‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 21 sur 93 · Voyez la pièce très connue intitulée les Systèmes · texte numérisé non relu

Voyez la pièce très connue intitulée les Systèmes

juste par essence! Ils connaissent les attributs d'un être chimérique; et ils sont en état de nous dire à point nommé comment Dieu serait fait si, par hasard, il y en avait un : en vérité, il n'y a point de folie mieux conditionnée. S'il était permis de rire en un sujet aussi triste, qui ne rirait d'entendre des hommes qui ont fort bien une tète sur les épaules comme nous, argumenter contre Dieu de cette même idée qu'il leur a donnée de luimême, sans faire attention que cette seule idée prouve Dieu, puisqu'on ne saurait avoir l'idée de ce qui n'existe pas*? En eUet, l'homme peut-il se représenter à lui-même, et la peinture peut-elle représenter à ses yeux autre chose que ce qui existe? L'inépuisable imagination de Raphaël a pu couvrir sa fameuse galerie d'assemblages fantastiques; mais chaque pièce existe dans la nature. lien est de même du monde moral : l'homme ne peut concevoir que ce qui est; ainsi l'athée, pour nier Dieu, le suppose.

Au surplus, Messieurs, tout ceci n'est qu'une espèce de préface à l'idée favorite que je voulais vous communiquer. J'admets la supposition folle d'un Dieu hypothétique, et j'admets encore que les lois de l'univers puissent être injustes ou cruelles à notre égard sans qu'elles aient d'auteur intelligent ; ce qui est cependant le comble de l'extravagance : qu'en résultera-t-il contre l'existence de

1. Mallebranche, après avoir exposé celte belle démonstration de l'existence de Dieu par l'idée que nous en avons, avec toute la force, toute la clarté, toute lélégance imaginables, ajoute ces mots bien dignes de lui et bien dignes de nos plus sages méditations : Mais, dit-il, il est assez inutile de proposer au commun des hommes de ces démonstrations que l'on peut appeler personnelles. [Mallebr., Rech. de laVér.,\i\. II, chap. xi.) Que toute personne donc pour qui cette démonstration est faite, s'écrie de tout son cœur : Je vous remercie de ii'être pas comme un de ceux-là. Ici la prière du pharisien est permise et même ordonnée, pourvu qu'en la prononçant, la personne ne pense pas du tout à ses talents, et n'éprouve pas le plus léger mouvement de haine contre ceux-là.

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Dieu? Rien du tout. L'intelligence ne se prouve à Tintelligence que par le nombre. Toutes les autres considéralions ne peuvent se rapporter qu'à certaines propriétés ou qualités du sujet intelligent, ce qui n'a rien de commun avec la question primitive de l'existence.

Le nombre. Messieurs, le nombre! ou l'ordre et la symétrie; car l'ordre n'est que le nombre ordonné, et la symétrie n'est que Y ordre aperçu et comparé.

Dites-moi, je vous prie, si, lorsque Néron illuminait jadis ses jardins avec des torches dont chacune renfermait et brûlait un homme vivant, l'alignement de ces horribles flambeaux ne prouvait pas au spectateur une intelligence ordonnatrice, aussi bien que la paisible illumination faite hier pour la fête de S. M. l'impératrice-mère ^ ? Si le mois de juillet ramenait chaque année la peste, ce joli cycle serait tout aussi régulier que celui des moissons. Commençons donc à voir si le nombre est dans l'univers; de savoir ensuite s/ et Joo^«•ç'wo^ l'homme est traité bien ou mal dans ce même monde : c'est une autre question qu'on peut examiner une autre fois, et qui n'a rien de commun avec la première.

Le nombre est la barrière évidente entre la brute et nous; dans l'ordre immatériel, comme dans l'ordre physique, l'usage du feu nous distingue d'elle d'une manière tranchante et ineffaçable. Dieu nous a donné le nombre, et c'est par le nombre qu'il se prouve à nous, comme c'est par le nombre que l'homme se prouve à son semblable. Otez le nombre, vous ôtez les arts, les sciences, la parole, et par conséquent l'intelligence. Ramenez-le avec lui reparaissent ses deux filles célestes, l'harmonie ei la beauté ; le cri devient chant ^ le bruit reçoit le rhythme}

1. Cette circonstance fixe la date du dialogue au 23 juillet.

{Note, de l'éditeur.)

