Le comte de Maistre lui-même. (Note de l'éditeur
quelques notes, et souvent aussi j'y place ces pensées du moment, ces illuminations soudaines qm s'éteignent sans fruit, si l'éclair n'est fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais ces recueils ne m'ont abandonné ; et maintenant vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille dans moi une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques mille fois plus doux que tout ce qu'on est convenu d'appeler jdaisirs. Je vois des pages datées de Genève, de Rome, de Venise, de Lausanne. Je ne puis rencontrer les noms de ces villes sans me rappeler ceux des excellents amis que j'y ai laissés, et qui jadis consolèrent mon exil. Quelques-uns n'existent plus, mais leur mémoire m'est sacrée. Souvent je tombe sur des feuilles écrites sous ma dictée par un enfant bien-aimé que la tempête a séparé de moi. Seul dans ce cabinet solitaire , je lui tends les bras , et je crois l'entendre qui m'appelle à son tour. Une certaine date me rappelle ce moment où, sur les bords d'un fleuve étonné de se voir pris par les glaces, je mangeai avec un évéque français un diner que nous avions préparé nousmêmes. Ce jour-là j'étais gai, j'avais la force de rire doucement avec l'excellent homme qui m'attend aujourd'hui dans un meilleur monde; mais la nuit précédente, je l'avais passée à l'ancre sur une barque découverte , au milieu d'une nuit profonde , sans feu ni lumière , assis sur des coffres avec toute ma famille , sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un instant , n'entendant que les cris sinistres de quelques bateliers qui ne cessaient de nous menacer, et ne pouvant étendre sur des tètes chéries qu'une misérable natte pour les préserver d'une neige fondue qui tombait sans relâche. . .
Mais, bon Dieu! qu'est-ce donc que je dis, et où vais-je m'égarer? Monsieur le chevalier, vous êtes plus près;
88 LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURti.
voulez-vous bien prendre le volume B de mes recueils, et, sans me répondre surtout, lisez d'abord le passage de Jennyng's, comme étant le premier en date : vous le trouverez à la page 525. J'ai posé le signet ce matin.
— En efTet, le voici tout de suite.
Vue de révidence de la religion chrétienne considérée en elle-même, jjar M. Jennyngs^ traduite par M. Le Tourneur. Paris, 1769, in-12. Conclusion, n° 4. p. 517.
« Notre raison ne peut nous assurer que quelques « souffrances des individus ne soient pas nécessaires au « bonheur du tout; elle ne peut nous démontrer que ce <( ne soit pas de nécessité que viennent le crime et le châ- <( timent ; qu'ils ne puissent pas pour cette raison être « imposés sur nous et levés comme une taxe sur le bien « général, ou que cette taxe ne puisse pas être payée « par un être aussi bien que par un autre , et que , par i « conséquent, si elle est volontairement offerte, elle ne] « puisse pas être justement acceptée de l'innocent à lai « place du coupable... Dès que nous ne connaissons pas « la source du mal, nous ne pouvons pas juger ce qui est « ou n'est pas le remède efficace et convenable. Il est à re- « marquer que, malgré l'espèce d'absurdité apparente « que présente cette doctrine , elle a cependant été uni- <( versellement adoptée dans tous les âges. Aussi loin que « l'histoire peut faire rétrograder nos recherches , dans « les temps les plus reculés , nous voyons toutes les na- , « lions, tant civihsées que barbares, malgré la vaste dif- « férence qui les sépare dans toutes leurs opinions reli- « gieuses, se réunir dans ce point et croire à l'avantagel « du moyen d'apaiser leurs dieux offensés , par des sacri- « fices, c'est-à-dire parla substitution des souffrances desj << autres hommes et des autres animaux. Jamais cette no-j « tion n'a pu dériver de la raison, puisqu'elle la contre-* « dit; ni de l'ignorance, qui n'a jamais pu inventer un j
« expédient aussi inexplicable ;... ni de lartifice des rois « et des prêtres, dans la vue de dominer, su rie peuple. « Cette doctrine n'a aucim rapport avec cette fin. Nous la « trouvons plantée dans Tesprit des sauvages les plus « éloignés qu'on découvre de nos jours, et qui n'ont ni « rois ni prêtres. Elle doit donc dériver d'un instinct na- « turel ou d'une révélation surnaturelle; et Tune ou l'au- « tre sont également des opérations de la puissance di- « vine... Le christianisme nous adévoilé plusieurs vérités « importantes dont nous n'avions précédemment aucune « connaissance , et parmi ces vérités celle-ci ; . . que Dieu « veut bien accepter les souffrances du Christ comme une « expiation des péchés du genre humain... Cette vérité « n'est pas moins intelligible que celle-ci... Un homme « acquitte les dettes d'un autre homme ^ . Mais. . . pourquoi « Dieu accepte ces punitions, ou à quelles fins elles peu- « vent servir, c'est sur quoi le christianisme garde le « silence ; et ce silence est sage. Mille instructions n'au- « raient pu nous mettre en état de comprendre ces mys- « tères, et conséquemment il n'exige point que nous sa- « chions ou que nous croyions rien sur la forme de ces « mystères. »
Je vais lire maintenant l'autre passage tiré des Considérations sur la France, 2* édition, Londres, 1797, in-8°, chap. III, page 23.
