comment quelque idée semblable ne s'est présentée à l'esprit d'aucun souverain moderne. Si j'étais consulté sur ce point, mapenséene ramènerait pas la vigne ; car les imitations serviles ne valent rien : je proposerais le laurier.

Le chevalier. — Votre idée m'enchante, et d'autant plus que je la crois très susceptible d'être mise en exécution. Je présenterai bien volontiers, je vous l'assure, à S. M. L le plan d'une vaste serre qui sera établie dans la capitale , et destinée à produire exclusivement le laurier nécessaire pour fournir des baguettes de discipline à tous les bas officiers de l'armée russe. Cette serre serait sous l'inspection d'un officier général, chevalier de Saint- Georges, au moins de la seconde classe, qui porterait le titre de haut inspecteur de la serre aux lauriers : les

1. Elle lui donnait même un nom assez doux, puisqu'elle l'appelait simplement l'avertissement du bâton; tandis qu'elle nommait c/idtimcnt la peine du fouet, qui avait quelque chose de déshonorant. Fustium admonitio, Jlagellorum castigaiio (Cailistratus, in lege vu, Digest de Pœnis.)

plantes ne pourraient être soignées, coupées et travaillées que par de vieux invalides d'une réputation sans tache. Le modèle des baguettes qui devraient être toutes rigoureusement semblables, reposerait à l'office des guerres dans un étui de vermeil ; chaque baguette serait suspendue à la boutonnière du bas officier par un ruban de Saint-Georges, et sur le fronton de la serre, on lirait : C'est mon bois qui produit mes feuilles. En vérité, cette niaiserie ne serait point bête. La seule chose qui m'embarrasse un peu, c'est que les caporaux...

Le sénateur. — Mon jeune ami, quelque génie qu'on ait et de quelque pays qu'on soit, il est impossible d'improviser un Code sans respirer et sans commettre une seule faute, quand il ne s'agirait même que du Code de la baguette; ainsi , pendant que vous y songerez un peu plus mûrement, permettez que je continue.

Quoique le militaire soit en lui-même dangereux pour le bien-être et les libertés de toute nation, car la devise de cet état sera toujours plus ou moins celle d'Achille : Jura nego mihi nata; néanmoins les nations les plus jalouses de leurs libertés n'ont jamais pensé autrement que le reste des hommes sur la prééminence de l'état militaire^; et l'antiquité sur ce point n'a pas pensé autrement que nous : c'est un de ceux où les hommes ont été constamment d'accord et le seront toujours-. Voici donc le problème que je vous propose : Expliquez pourquoi ce

1. Partout, dit Xénophon, où les hommes sont religieux, guerriers et obéissants, comment ne serait-on pas, à juste droit, jilein de bonnes espérances? (Hist. graec, III, 4, 8.) En effet, ces trois points renferment tout.

2. Lycurgue prit des Égyptiens son idée de séparer les gens de guerre du reste des citoyens, et de mettre à part les marchands, arti**ns et gens de métier : au moyen de quoi il établit une chose publique l^.itablement noble, nette et gentille. {Plut., in Lyc, cap. vi de la traduction d'Amyot.)

Et parmi nous encore, une famille qui n'a jamais porté les armes, quel-

LES SOIREES DE SAINT-FETERSBOL'RG. "^

quil y a de plus honorable dans le monde , au jugement de tout le genre humain sans exception, est le droit de verser innocemment le sang innocent? Regardez-y de près, et vous verrez qu'il y a quelque chose de mystérieux et d'inexplicable dans le prix extraordinaire que les hommes ont toujours attaché à la gloire militaire; d'autant que, si nous n'écoutions que la théorie et les raisonnements humains, nous serions conduits à des idées directement opposées. Il ne s'agit donc pas d'expliquer la possibilité de la guerre par la gloire qui l'environne : il s'agit, avant tout , d'expliquer cette gloire même, ce qui n'est pas aisé. Je veux encore vous faire part d'une autre idée sur le même sujet. Mille et mille l'ois on nous a dit que les nations, étant les unes à l'égard des autres dans l'état de nature, elles ne peuvent terminer leurs différents que parla guerre. Mais, puisqu'aujourd'hui j'ai l'humeur interrogante, je demanderai encore : Pourquoi toutes les nations sont demeurées respectivement dans l'état de nature, sans avoir fait jamais un seul essai, une seule tentative pour en sortir? Suivant les folles doctrines dont on a bercé notre jeunesse, il fut un temps où les hommes ne vivaient point en société; et cet état imaginaire, on l'a nommé ridiculement l'état de nature. On ajoute que les hommes, ayant balancé doctement les avantages des deux états, se déterminèrent pour celui que nous voyons...