le saut est danse, la force s'appelle dynamique , et les traces sont des figures. Une preuve sensible de cette vérité, c'est que dans les langues (du moins dans celles que je sais , et je crois qu'il en est de même de celles que j'ignore) les mêmes mots expriment le nombre et la pensée : on dit, par exemple, que la raison d'un grand homme a découvert la raison d'une telle progression : on dit raison sage ei raison inverse, mécomptes dans la politique et mécomptes dans les calculs ; ce mot de calcul même qui se présente à moi reçoit la double significaiion , et l'on dit : Je me suis trompé dans tous mes calculs, quoiqu'il ne s'agisse point du tout de calculs. Enfin nous disons également : // compte ses écus , et il compte aller vous voir, ce que l'habitude seule nous empêche de trouver extraordinaire. Les mots relatifs aux poids, à la mesure, à l'équilibre , ramènent à tout moment; dans le discours, le nombre comme synonyme de la pensée ou de ses procédés; et ce mot de pensée même ne vient-il pas d'un mot latin qui a rapport au nombre?

L'intelligence comme la beauté se plaît à se contempler : or, le miroir de l'intelligence, c'est le nombre. De là vient le goût que nous avons tous pour la symétrie ; car tout être intelligent aime à placer et à reconnaître de tout côté son signe qui est V ordre. Pourquoi des soldats en uniforme sont-ils plus agréables à la vue que sous l'habit commun? Pourquoi aimons-nous mieux les voir marcher en ligne qu'àla débandade? Pourquoi les arbres dans nos jardins, les plats sur nos tables, les meubles dans nos appartements, etc., doivent-ils être placés symétriquement pour nous plaire? Pourquoi la rime , les pieds, les ritournelles, la mesure, le rhythme, nous plaisentils dans la musique et dans la poésie? Pouvez- vous seulement imaginer qu'il y ait, par exemple, dans nos rîmes plates (si heureusement nommées), quelque beauté

intrinsèque? Cette forme et tant d'autres ne peuvent nous plaire que parce que l'intelligence se plaît dans tout ce qui prouve l'intelligence et que son signe principal est le nombre. Elle jouit donc partout où elle se reconnaît, et le plaisir que nous cause la symétrie ne saurait avoir d'autre racine; mais faisons abstraction de ce plaisir et n'examinons que la chose en elle-même. Comme ces mots que je prononce dans ce moment vous prouvent l'existence de celui qui les prononce, et que, s'ils étaient écrits , ils la prouveraient de même à tous ceux qui liraient ces mots arrangés suivant les lois de la syntaxe, de même tous les êtres créés prouvent par leur syntaxe l'existence d'un suprême écrivain qui nous parle par ces signes; en effet, tous ces êtres sont des lettres dont la réunion forme un discours qui prouve Dieu , c'est-à-dire l'intelligence qui le prononce : car il ne peut y avoir de discours sans âme joarlante , ni d'écriture sans écrivain; à moins qu'on ne veuille soutenir que la courbe que je trace grossièrement sur le papier avec un anneau de fil et un compas, prouve bien une intelligence qui l'a tracée, mais que cette même courbe décrite par une planète ne prouve rien ; ou qu'une lunette achromatique prouve bien l'existence de Dollond et Ramsden, etc. ; mais que l'œil, dont le merveilleux instrument que je viens de nommer n'est qu'une grossière imitation, ne prouve point du tout l'existence d'un artiste suprême ni l'intention de piévenir l'aberration! Jadis un navigateur, jeté par le naufrage sur une île qu'il croyait déserte, aperçut en parcourant le rivage une figure de géométrie tracée sur le sable : il reconnut l'homme et rendit grâces aux dieux. Une figure de la même espèce aurait-elle donc moins de force pour être écrite dans le ciel , et le nombre n'est-il pas toujours le même , de quelque manière qu'il nous soit présenté? Regardez bien : il est écrit sur toutes

