‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 20 sur 93 · Voy. tome I · texte numérisé non relu

Voy. tome I

LES soii;:ÉES de saist-pétersbourg.

66 LES SOIRÉES DE SAIi\T-PÉTERSBOUl!0.

plausible, qu'il s'empare, pour ainsi dire, du })on sens, et n'attend pas la révélation '. Je ne sais, au reste, si vous n'êtes pas dans l'erreur en croyant que, dans ce pays où vous avez dépensé sans fruit,, mais non pas sans mérite . tant de zèle et tant de valeur, vous avez entendu /e> docteurs de la loi nier tout à la fois l'enfer et le purgatoire. Vous pourriez fort bien avoir pris la dénégation d'un mot pour celle d'une chose. C'est une énorme puissance que celle des mots ! Tel ministre que celui de purgatoire mettrait en colère, nous accordera sans peine un lieu d'expiation, ou un état intermédiaire, ou peut-être même des stations; qui sait...? sans se croire le moins du monde ridicule. — Vous ne dites rien, mon cher sénateur? Je continue. — Un des grands motifs de la brouillerie du xvi^ siècle fut précisément le purgatoire. Les insurgés ne voulaient rien rabattre de l'enfer pur et simple. Cependant, lorsqu'ils sont devenus philosophes, ils se sont mis à nier l'éternité des peines, laissant néanmoins subsister un enfer à temps, uniquement pour la bonne police, et de peur de faire monter au ciel, tout d'un trait, Néron et Messaline à côté de saint Louis et de sainte Thérèse. Mais un enfer temporaire n'est autre chose que le purgatoire; en sorte qu'après s'être brouillés

1. Les livres mêmes des protestants présentent plusieurs témoignagnes favorables à ce dogme. Je ne me refuserai point le plaisir d'en citer un des plus frappants, et que je n'irai point exhumer d'un in-folio Dans les Mélanges extraits des papiers de madame Necker, l'éditeur, M. Necker, rappelle, au sujet de la mort de son incomparable épouse, ce mot d'une femme de campagne : « Si celle-là n'est pas reçue en paradis, nous sommes « tous perdus. » Et il ajoute : Ahl sans doute elle y est dans ce séjour céleste, elle y est ou elle y sera, et son crédit y servira ses amis: (Observations de l'éditeur, tome I, p. 15.)

On conviendra que ce texte exhale une assez forte odeur de Calliolicisrae, tant sur le purgatoire que sur le culte des saints; et l'on ne saurait. je crois, citer une protestation plus naturelle et plus spontanée du bon «ens contre les préjugés de secle cl d'éducation.

avec nous parce qu'ils ne voulaient point de purgaloire, ils se brouillent de nouveau parce qu'ils ne veulent que le purgatoire^ : c'est cela qui est extravagant, comme vous disiez tout à l'heure. Mais en voilà assez sur ce sujet. Je me hâte d'arriver à l'une des considérations les plus dignes d'exercer toute l'intelligence de l'homme, quoique, dans le fait, le commun des hommes s'en occupe fort peu.

Le juste, en souffrant volontairement , ne satisfait i^as seulement "pour lui, mais poiir le coupable par voie de réversibilité.

C'est une des plus grandes et des plus importantes vérités de l'ordre spirituel; mais il me faudrait pour la traiter à fond plus de temps qu'il ne m'en reste aujourd'hui. Remettons-en donc la discussion à demain, et laissez-moi

1. Le docteur Beattie. en parlant du VI« livre de l'Enéide, dit qu'on y trouve une théorie sublime des récompenses et des châliments de l'autre vie, théorie prise probablement des Pythagoriciens et des Platoniciens, qui la devaient eux-mêmes à une ancienne tradition. 11 ajoute que ce système, quoique imparfait, s'accorde avec les espérances et les craintes de l'homme, et avec leurs notions naturelles du vice et de In vertu, ASSEZ pour rendre le récit du poète intéressant et pathétique à Vexcès. (OnTruth., part, III, ch. ii, in-S», p. 221, 223.)

Le docteur, en sa qualité de protestant, ne se permet pas de parler plus clair; on voit cependant combien sa raison s'accommodait d'un système qui renfermait surtout lugentes campos. Le Protestantisme, qui s'est trompé sur tout, comme il le reconnaîtra bientôt, ne s'est jamais trompé d'une manière plus anti-logique et plus anti-divine que sur l'article du purgatoire.

Les Giecs appelaient les morts les souffrants. (Ot y.£y.(j.YixÔTsç , 61 xaiiôv- TEç.) Clarke, sur le 278« vers du III« livre de l'Iliade, et Ernesti dans son lexique, (in KAMNQ) prétendent que cette expresi^ion est exactement synonyme du latin vita functus; ce qui ne peut être vrai, ce me semble, surtout à l'égard de la seconde forme v.afjt.ôvTe;, le vers d'Homère où se trouve cette expression remarquable indiquant, sans le moindre doute, la vie et la souffrance actuelles.

Kat TTOTaiAot, -/.ai yaïa, xoti ol OTrivspôe KAMONTAI 'AvôpwiïO'j; t{vj<7Ôov, etc.

[Hora.. Iliad.. III. 278.)

consacrer les derniers moments de la soirée au développement de quelques réflexions qui se sont présentées à mon esprit sur le même sujet.

On ne saurait expliquer, dit-on, par les seules lumières de la raison, les succès du méchant et les souffrances du juste dans ce monde. Ce qui signifie, sans doute, quil y a dans V ordre que nous voijons une injustice qui ne s'accorde pas avec la justice de Dieu; autrement l'objection n'aurait point de sens. Or cette objection pouvant partir de la bouche d'un athée ou de celle d'un théiste, je ferai d'abord la première supposition pour écarter toute espèce de confusion. Voyez donc ce que tout cela veut dire de la part d'un de ces athées de persuasion et de profession.

Je ne sais en vérité si ce malheureux Hume s'est compris lui-même, lorsqu'il a dit si criminellement, et même si sottement, avec tout son génie : Qu'il était impossible de justifier le caractère de la Divinité ^ Justifier le caractère d'un être qui n'existe pas !

Encore une fois, qu'est-ce qu'on veut dire? Il me semble que tout se réduit à ce raisonnement : Dieu est injuste, donc il n'existe pas. Ceci est curieux! Autant vaut le Spinosa de Voltaire qui dit à Dieu : Je crois bien entre nous que vous n'existez pas-. Il faudra donc que le mécréant se retourne et dise : Que P existence du mal est un argiiment contre celle de Dieu; parce que si Dieu existait, ce mal, qui est une injustice , ri existerait pas. Ah! ces messieurs savent donc que Dieu qui n'existe pas est

1. 11 a dit en effet en propres termes : Qu'il est impossible à la « raison « naturelle de justifier le caractère de la Divinité ». (Essays on liberty and necessity veis. fin.) Il ajoute avec une froide et révoltante audace : « Rlon- « trcr que iJi» u n'est pas l'auteur du péché, c'est ce qui a passé, jusqu'à « présent, toutes les forces de la philosophie. » [Ibid., Essays, tome III, sect. vni, V. Beatty. on Trulh. part. ch. ii.)

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