Le comte. — Voulez-vous me permettre de vous interrompre un instant pour vous faire part d'une réflexion qui se présente à mon esprit contre cette doctrine, que vous appelez si justement folle? Le Sauvage tient si fort à ses habitudes les plus brutales que rien ne peut l'en dégoûter. Vous avez vu sans doute, à la tête du Discours

q.ie iiiérilc (lu'cUe ait acquis d'ailleurs dans toutes les fonctions civiles les jilus honorables, ne sera jamais véritablement noble, nette et (jenlille. Toujours il lui manquera quelque chose.

sur r inégalité des conditions, l'estampe g'ravée d'après l'historiette, vraie ou fausse, du Hottentot qui retourne chez ses égaux. Rousseau se doutait peu que ce frontispice était un puissant argument contre le livre. Le Sauvage voit nos arts, nos lois, nos sciences, notre luxe, notre délicatesse, nos jouissances de toute espèce, et notre supériorité surtout qu'il ne peut se cacher, et qui pourrait cependant exciter quelques désirs dans les cœurs qui en seraient susceptibles; mais tout cela ne le tente seulement pas, et constamment il retourne chez ses égaux. Si donc le Sauvage de nos jours, ayant connaissance des deux états, et pouvant les comparer journellement en certains pays, demeure inébranlable dans le sien, comment veut-on que le Sauvage primitif en soit sorti , par voie de délibération, pour passer dans un autre état dont il n'avait nulle connaissance? Donc la société est aussi ancienne que l'homme, donc le Sauvage n'est et ne peut être qu'un homme dégradé et puni. En vérité, je ne vois rien d'aussi clair pour le bon sens qui ne veut pas sophistiquer ^

1. L'erreur, pendant tout le dernier siècle, fut une espèce de religion que les philosophes professèrent et prêchèrent hautement comme les apôtres avaient professé et prêché la vérité. Ce n'est pas que ces philosophes aient jamais été de bonne foi • c'est au contraire ce qui leur a toujours et visiblement manqué. Cependant ils étaient convenus, comme les anciens augures, de ne jamais rire en se regardant, et ils mettaient, aussi bien que la chose est possible, l'audace à la place de la persuasion. Voici un passage de Montesquieu bien propre à faire sentir la force de cet esprit général qui commandait à tous les écrivains.

Les lois de la nature, dit-il, sont celles qui dérivent uniquement de la constitution de notre être; pour les connaître bien, il faut considérer un homme avant l'établissement des sociétés : les lois de la nature seraient celles qu'il recevrait dans un état pareil. (Espr. des lois, liv. II.)

Ainsi les lois naturelles , jiour l'animal politiqiie et religieux (comme a dit Aristote), dérivent d'un état antérieur à toute association civile et religieuse! Je suis, toutes les fois qu'il ne s'agit pas de style, admirateur assez tranquille de Montesquieu; cependant, jamais je ne me persuaderai