les parties de l'iinivers et surtout sur le corps humain. Deux est frappant dans l'équilibre merveilleux des deux sexes qu'aucune science n'a pu déranger; il se montre dans nos yeux, dans nos oreilles, etc. Trente-deux e?,ï écrit dans notre bouche; ei vingt divisé par quatre porte son invariable quotient à l'extrémité de nos quatre membres. Le nombre se déploie dans le règne végétal, avec une richesse qui étourdit par son invariable constance dans les variétés infinies. Souvenez- vous , Monsieur le sénateur, de ce que vous me dites un jour, d'après vos amples recueils sur le nombre trois en particulier : il est écrit dans les astres , sur la terre ; dans l'intelligence de l'homme , dans son corps ; dans la vérité , dans la fable ; dans l'Évangile, dans le Talmud, dans les Védas; dans toutes les cérémonies religieuses, antiques ou modernes, légitimes ou illégitimes, aspersions, ablutions, invocations , exorcismes , charmes , sortilèges , magie noire ou blanche; dans les mystères de la cabale, de la théurgie, de l'alchimie, de toutes les sociétés secrètes; dans la théologie , dans la géométrie , dans la politique , dans la grammaire, dans une infinité de formules oratoires ou poétiques qui échappent à l'attention inavertie; en un mot dans tout ce qui existe. On dira peut-être , cest le hasard : allons donc ! — Des fous désespérés s'y prennent d'une autre manière : ils disent (je l'ai entendu) que c'est une loi de la nature. Mais qu'est-ce qu'une loi? Est-ce la volonté d'un législateur? Dans ce cas, ils disent ce que nous disons. Est-ce le résultat purement mécanique de certains éléments mis en action d'une certaine manière? Alors, comme il faut que ces éléments, pour produire un ordre général et invariable, soient arrangés et agissent euxmêmes d'une certaine manière invariable, la question recommence, et il se trouve qu'au lieu d'une preuve de l'ordre et de l'intelligence qui l'a produit, il y en a deux;

comme si plusieurs dés jetés un grand nombre de fois amènent toujours rap^e de six, l'intelligence sera prouvée par Tinvariabilité du nombre qui est l'effet, et par le travail intérieur de l'artiste qui est la cause.

Dans une ville tout échauffée par le ferment philosophique, j'ai eu lieu de faire une singulière observation : c'est que l'aspect de l'ordre, de la symétrie, et par conséquent du nombre et de l'intelligence, pressant trop vivement certains hommes que je me rappelle fort bien , pour échapper à cette torture de la conscience, ils ont inventé un subterfuge ingénieux et dont ils tirent le plus grand parti. Ils se sont mis à soutenir qu'il est impossible de reconnaître l'intention à moins de connaître V objet de Vintention : vous ne sauriez croire combien ils tiennent à cette idée qui les enchante , parce qu'elle les dispense du sens commun qui les tourmente. Ils ont fait de la recherche des intentions une affaire majeure , une espèce à^arcane * qui compose , suivant eux , une profonde science et d'immenses travaux. Je les ai entendus dire ,

1. Un de ces fous désespérés, remarquable par je ne sais quel orgueil aigre, immodéré, repoussant, qui donnerait à tout lecteur l'envie d'aller battre l'auteur s'il était vivant, s'est particulièrement distingué par le parti qu'il a tiré de ce grand sophisme. Il nous a présenté une théorie des fins qui embrasserait les ouvrages de Vari et ceux de la nature (un soulier, par exemple, et une planète), et qui proposerait des règles d'analyse pour découvrir les vues d'un agent par l'inspection de son ouvrage. On vient, par exemple, d'inventer le métier à bas : vous êtes tenu de découvrir par voie d'analyse les vues de l'artiste, et tant que vous n'avez pas deviné qu'il s'agit du bas de soie , il n'y a point de fin, et par conséquent, point d'artiste. Cette théorie est destinée à remplacer les ouvrages où elle est faiblement traitée; car la plupart des ouvrages écrits jusqu'à présent sur les causes finales renferment des principes si hasardés, si vagues, des observations si puériles et si décousues , des réflexions si triviales et si déclamatoires, qu'on ne doit pas être sur pi-is qu'ils aient dégoûté tant de personnes de ces sortes de lectures. 11 se garde bien, au reste, de nommer les auteurs de ces ouvrages si puérils, si déclamatoires, etc.? car il aurait fallu nommer tout ce qu'on a jamais vu

