‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 17 sur 93 · FIN DU SEPTIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

FIN DU SEPTIEME ENTRETIEN

1. On lit en effet ceci dans les tablettes de ce grand personnage : Les dieux ont la bonté de donner aux hommes, par les songes et par les oracles, les secours dont ils ont besoin. Une grande marque du soin des dieux pour moi, c'est que, dans mes songes, ils m'ont enseigné des remèdes pour mes maux, particulièrement pour mes vertiges et mon crachement de sang, comme il viarriva à Gaète et à Chryse. (Pensée» de Marc-Aurèle, liv. I, in fin.; liv. IX, §27.)

nUITIÊME ENTRETIEN.

Le chevalier, — Trouvez bon, Messieurs, qu'avant de poursuivre nos entretiens je vous présente le procèsverbal des séances précédentes.

Le sénateur, — Qu'est-ce donc que vous voulez dire , Monsieur le chevalier.

Le chevalier. — Le plaisir que je prends à nos conversations m'a fait naître l'idée de les écrire. Tout ce que nous disons ici se grave profondément dans ma mémoire. Vous savez que cette faculté est très forte chez moi : c'est un mérite assez léger pour qu'il me soit permis de m'en parer; d'ailleurs je ne donne point aux idées le temps de s'échapper. Chaque soir avant de me coucher, et dans le moment où elles me sont encore très présentes , j'arrête sur le papier les traits principaux , et pour ainsi dire la trame de la conversation; le lendemain je me mets au travail de bonne heure et j'achève le tissu ; m'appliquant surtout à suivre le fil du discours et la filiation des idées. Vous savez d'ailleurs que je ne manque pas de temps , car il s'en faut que nous puissions nous réunir exactement tous les jours ; je regarde même comme une chose impossible que trois personnes indépendantes puissent, pendant deux ou trois semaines seulement, faire chaque

jour la même chose, à la même heure. Elles auront beau s'accorder, se promettre, se donner parole expressément, et, toute affaire cessante, toujours il y aura de temps à autre quelque empêchement insurmontable, et souvent ce ne sera qu'une bagatelle. Les hommes ne peuvent être réunis pour un but quelconque sans une loi ou une règle qui les prive de leur volonté : il faut être religieux ou soldat. J'ai donc eu plus de temps qu'il ne fallait, et je crois que peu d'idées essentielles me sont échappées. Vous ne me refuserez pas d'ailleurs le plaisir d'entendre la lecture de mon ouvrage : et vous comprendrez, à la largeur des marges, que j'ai compté sur de nombreuses corrections. Je me suis promis une véritable jouissance dans ce travail commun; mais je vous avoue qu'en m'imposant cette tâche pénible, j'ai pensé aux autres plus qu'à moi. Je connais beaucoup d'hommes dans le monde, beaucoup de jeunes gens surtout, extrêmement dégoûtés des doctrines modernes. D'autres flottent et ne demandent qu'à se fixer. Je voudrais leur communiquer ces mêmes idées qui ont occupé nos soirées, persuadé que je serais utile à quelques-uns et agréable au moins à beaucoup d'autres. Tout homme est une espèce de foi pour un autre, et rien ne l'enchante, lorsqu'il est pénétré d'une croyance et à mesure qu'il en est pénétré, comme de hi trouver chez l'homme qu'il estime. S'il vous semblait même que ma plume, aidée par une mémoire heureuse et par une revision sévère , eût rendu fidèlement nos conversations, en vérité je pourrais fort bien faire la folie de les porter chez l'imprimeur.

Le comte. — Je puis me tromper, mais je ne crois pas qu'un tel ouvrage réussit.

Le chevalier. — Pourquoi donc, je vous en prie? Vous me disiez cependant, il y a peu de temps : qu'une conversation valait mieux qiiun livre.

Le comte. — Elle vaut mieux sans doute pour s'instruire, puisqu'elle admet l'interruption, l'interrogation et l'explication ; mais il ne s'ensuit pas qu'elle soit faite pour être imprimée.

Le chevalier. — Ne confondons pas les termes : ceux de conversation , de dialogue et à' entretien ne sont pas synonymes. La conversation divague de sa nature : elle n'a jamais de but antérieur; elle dépend des circonstances; elle admet un nombre illimité d'interlocuteurs. Je conviendrai donc, si vous voulez, qu'elle ne serait pas faite pour être imprimée, quand même la chose serait p:\ssible, à cause d'un certain pêle-mêle de pensées, fruit des transitions les plus bizarres, qui nous mènent souvent à parler, dans le même quart d'heure , de l'existence deDieu et de l'opéra-comique.

Mais Y entretien est beaucoup plus sage ; il suppose un sujet, et si ce sujet est grave, il me semble que l'entretien est subordonné aux règles de l'art dramatique, qui n'admettent point un quatrième interlocuteur ^ Cette règle est dans la nature. Si nous avions ici un quatrième, il nous gênerait fort.

Quant au dialogue, ce mot ne représente qu'une fiction; car il suppose une conversation qui n'a jamais existé. C'est une œuvre purement artificielle : ainsi on peut en écrire autant qu'on voudra; c'est une composition comme une autre, qui part toute formée, comme Minerve, du cerveau de l'écrivain ; et les dialogues des morts, qui ont illustré plus d'une plume, sont aussi réels, et même aussi probables, que ceux des vivants publiés par d'autres auteurs. Ce genre nous est donc absolument étranger.

Depuis que vous m'avez jeté l'un et l'autre dans les

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