LES SOIRliES DE SAINT-PÉTERSEOUrG il

Le sénateur. — Vous préckez un converti, comme dil le proverbe; je vous remercie cependant de votre réflexion : on n'a jamais trop d'armes contre l'erreur. Mais, pour en revenir à ce que je disais tout à l'heure, si l'homme a passé de Vétat de nature , dans le sens vulgaire de ce mot, à l'état de civilisation, ou par délibération ou j)ar hasard (je parle encore la langue des insensés), pourquoi les nations n'ont-elles pas eu autant d'esprit ou autant de bonheur que les individus; et comment n'ontelles jamais convenu d'une société générale pour terminer les querelles des nations, comme elles sont convenues d'une souveraineté nationale pour terminer celles des particuliers? On aura beau tourner en ridicule l'impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre (car je conviens qu'elle est impraticable), mais je demande pourquoi? je demande pourquoi les nations n'ont pu s'élever à l'état social comme les particuliers? comment la raisonnante Europe surtout n'a-t-elle jamais rien tenté de ce genre? J'adresse en particulier cette même question aux croyants avec encore plus de confiance : comment Dieu , qui est l'auteur de la société des individus, n'a-t-il pas permis que l'homme, sa créature chérie, qui a reçu le caractère divin de la perfectibilité , n'ait pas seulement essayé de s'élever jusqu'à la société des nations? Toutes les raisons imaginables, pour établir que cette société est impossible, militeront de même contre la société des individus. L'argument qu'ont tirerait principalement de l'impraticable universalité qu'il faudrait donner à la grande souveraineté, n'aurait point de force : car il est faux qu'elle dût embrasser l'univers. Les nations sont suffisamment clas-

quil ait rcrit sérieusemont ce qu'on vient de lire. Je crois tout simplement qu'il récilait son Credo, comme tant d'autres, du bout des lèvres, pour êUe t'eié par les frères, et peut-èlre aussi pour ne pas se brouiller avec les iiiquisilcurs, car ceux de Terreur ne badinaient pas de son temps.

sées et divisées par les fleuves, parles mers, par les montagnes, par les religions, par les langues surtout qui'ont plus ou moins d'affinité. Et quand un certain nombre de nalions conviendraient seules de passera V état de civilisation, ce serait déjà un pas de fait en faveur de Fhumanité. Les autres nations, dira-t-on, tomberaient sur elle : eh! qu'importe? elles seraient toujours plus tranquilles entre elles et plus fortes à l'égard des autres, ce qui est suffisant. La perfection n'est pas du tout nécessaire sur ce point : ce serait déjà beaucoup d'en approcher, et je ne puis me persuader qu'on n'eût jamais rien tenté dans ce genre, sans une loi occulte et terrible qui a besoin de sang humain.

Le C05ITE. — Vous regardez comme un fait incontestable que jamais on n'a tenté cette civilisation des nations : il est cependant vrai qu'on l'a tentée souvent, et même avec obstination; à la vérité sans savoir ce qu'on faisait^ ce qui était une circonstance très favorable au succès, et l'on était en effet bien près de réussir, autant du moins que le permet l'imperfection de notre nature. Mais les hommes se trompèrent : ils prirent une chose pour l'autre, et tout manqua, en vertu, suivant toutes les apparences, de cette loi occulte et terrible dont vous nous parlez.

Le sénateur. — Je vous adresserais quelques questions, si je ne craignais de perdre le fil de mes idées. Observez donc, je vous prie, un phénomène bien digne de votre attention : c'est que le métier de la guerre, comme on pourrait le croire ou le craindre, si l'expérience ne nous instruisait pas, ne tend nullement à dégrader, à rendre féroce ou dur, au moins celui qui l'exerce : au contraire, il tend à le perfectionner. L'homme le plus honnête est ordinairement le militaire honnête, et, pour mon compte, j'ai toujours fait un cas particulier, comme

