DIXIEME ENTRETIEN
Le sénateur. — Dites-nous, Monsieur le chevalier, si vous n'avez point rêvé aux sacrifices la nuit dernière?
Le chevalier. — Oui, sans doute, j'y ai rêvé; et comme c'est un pays absolument nouveau pour moi, je ne vois encore les objets que d'une manière confuse. Il me semble cependant que le sujet serait très digne d'être approfondi, et si j'en crois ce sentiment intérieur dont nous parlions un jour, notre ami commun aurait réellement ouvert dans le dernier entretien une riche mine qu'il ne s'agit plus que d'exploiter.
Le sénateur. — C'est précisément sur quoi je voulais vous entretenir aujourd'hui. Il me parait, Monsieur le comte , que vous avez mis le principe des sacrifices audessus de toute attaque , et que vous en avez tiré une foule de conséquences utiles. Je crois de plus que la théorie de la réversibilité est si naturelle à l'homme qu'on peut la regarder comme un vérité innée dans toute la force du terme , puisqu'il est absolument impossible que nous l'ayons apprise. Mais croyez- vous qu'il le fût également de découvrir ou d" entrevoir au moins la raison de ce dogme universel?
Plus on examine l'univers, et plus on se sent porté à
croire que le mal vient d'une certaine division qu'on ne sait expliquer, et que le retour au bien dépend d'une force contraire qui nous pousse sans cesse vers une certaine unité tout aussi inconcevable *, Cette communauté de mérites, cette réversibilité que vous avez si bien prouvées , ne peuvent venir que de cette unité que nous ne comprenons pas. En rétléchissant sur la croyance générale et sur l'instinct naturel des hommes, on est frappé de cette tendance qu'ils ont à unir des choses que la nature semble avoir totalement séparées : ils sont très disposés, par exemple, à regarder un peuple, une ville, une corporation, mais surtout une famille , comme un être moral et unique, ayant ses bonnes et ses mauvaises qualités, capable de mériter ou démériter, et susceptible par conséquent de peines et de récompenses. Delà \ienile préjugé, ou, pour parler plus exactement , le dogme de la noblesse , si universel et si enraciné parmi les hommes. Si vous le soumettez à l'examen de la raison, il ne soutient pas l'épreuve ; car il n'y a pas , si nous ne consultons que le raisonnement , de distinction qui nous soit plus étrangère C£ue celle que nous tenons de nos aïeux : cependant il n'en est pas de plus estimée, ni même de plus volontiers reconnue, hors le temps des factions, et alors même les attaques qu'on lui porte sont encore un hommage indirect et une reconnaissance formelle de cette .grandeur qu'on voudrait anéantir.
Si la gloire est héréditaire dans l'opinion de tous les hommes, le blâme l'est de même , et par la même raison.
1. Le genre humain en corps pourrait, dans celte supposition, adresser à Dieu ces mêmes paroles employées par saint Augustin parlant de luimême : « Je fus coupé en pièces au moment où je me séparai de ton unité « pour me perdre dans une foule d'objets : lu daignas rassembler les mor- « ceaux de moi-môme. « Colligens me à dispersione in quâ frustraiiin discisHUS suiii, duiit, ab uno te aveinas in mulia evaniii. [D. August., Conloss., n, 1, 2.)
On demande quelquefois, sans trop y songer, pourquoi la honte d'un crime ou d'un supplice doit retomber sur la postérité du coupable; et ceux qui font cette question se vantent ensuite du mérite de leurs aïeux : c'est une contradiction manifeste.
Le chevalier. — Je n'avais jamais remarqué cette analogie.
Le sénateur. — Elle est cependant frappante. Un de vos aïeux , Monsieur le chevalier (j'éprouve un très grand plaisir à vous le rappeler), fut tué en Egypte cà la suite de saint Louis; un autre périt à la bataille de Marignan en disputant un drapeau ennemi; enfin votre dernier aïeul perdit un bras à Fontenoi. Vous n'entendez pas sans doute que cette illustration vous soit étrangère, et vous ne me désavouerez pas, si j'affirme que vous renonceriez plutôt à la vie qu'à la gloire qui vous revient de ces belles actions. Mais songez donc que si votre ancêtre du XIII* siècle avait livré saint Louis aux Sarrasins, au lieu de mourir à ses côtés , cette infamie vous serait commune par la même raison et avec la même justice qui vous a transmis une illustration tout aussi personnelle que le crime, si l'on n'en croyait que notre petite raison. Il n'y a pas de milieu, Monsieur le chevalier; il faut ou recevoir la honte de bonne grâce, si elle vous échoit, ou renoncer à la gloire. Aussi l'opinion sur ce point n'est pas douteuse. Il n'y a, sur le déshonneur héréditaire, d'autre incrédule que celui qui en souffre : or, ce jugement est évidemment nul. A ceux qui, pour le seul plaisir de montrer de l'esprit et de contredire les idées reçues, parlent, ou même font des livres contre ce qu'ils appellent le hasard ou le préjugé de la naissance, proposez, s'ils ont un nom ou seulement de l'honneur, de s'associer par le mariage une famille flétrie dans les temps anciens, et vous verrez ce qu'ils vous répondront.
Quant à ceux qui n'auraient ni l'un ni l'autre , comme ils parleraient aussi pour eux, il fudrait les laisser dire.