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en parlant d^un grand physicien qui avait prononcé quelque chose dans ce genre : // ose s élever jusqu'aux causes finales (c'est ainsi qu'ils appellent les intentions). Voyez le grand ejGFort! Une autre fois ils avertissaient de se donner bien garde de prendre un effet pour une intention; ce qui serait fort dangereux, comme vous sentez : car si l'on venait à croire que Dieu se mêle d'une chose qui va toute seule , ou qu'il a eu une telle intention tandis qu'il en avait une autre, quelles suites funestes n'aurait pas une telle erreur ! Pour donner à l'idée dont je vous parle toute la force qu'elle peut avoir, j'ai toujours remarqué qu'ils affectent de resserrer autant qu'ils le peuvent la recherche des intentions dans le cercle du troisième règne. Ils se retranchent pour ainsi dire dans la minéralogie et dans ce qu'ils appellent la géologie , où les intentions sont moins visihles, du moins pour eux, et qui leur présentent d'ailleurs le plus vaste champ pour disputer et pour nier (c'est le paradis de l'orgueil); mais quant au règne de la vie , dont il part une voix un peu trop claire qui se fait enteîidre aux yeux, ils n'aiment pas trop en discourir. Souvent je leur parlais de l'animai par pure malice , toujours ils me ramenaient aux molécides, aux atomes, à la gravité, aux couches terrestres, etc. Que savons-nous , me disaient-ils toujours avec la plus comique modestie, que savons-nous sur les animaux? le gerniinaliste sait-il ce que c'est quun germe? entendons-nous quelque chose à l essence de V organisation? at-on fait un seul pas dans la connaissance de la génération? la production des êtres organisés est lettre close pour nous. Or, le résultat de ce grand mystère, le voici : c'est que l'animal étant lettre close, on ne peut y lire aucune intention.

de plus graud, de plus religieux et de plus aimable dans le monde, c'està-dire, tout ce ([ui lui ressen)blait le moins.

Vous croirez difficilement peut-être qu'il soit possible cle raisonner aussi mal; mais vous leur ferez trop d'honneur. C'est ce qu'ils pensent ; ou du moins c'est ce qu'ils veulent faire entendre (ce qui n'est pas à beaucoup près la même chose). Sur des points où il n'est pas possible de bien raisonner, l'esprit de secte fait ce qu'il peut : il divague , il donne le change , et surtout il s'étudie à laisser les choses dans un certain demi-jour favorable à l'erreur. Je vous répète que, lorsque ces philosophes dissertent sur les intentions, ou, comme ils disent, sur les causes finales (mais je n'aime pas ce mot), toujours ils parlent de la nature morte quand ils sont les maîtres du discours, évitant avec soin d'être conduits dans le champ des deux premiers règnes où ils sentent fort bien que le terrain résiste à leur tactique ; mais , de près ou de loin , tout tient à leur grande maxime , que Y intention ne saurait être prouvée tant qu'on n'a pas prouvé l'objet de l'intention; or je n'imagine pas de sophisme plus grossier : commept ne voit-on pas* qu'il ne peut y avoir de symétrie sans fin, puisque la symétrie seule est une fin du syniétràeur? Un garde-temps , perdu dans les forêts d'Amérique et trouvé par un sauvage , lui démontre la main et l'intelligence d'un ouvrier aussi certainement qu'il les démontre à M. Schubbert^. N'ayant donc besoin que d'une fin pour tirer notre conclusion , nous ne sommes point obli-

1. On voit très bien; mais l'on est fâché de voir, et l'on voutlralt ne pas voir. On a honte d'ailleurs de ne voir que ce que les autres voient, et de recevoir une démonstration ex ore. infantivm et lactentium. L'orgueil se révolte contre la vérité, qui laisse approcher les enfants. Bientôt les ténèbres du cœur s'élèvent jusqu'à l'esprit, et la cataracte est formée. Quant à ceux qui nient par pur orgueil et sans conviction (le nombre en est immense), ils sont peut-être plus coupables que les premiers.

2. Savant astronome de l'Académie des sciences de Saint-Pélersbourg, distingué par une foule de connaissances que sa politesse tient constamment aux ordres de tout amateur qui veut en profiter.