LES SÛiaÉES Dli SAINT-PÉTERSBOURG. i'à

je vous le disais dernièrement, du bon sens militaire, je le préfère infiniment aux longs détours des gens d'affaires. Dans le commerce ordinaire de la Vie, les militaires sont plus aimables, plus faciles, et souvent même, à ce qu'il m'a paru, plus obligeants que les autres hommes. Au milieu des orages politiques, ils se montrent généralement défenseurs intrépides des maximes antiques; et les sophismes les plus éblouissants échouent presque toujours devant leur droiture : ils s'occupent volontiers des choses et des connaissances utiles, de l'économie politique, par exemple : le seul ouvrage peut-être que l'antiquité nous ait laissé sur ce sujet est d'un militaire, Xénophon; et le premier ouvrage du même genre qui ait marqué en France est aussi d'un militaire, le maréchal de Vauban. La religion chez eux se marie à l'honneur d'une manière remarquable ; et lors même qu'elle aurait à leur faire de graves reproches de conduite , ils ne lui refuseront point leur épée , si elle en a besoin. On parle beaucoup de la licence des camps : elle est grande sans doute , mais le soldat communément ne trouve pas ces vices dans les camps; il les y porte. Un peuple moral et austère fournit toujours d'excellents soldats , terribles seulement sur le champ de bataille. La vertu, la piété même, s'allient très bien avec le courage militaire; loin d'affaiblir le guerrier, elles l'exaltent. Le cilice de saint Louis ne le gênait point sous la cuirasse. Voltaire même est convenu de bonne foi qu'une armée prête à périr pour obéir à Dieu serait invincible ^ . Les lettres de Racine vous ont sans doute appris que, lorsqu'il suivait l'armée de Louis XIV en 1691, en qualité d'historiographe de France, jamais il n'assistait à la messe dans le camp sans y voir quelque

1. C'est à propos du vaillant et pieux marquis de Fénelon, tué à la bataille de Rocoux, que Voltaire a fait cet aveu. {Histoire de Louis XV, tome !=■■, chap. xviii.)

mousquetaire communier avec la plus grande édification ^

Cherchez dans les œuvres spirituelles de Fénelon l-a lettre qu'il écrivait à un officier de ses amis. Désespéré de n'avoir pas été employé à l'armée, comme il s'en était ilatté, cet homme avait été conduit, probablement par Fénelon même, dans les voies de la plus haute perfection : il en était à V amour pur et à la mort des Mystiques. Or, croyez-vous peut-être que l'âme tendre et aimante du cygne de Cambrai trouvera des, compensations pour son ami dans les scènes de carnage auxquelles il ne devra prendre aucune part; qu'il lui dira : Après tout, vous f^tes heureux; vous ne verrez point les horreurs de la fjuerre et le spectacle épouvantable de tous les crimes quelle entraine? Il se garde bien de lui tenir ces propos de femmelette; il le console, au contraire, et s'afflige avec lui. Il voit dans cette privation un malheur accablant, une croix amère, toute propre à le détacher du monde-.

Et que dirons-nous de cet autre officier, à qui madame Guyon écrivait qu'il ne devait point s'inquiéter, s'il lui arrivait quelquefois de perdre la messe les jours ouvriers, surtout à r année? Les écrivains de qui nous tenons ces anecdoctes vivaient cependant dans un siècle

1. « Je vous ai parlé du lieutenant de la compagnie des grenadiers qui << fut tué. Vous ne serez peut-être pas fâché de savoir qu'on lui trouva un •< ciliée sur le corps. Il était d'une piété singulière , et avait même fait ses c dévotions le jour d'auparavant. On dit que, dans cette compagnie, il y a « des gens fort réglés. Pour moi je n'entends guère de messe dans le camp, ' qui ne soit servie par quelque mousquetaire, et où il n'y en ait quel- < qu'un qui communie de la manière du monde la plus édifiante. » [Ra- -ine à tioileau, au camp devant ISamur, 1692. Œuvres, édit. de Geoffroi, Paris, 1808, tome VII, pag. 275, lettre XXII.)

2. « J'ai été affligé de ce que vous ne serviez pas; mais c'est un dessein « de pure miséricorde pour vous détacher du monde et pour vous ramener « à la vie de pure foi, qui est une mort sans relâche. » {Œuvres spirit. de Fcneloii, in- 12, tome IV, Lettre CLXIX, pag. 171, 172.)

LES SOIRliES DE SALNT-PÉTEKSBÛURG. 15

passablement guerrier, ce me semble : mais c'est que rien ne s'accorde dans ce monde comme l'esprit religieux €t l'esprit militaire '.