(( Je sens bien que, dans toutes ces considérations,
1. Il est difficile, dans ces sortes de matières, d'apercevoir quelque chose qui ait échappé à Bellarmin. Satisfactio , dit-il, est compensatio pœnx vel solutio debiti : potest autem unus ita pi-o alto pœnam compensare vel debiium solvere, ut ille sattsfaceie merito dici possit. C'est-à-dire :
La compensation d'une peine ou le payement d'une dette est ce qu'on nomme satisfaction. Or, un homme peut ou compenser une peine ou l)aj'er une dette pour un autre homme, de manière qu'on puisse dire avec vérité que celui-là a satisfait, (llob. Bellarmini controv. christ, fideide indulgentiis. Lib. 1, cap. ii, Ingolst., 160i. in-fol., tome 111, col 1493.)
■< nous sommes continuellement assaillis par le tableau si « fatigant des innocents qui périssent avec les coupables; « mais sans nous enfoncer clans cette question qui tient à .' tout ce qu'il y a de plus profond, on peut la considérer « seulement dans son rapport avec le dogme universel '( et aussi ancien que le monde, de la réversibilité des «( douleurs de l'innocence au profit des coupables.
« Ce fut de ce dogme, ce me semble, que le anciens (( firent dériver l'usage des sacrifices qu'ils pratiquèrent '< dans tout l'univers, et qu'ils jugeaient utiles, non seu- •( lementaux vivants, mais encore aux morts*; usage ty- <( pique que l'habitude nous fait envisager sans étonne- '< ment, mais dont il n'est pas moins difficile d'atteindre « la racine.
« Les dévouements, si fameaux dans l'antiquité, te- <( naient encore au même dogme. Decius avait la/o2 que « le sacrifice de sa vie serait accepté par la divinité , et (( qu'il pouvait faire équilibre à tous les maux qui menace çaient sa patrie ~.
« Le christianisme est venu consacrer ce dogme qui est « infiniment naturel à l'homme, quoiqu'il paraisse dif- « ficile d'y arriver par le raisonnement.
(( Ainsi , il peut y avoir eu dans le cœur de Louis XVI , « dans celui de la céleste Elisabeth , tel mouvement , telle « acceptation, capable de sauver la France,
1. Ils sacrifiaient, au pied de la leUre, pour le repos des âmes. — Mais, dit Platon, on dira que nous serons punis dans l'enfer, ou dans notre personne, ou dans celle de nos descendants, pour les crimes qup nous avons commis dans ce monde. A cela on peitt répondre qu'il y « des sacrifices très puissants pour l'expiation des péchés et que les dieux se laissent fléchir, comme l'assurent de très grandes villes, et les poètes, enfants des dieux, et les prophètes, envoyés des dieux. (Plat., de iîep. opp. tome Vf, édit. Blpont., p. 225. Litt. P., p. 226. Litl. A.)
2. Piaculumomni deorum irx... omnes minas periculaque ab dits superis inferisque in se unuut vtriit. 'Tit. Liv., VIII, 10.)
« On demande quelquefois à quoi servent ces austérités «. terribles exercées par certains ordres religieux , et qui « sont aussi des dévouements : autant vaudrait précisé- « ment demandera quoi sert le christianisme, puisqu'il « repose tout entier sur ce même dogme agrandi, de /'m- « nocence 'payant pour le crime.
« L'autorité qui approuve ces ordres choisit quelques « hommes et les isole du monde pour en faire des con- <( ducteurs.
« Il n'y a que violence dans l'univers; mais nous som- « mes gâtés par la philosophie moderne, qui nous a dit « que tout est bien, tandis que le mal a tout souillé, et que, « dans un sens très vrai , tout est mal, puisque rien n'est <c à sa place. La note tonique du système de notre création « ayant baissé , toutes les autres ont baissé proportionnel- (( lement, suivant les règles de l'harmonie. Tous les être^ « gémissent'^ et tendent avec effort et douleur vers un « autre ordre de choses. »
Je suis persuadé, Messieurs, que vous ne verrez pas sans étonnement deux écrivains parfaitement inconnus l'un à l'autre se rencontrer à ce point, et vous serez sans doute disposés à. croire que deux instruments qui ne pouvaient s'entendre n'ont pu se trouver rigoureusement d'accord, que parce qu'ils l'étaient, l'un et l'autre pris à part, avec un instrument supérieur qui leur donne le ton.