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^és de répondre au sophiste qui nous demande, quelle fin? Je fais creuser un canal autour de mon château : l'un dit, c est pour conserver du poisson; Vautre, c'est pour se mettre à Vahri des voleurs; un troisième enfin, c'est •pour dessécher et rassainir le terrain. Tous peuvent se tromper; mais cehii qui serait bien sûr d'avoir raison, c'est cehii qui se bornerait à dire : il Va fait creuser pour des fins à lui connues. Quant au philosophe qui viendrait nous dire : « Tant que vous n'êtes pas tous d'accord sur « l'intention, j'ai droit de n'en voir aucune. Le lit du « canal n'est qu'un affaissement naturel des terres ; le re- « vêtement est une concrétion ; la balustrade n'est que « l'ouvrage d'un volcan , pas plus extraordinaire par sa « régularité que ces assemblages d'aiguilles basaltiques « qu'on voit en Irlande et ailleurs, etc.. »

Le chevalier. — Croyez-vous, Messieurs, qu'il y eût un peu trop de brutalité à lui dire : Mon bon ami, le canal est destiné à baigner les fous; ce qu'on lui prouverait sur-le-champ?

Le sénateur. — Je m'opposerais pour mon compte à cette manière de raisonner, par la raison toute simple qu'en sortant de l'eau, le philosophe aurait eu droit de dire : Cela ne prouve rien.

Le comte. — Ah! quelle erreur est la vôtre, mon cher sénateur! Jamais l'orgueil n'a dit : J'ai tort; et celui de ces gens-là moins que tous les autres. Quand vous lui auriez donc adressé l'argument le plus démonstratif, il vous dirait toujours : Cela ne prouve rien. Ainsi la réponse devant toujours être la même, pourquoi ne pas adopter l'argument qui fait justice? Mais comme ni le philosophe, ni le canal, ni surtout le château ne sont là, je continuerai, si vous le permettez.

Ils parlent de désordre dans l'univers; mais qu'est-ce que le désordre? C'est une dérogation à V ordre apparem-

ment; donc on ne peut objecter le désordre sans confesser un o/r/?'e antérieur, et par conséquent l'intelligence. On peut se former une idée parfaitement juste de l'univers en le voyant sous l'aspect d'un vaste cabinet d'histoire naturelle ébranlé par un tremblement de terre. La porte est ouverte et brisée; il n'y a plus de fenêtres; des armoires entières sont tombées; d'autres pendent encore à des fiches prêtes à se détacher. Des (îoquillag-es ont roulé dans la salle des minéraux, et le nid d'un colibri repose sur la tête d'un crocodile, — Cependant quel insensé pourrait douter de l'intention primitive, ou croire que l'édilice fut construit dans cet état? Toutes les grandes masses sont ensemble : dans le moindre éclat d'une vitre on la voit tout entière ; le vide d'une layette la replace : l'ordre est aussi visible que le désordre; et l'œil, en se promenant dans ce vaste temple de la nature, rétablit sans peine tout ce qu'un agent funeste a brisé, ou faussé, ou souillé, ou déplacé. U y a plus : regardez de près, et déjà vous reconnaîtrez une main réparatrice. Quelques poutres sont étayées; on a pratiqué des routes au milieu des décombres; et, dans la confusion générale, unefoule^ à' analogues ont déjà repris leur place et se touchent. Il y a donc deux intentions visibles au lieu d'une, c'est-à-dire l'ordre et la restauration ; mais en nous bornant à la première idée, le désordre supposant nécessairement l'ordre, celui qui argumente du désordre contre l'existence de Dieu, la suppose pour la combattre.

Vous voyez à quoi se réduit ce fameux argument : Ou Dieu a pu empêcher le mal que nous voyons, et il a manqué de bonté; ou voulant V empêcher il ne Va pu, et il a manqué de puissance. — • Mon Dieu! qu'est-ce que cela signifie? Il ne s'agit ni de toute-puissance ni de toutel)onté; il s'agit seulement d'existence et de puissance. Je sais bien que Dieu ne peut changer les essences des cho-

ses; mais je ne connais qu'une infiniment petite partie de kes essences, de manière que j'ignore une infiniment j-rande quantité de choses que Dieu ne peut faire , sans îsser pour cela d'être tout-puissant. Je ne sais ce qui est )ssible, je ne sais ce qui est impossible; de ma vie je n'ai étudié que le nombre; je ne crois qu'au nombre; c'est le situe, c'est la voix, c'est la parole de l'intelligence; et c^mme il est partout, je la vois partout.