Le chevalier. — Je suis fort éloigné de contredire cette vérité; cependant il faut convenir que si la vertu ne gâte point le courage militaire , il peut du moins se passer d'elle : car l'on a vu, à certaines époques, des légions d'athées obtenir des succès prodigieux.

Le sénateur. — Pourquoi pas, je vous prie, si ces athées en combattaient d'autres? Mais permettez que je continue. Non seulement Fétat militaire s'allie fort bien en général avec la moralité de l'homme, mais, ce qui est tout à fait extraordinaire, c'est qu'il n'affaiblit nullement ces vertus douces qui semblent le plus opposées au métier des armes. Les caractères les plus doux aiment la guerre, la désirent et la font avec passion. Au premier signal, ce jeune homme aimable, élevé dans l'horreur de la violence et du sang, s'élance du foyer paternel et court les armes à la main chercher sur le champ de bataille ce qu'il appelle l'ennemi , sans savoir encore ce que c'est qu'un ennemi. Hier il se serait trouvé mal s'il avait écrasé par hasard le canari de sa sœur : demain vous le verrez monter sur un monceau de cadavres, pour voir de plus loin, comme disait Charron. Le sang qui ruisselle de toutes parts ne fait que l'animer à répandre le sien et celui des autres : il s'enflamme par degrés , et il en viendra jusqu'à l'enthousiasme du carnage.

Le chevalier. — Vous ne dites rien de trop : avant ma vingt-quatrième année révolue, j'avais vu trois fois len-

1. « 11 ne faut pas vous rendre singulier; ainsi ne vous faites pas une « affaire de perdre quelquefois la messe les jours ouvriers, surtout à l'ar- « inée. Tout ce qui est de votre état est ordre de Dieu pour vous. » (Œuvres de madame Guyon, tome XXXIV; tom. XI des Lettrée chrétiennes et spirit., lettre XVP, page 54, Londres, 1768, in-l2.)

thoiisiasme du carnage : je l'ai éprouvé moi-même, et je me rappelle surtout un moment terrible où j'aurais passé au fil de l'épée une armée entière, si j'en avais eu le pouvoir.

Le sénateur. — Mais si, clans le moment où nous parlons , on vous proposait de saisir la blanche colombe avec le sang'-froid d'un cuisinier, puis...

Le chevalier. — Fi donc ! vous me faites mal au cœur !

Le sénateur. — Voilà précisément le phénomène dont je vous parlais tout à l'heure. Le spectacle épouvantable du carnage n'endurcit point le véritable g'uerrier. Au milieu du sang- qu'il fait couler, il est humain comme l'épouse est chaste dans les transports de l'amour. Dès qu'il a remis l'épée dans le fourreau , la sainte humanité reprend ses droits ,. et peut-être que les sentiments les plus exaltés et les plus généreux se trouvent chez les militaires. Rappelez- vous. Monsieur le chevalier, le grand siècle de la France. Alors la religion, la valeur et la science s'étant mises pour ainsi dire en équilibre, il en résulta ce beau caractère que tous les peuples saluèrent par une acclamation unanime comme le modèle du caractère européen. Séparez-en le premier élément, l'ensemble, c'est-à-dire toute la beauté disparait. On ne remarque point assez combien cet élément est nécessaire à tout , et îe rôle qu'il joue là même où les observateurs légers pourraient le croire étranger. L'esprit divin qui s'était particulièrement reposé sur l'Europe adoucissait jusqu'aux fléaux de la justice éternelle, et la guerre européenne marquera toujours dans les annales de l'univers. On se tuait, sans doute, on brûlait, on ravageait, on commettait même, si vous voulez, mille et mille crimes inutiles, mais cependant on commençait la guerre au mois de mai; on la terminait au mois de décembre; on dormait sous la toile; le soldat seul combattait le soldat. Jamais

LES SOIRÉES DE SAINï-PÉTERSBOL'KG. 17

les nations n'étaient en guerre, et tout ce qui est faible était sacré à travers les scènes liig-ubres de ce fléau dévastateur.