Mais laissons là les athées, qui heureusement sont très peu nombreux dans le monde i, et reprenons la question avec la théiste. Je veux me montrer tout aussi complai- .sant à son égard que je l'ai été avec l'athée; cependant il ne trouvera pas mauvais que je commence par lui demander ce que c'est qu'une injustice? S'il ne m'accorde pas que c'est un acte qui viole une loi, le mot n'aura plus de sens ; et s'il ne m'accorde pas que la loi est la volonté d'un législateur , manifestée à ses sujets pour être la règle de leur conduite, je ne comprendrai pas mieux le mot de loi que celui di'injustice. Or je comprends fort bien comment une loi humaine peut être injuste, lorsqu'elle viole une loi divine ou révélée, ou innée; mais le législateur de l'univers est Dieu. Qu'est-ce donc qu'une injustice de Dieu à l'égard de l'homme? Y aurait-il par hasard quelque législateur commun au-dessus de Dieu qui lui ait prescrit la manière dont il doit agir envers l'homme? Et quel sera le juge entre lui et nous? Si le théiste croit que l'idée de Dieu n'emporte point celle d'une justice semblable à la nôtre, de quoi se plaint-il? il ne sait ce qu'il dit. Que si, au contraire, il croit Dieu

1. Je ne sais s'il y a peu d'alliées dans le inonde, mais je sais bien que la pliilosopiiie entière du dernier siècle est tout à fait uthéistique. Je trouve même que l'athéisme a sur elle l'avantage de la franchise. 11 dit • Je ne le vois pas; l'autre dit : Je ne le vois pas là; mais jamais elle ne dit autrement : je la trouve moins honnête.

juste suivant nos idées, tout en se plaignant des injustices qu'il remarque dans l'état où nous sommes, il admet, sans y faire attention, une contradiction monstrueuse, c'est-à-dire r injustice d'un Dieu juste. — Un tel ordre d^ choses est injuste; donc Une peut avoir lieu sous l'empire d'un Dieu juste : cet argument n'est qu'une erreur dans la bouche d'un athée, mais dans celle du théiste c'est une absurdité : Dieu étant une fois admis, et Spi justice l'étant aussi comme un attribut nécessaire de la divinité, le théiste ne peut plus revenir sur ses pas sans déraisonner, et il doit dire au contraire : Un tel ordre de choses a lieu sous l'empire d'un Dieu esse?itielletnent juste : donc cet ordre de choses est juste par des raisons que nous ignorons; expliquant l'ordre des choses par les attributs, au lieu d'accuser follement les attributs par l'ordre des choses.

Mais j'accorde même à ce théiste supposé la coupable et non moins folle proposition, qu'il ny a pas moyen de justifier le caractère de la Divinité.

Quelle conclusion pratique en tirerons-nous? car c'est surtout cela dont il s'agit. Laissez-moi, je vous prie, monter ce bel argument : Dieu est injuste, cruel, impitoyable; Dieu se plaît au malheur des ses créatures; donc... c'est ici où j'attends les murmurateurs! — Donc apparemment il ne faut pas le prier. — Au contraire , Messieurs; et rien n'est plus évident : donc il faut le prier et le servir avec beaucoup plus de zèle et d'anxiété que si' sa miséricorde était sans bornes comme nous l'imaginons. Je voudrais vous faire une question : si vous aviez vécu sous les lois d'un prince, je ne dis pas méchant, prenez bien garde, mais seulement sévère et ombrageux, jamais tranquille sur son autorité, et ne sachant pas fermer l'œil sur la moindre démarche de ses sujets, je serais curieux de savoir si vous auriez cru pouvoir vous donner les mêmes

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\ libertés que sous l'empire dun autre prince d'un caractère \ tout opposé, heureux de la liberté générale, se rangeant \ toujours pour laisser passer l'homme, et ne cessant de 1 redouter son pouvoir, afin que personne ne le redoute? ICertainement non. Eh bien, la comparaison saute aux [yeux et ne souffre pas de réplique. Plus Dieu nous semjblera terrible, plus nous devrons redoubler de crainte religieuse envers lui, plus nos prières devront être ardentes et infatigables : car rien ne nous dit que sa bonté y suppléera. La preuve de l'existence de Dieu précédant celle de ses attributs, nous savons qu'il est avant de savoir ce qu'il est; même nous ne saurons jamais pleinement ce qu'il est. Nous voici donc placés dans un empire dont le souverain a publié une fois pour toutes les lois qui régissent tout. Ces lois sont, en général, marquées au coin d'une sagesse et même d'une bonté frappante : quelques-unes néanmoins (je le suppose dans ce moment) paraissent dures, injustes même si l'on veut : là-dessus, je le demande à tous les mécontents, que faut-il faire? sortir de l'empire, peut-être? impossible : il est partout, et rien n'est hors de lui. Se plaindre, se dépiter, écrire contre le souverain? c'est pour être fustigé ou mis à mort. Il n'y a pas de meilleur parti à prendre que celui de la résignation et du respect, je dirai même de l'amour; car, puisque nous partons de la supposition que le maître existe, et qu'il faut absolument servir, ne vaut-il pas mieux (quel qu'il soit) le servir par amour que sans amour?

Je ne reviendrai point sur les arguments avec lesquels nous avons réfuté, dans nos précédents entretiens, les plaintes qu'on ose élever contre la providence, mais je crois devoir ajouter qu'il y a dans ces plaintes quelque chose d'intrinsèquement faux et même de niais, ou, comme disent les Anglais, un certain non-sens qui saute aux yeux. Que signifient en effet des plaintes ou stériles ou coupa-

bles, qui ne fournissent à l'homme aucune conséquence pratique, aucune lumière capable de l'éclairer et de le perfectionner? des plaintes au contraire qui ne peuvent que lui nuire, qui sont inutiles même à l'athée, puisqu'elles n'effleurent pas la première des vérités et qu'elles prouvent même contre lui? qui sont enfin à la fois ridicules et funestes dans la bouche du théiste, puisqu'elles ne sauraient aboutir qu'à lui ôter l'amour en lui laissant la crainte? Pour moi je ne sais riea de si contraire aux plus simples leçons du sens commun. Mais savez-vous. Messieurs, d'où vient ce débordement de doctrines insolentes qui jugent Dieu sans fajçon et lui demandent compte de ses décrets? Elles nous viennent de cette phalange nombreuse qu'on appelle les savants, et que nous n'avons pas su tenir dans ce siècle à leur place, qui est la seconde. Autrefois il y avait très peu de savants, et un très petit nombre de ce très petit nombre était impie; auiourd'hui on ne voit que savants : c'est un métier, c'est «ne foule, c'est un peuple; et parmi eux l'exception, déjà si triste, est devenue règle. De toutes parts ils ont usurpé une influence sans bornes; et cependant, s'il y a une chose sûre dans le monde, c'est, à mon avis, que ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes. Kien de ce qui est nécessaire ne lui est confié : il faudrait avoir perdu l'esprit pour croire que Dieu ait chargé les académies de nous apprendre ce qu'il est et ce que nous lui devons. Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l'État d'être les dépositaires et les gardiens des vérités conservatrices; d'apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien ; ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre moral et spirituel : les autres n'ont pas droit de raisonner sur ces sortes de matières; ils ont les sciences naturelles pour s'amuser : de quoi pourraient-ils se plaindre? Quant à celui qui parle ou

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écrit pour ôter un dogme national au peuple, il doit être pendu comme voleur domestique. Rousseau même en lest convenu, sans songer à ce qu'il demandait pour lui '. jPourquoi a-t-on commis l'imprudence d'accorder la )arole à tout le monde? C'est ce qui nous a perdus. Les philosophes (ou ceux qu'on a nommés de la sorte) ont tous un certain orgueil féroce et rebelle qui ne s'accommode de rien : ils détestent sans exception toutes les distinctions dont ils ne jouissent pas; il n'y a point d'autorité qui ne leur déplaise ; il n'y a rien au-dessus d'eux qu'ils ne haïssent. Laissez-les faire, ils attaqueront tout, même Dieu, parce qu'il est maître. Voyez si ce ne sont pas les mêmes hommes qui ont écrit contre les rois et contre celui qui les a établis ! Ah ! si lorsque enfin la terre sera raffermie...

Le sénateur. — Singulière bizarrerie du climat! après une journée des plus chaudes, voilà le vent qui fraîchit au point que la place n^est plus tenable. Je ne voudrais pas qu'un homme échauffé se trouvât sur cette terrasse; je ne voudrais même pas y tenir un discours trop animé. Il y aurait de quoi gagner une extinction de voix. A demain donc, mes bons amis.

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