C'était cependant un magnifique spectacle que celui de voir tous les souverains d'Europe, retenus par je ne sais quelle modération impérieuse, ne demander jamais à leurs peuples, même dans le moment d'un grand péril, tout ce qu'il était possible d'en obtenir : ils se servaient doucement de l'homme, et tous, conduits par une force invisible, évitaient de frapper sur la souveraineté ennemie aucun de ces coups qui jjeuvent rejaillir : gloire, honneur, louange éternelle à la loi d'amour proclamée sans cesse au centre de l'Europe ! Aucune nation ne triomphait de l'autre : la guerre antique n'existait plus que dans les livres ou chez les peuples assis à l'ombre de la mort; une province , une ville , souvent même quelques villages, terminaient, en changeant de maitre, des guerres acharnées. Les égards mutuels, la politesse la plus recherchée savaient se montrer au milieu du fracas des armes. La bombe, dans les airs, évitait le palais des rois; des danses, des spectacles, servaient plus d'une fois d'intermèdes aux combats. L'officier ennemi invité à ces fêtes venait y parler en riant de la bataille qu'on devait donner le lendemain ; et, dans les horreurs mêmes de la plus sanglante mêlée, l'oreille du mourant pouvait entendre l'accent de la pitié et les formules de la courtoisie. Au premier signal des combats, de vastes hôpitaux s'élevaient de toutes parts : la médecine, la chirurgie, la pharmacie amenaient leurs nombreux adeptes ; au milieu d'eux s'élevait le génie de saint Jean de Dieu, de saint Vincent de Paid, plus grand, plus fort que l'homme, constant comme la foi, actif comme l'espérance, habile comme l'amour. Toutes les victimes vivantes étaient recueillies , traitées , consolées : toute plaie était

18 LES SOIRÉES DE SAIM-l'ETEKSBOURG.

touchée par la main de la science et par celle de la charité !. .. Vous parliez tout à l'heure, Monsieur le chevalier, de légions d'athées qui ont obtenu des succès prodigieux : je crois que si l'on pouvait enrégimenter des tigres, nous verrions encore de plus grandes merveilles : jamais le Christianisme , si vous y regardez de près , ne vous paraîtra plus sublime, plus digne de Dieu, et plus fait pour r homme qu'à la guerre. Quand vous dites, au reste, iéf/ions d'athées, vous n'entendez pas cela à la lettre ; mais supposez ces légions aussi mauvaises qu'elles peuvent l'être, savez-vous comment on pourrait les combattre avec le plus d'avantage? ce serait en leur opposant le principe diamétralement contraire à celui qui les aurait constituées. Soyez bien sur que des légions d'athées ne tiendraient pas contre des légions fulminantes.

Enfin , Messieurs, les fonctions du soldat sont terribles ; mais il faut qu'elles tiennent à une grande loi du monde spirituel , et l'on ne doit pas s'étonner que toutes les nations de l'univers se soient accordées à voir dans ce fléau quelque chose de plus particulièrement divin que dans les autres; croyez que ce n'est pas sans une grande et profonde raison que le titre de dieu des armées brille à toutes les pages de l'Écriture sainte ^. Coupables mortels,

1. Mascaron a dit dans l'oraison funèbre deTurenne, au commencemoni de la première partie . « Presque tous les peuples de la terre, quelque di(- (' férents d'humeur et d'inclination qu'ils aient pu être, sont convenus en « ce point d'attacher le premier degré de la gloire à la profession des ar- « mes. Cependant si ce sentiment n'était appuyé que sur l'opinion des « hommes, on pourrait le regarder comme une erreur qui a fasciné tous « les esprits. Mais quelque chose de plus réel et de plus solide me déter- « raine là-dessus ; et si nous sommes trompés dans la noble idée que nous « nous formons de la gloire des conquérants, grand Dieu! j'ose presque « dire que c'est vous qui nous avez trompés. Le plus auguste des titres « que Dieu se donne à lui-même n'est-ce pas celui de Dieu des ar « MÉEs'^ etc., etc. •»

Mais qui n'admirerait la sagesse d'Homère, qui faisait dire à son Jujùt* r.

et malheureux parce que nous sommes coupables! c'est nous qui rendons nécessaires tous les maux physiques, mais surtout la guerre; les hommes s'en prennent ordinairement aux souverains, et rien n'est plus naturel : Horace disait en se jouant :

« Du délire des rois les peuples sont punis. »

Mais J.-B. Rousseau a dit, avec plus de gravité et de véritable philosophie :

« C'est le courroux des rois qui fait armer la terre , « C'est le courroux du Ciel qui fait armer les rois. »

Observez de plus que cette loi déjà si terrible de la guerre n'est cependant qu'un chapitre de la loi générale qui pèse sur l'univers.

Dans le vaste domaine de la nature vivante , il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres.m mutua funera : dès que vous sortez, du règne insensible , vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà, dans le règne végétal, on commence à sentir la loi : depuis l'immense catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien déplantes meurent, et combien sont tuées l mais, dès que vous entrez dans le règne animal , la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force, à la fois cachée et palpable , se montre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division de l'espèce

il y a près de trois mille ans : Ah! que les hommes accusent les dieux injustement! Ils dirent que les maux leur viennent de nous, tandis que c'est uniquement par leurs crimes qu'ils se rendent malheureux plus qu'ils ne devraient l'être. — Disons-nous mieux? Je prie qu'on fasse attention à l'uTtep [AÔpov. [Odyss- 1 32 )

20 lp:s soirées de saint-pétersbourg.

tinitnale, elle a choisi un certain nombre d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres : ainsi il y a des insectes de proie , des reptiles de proie , des oiseaux de proie et des quadrupèdes de proie. 11 n'y a pas un instant de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main destructive n'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer : roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui résiste. Il sait combien la tête du requin et du cachalot lui fournira de barriques d'huile; sou épingle déliée pique sur le carton des musées l'élégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou du Chimboraço ; il empaille le crocodile ; il embaume le colibri ; à son ordre , le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suite d'observateurs. Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre se pavane sous la peau de ce même animal ; l'homme demande tout à la fois, à l'agneau ses entrailles pour faire résonner une harpe, à la baleine ses fanons pour soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la plus meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art, à l'éléphant ses défenses pour façonner le jouet d'un enfant : ses tables sont couvertes de cadavres. Le philosophe peut même découvrir comment le carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi s'arrôtera-t-elle 4 l'homme? non sans doute. Cependant quel être exterminera celui qui les exterminera tous? Lui. C'est l'homme qui est chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-, t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricor^ dieux; lui qui est né pour aimer; lui qui pleuie sur les au^:

très comme sur lui-même ; qui trouve du plaisir à pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer; luie nfin à qui il a été déclaré : quon redemandera jusqu'à la dernière goutte du sang quil aura versé injustement? ' C'est la guerre qui accomplira le décret. N'entendez-vous pas la terre qui crie et demande du sang'? Le sang- des animaux ne lui suffit pas , ni môme celui des coupables versé par le giaive des lois. Si la justice humaine les frappait tous, il n'y aurait point de guerre ; mais elle ne saurait en atteindre qu'un petit nombre , et souvent même elle les épargne, sans se douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans le même temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non moins funeste, travaillait à éteindre l'expiation dans le monde. La terre n'a pas crié en vain : la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à coup d'une fureur divine étrangère à la haine et à la colère, s'avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il fait. Qu'est-ce donc que cette horrible énigme? Rien n'est plus contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins : il fait avec enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqué que, sur le champ de mort, l'homme ne désobéit jamais? il pourra bien massacrer Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran, le plus insolent boucher de chair humaine n'entendra jamais là : Nous ne voulons j^lus vous servir. Une révolte sur le champ de bataille , un accord pour s'embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui traîne l'homme au combat ; innocent meurtrier, instrument passif d'une main redoutable, il se plonge tête baissée dans f abîme qu'il a creusé lui-même

Page 1