Cette même théorie ne pourrait-elle point jeter quelque jour sur cet inconcevable mystère de la punition des fils pour les crimes de leurs pères? Rien ne choque au premier coup d'œil comme une malédiction héréditaire : cependant, pourquoi pas, puisque la bénédiction l'est de même? Et prenez garde que ces idées n'appartiennent pas seulement à la Bible, comme on l'imagine souvent. Cette hérédité heureuse ou malheureuse est aussi de tous les temps et de tous les pays : elle appartient au Paganisme comme au Judaïsme ou au Christianisme ; à Tenfance du monde comme aux vieilles nations ; on la trouve chez les théologiens, chez les philosophes, chez les poètes, au théâtre et à l'Éghse.
Les arguments que la raison fournit contre cette théorie ressemblent à celui de Zenon contre la possibilité du mouvement. On ne sait que répondre, mais on marche. La famille est sans doute composée d'individus qui n'ont rien de commun suivant la raison, mais, suivant l'instinct et la persuasion universelle, toute famille est une.
C'est surtout dans les familles souveraines que brille cette unité : le souverain change de nom et de visage ; mais il est toujours, comme dit l'Espagne, moi le roi. Vos Français, Monsieur le chevalier, ont deux belles maximes plus vraies peut-être qu'ils ne pensent : l'une de droit civil, le mort saisit le vif; et l'autre de droit public, le roi ne meurt pas. Il ne faut donc jamais le diviser par la pensée lorsqu'il s'agit de le juger.
On s'étonne quelquefois de voir un monarque innocent périr misérablement dans l'une de œs castastrophes politiques si fréquentes dans le monde. Vous ne croyez pas sans doute que je veuille étouffer la compassion dans les cœurs; et vous savez ce que les crimes récents ont fait
LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG. 12i
souffrir au mien : néanmoins, à s'en tenir à la rigoureuse raison, que veut-on dire? tout coupable peut être innocent et même saint le jour de son supplice. Il est des crimes qui ne sont consommés et caractérisés qu'au bout d'un assez long espace de temps : il .en est d'autres qui se composent d'une foule d'actes plus ou moins excusables, pris à part, mais dont la répétition devient à la fin très criminelle. Dans ces sortes de cas, il est évident que la peine ne saurait précéder le complément du crime.
Et" même dans les crimes instantanés, les supplices sont toujours suspendus et doivent l'être. C'est encore une de ces occasions si fréquentes où la justice humaine sert d'interprète à celle dont la nôtre n'est qu'une image et une dérivation.
Une étourderie, une légèreté, une contravention à quelque règlement de police, peuvent être réprimées sur-le-champ; mais dès qu'il s'agit d'un crime proprement dit, jamais le coupable n'est puni au moment où il le de\'ient. Sous l'empire de la loi maliométane, l'autorité punit et même de mort l'homme qu'elle en juge digne au moment et sur le lieu même où elle le saisit; et ces exécutions brusques, qui n'ont pas manqué d'aveugles admirateurs, sont néanmoins une des nombreuses preuves de l'abrutissement et de la réprobation de ces peuples. Parmi nous, l'ordre est tout différent : il faut que le coupable soit arrêté ; il faut qu'il soit accusé ; il faut qu'il se défende ; il faut surtout qu'il pense à sa conscience et i\ ses affaires; il faut des préparatifs matériels pour son supplice ; il faut enfin , pour tenir compte de tout , un certain temps pour le conduire au lieu du châtiment, qui est fixe. L'échafaud est un autel : il ne peut donc être placé ni déplacé que par l'autorité ; et ces retards , respectables jusque dans leurs excès, et qui de même ne
manquent pas d'aveugles détracteurs , ne sont pas moins une preuve de notre supériorité.
Si donc il arrive que, pendant la suspension indispensable qui doit avoir lieu entre le crime et le châtiment , la souveraineté vienne à changer de nom , qu'importe à la justice? il faut qu'elle ait son cours ordinaire. En faisant même abstraction de cette unité que je contemple dans ce moment, rien n'est plus juste humainement; car nulle part l'héritier naturel ne peut se dispenser de payer les dettes de la sucession, à moins qu'il ne s'abstienne. La souveraineté répond de tous les actes de la souveraineté. Toutes les dettes, tous les traités, tous les crimes l'obligent. Si, par quelque acte désordonné, elle organise aujourd'hui un germe mauvais dont le déve/oppement naturel doit opérer une catastrophe dans cent ans, ce coup frappera justement la couronne dans cent ans. Pour s'y soustraire il fallait la refuser. Ce n'est jamais ce roi, c'est LE ROI qui est innocent ou coupable. Platon, je ne sais plus où, dans le Gorgias peut-être , a dit une chose épouvantable à laquelle j'ose à peine penser ^ ; mais si l'on entend sa proposition dans le sens que je vous présente maintenant, il pourrait bien avoir raison. Des siècles peuvent s écouler justement entre l'acte méritoire et la récompense, comme entre le crime et le châtiment. Le roi ne peut naitre, il ne peut mourir qu'une fois : il dure autant que la royauté. S'il devient coupable, il est traité avec poids et mesure : il est, suivant les circonstances , averti , menacé , humilié , suspendu , emprisonné , jugé ou sacrifié.
Après avoir examiné l'homme, examinons ce qu'il y a de plus merveilleux en lui, la parole; nous trouverons en-
1. npocTTâiï); 7i6).£(i>ç oOo' elç ttote dtôt'xwç «JtôXoiTO Ù7t' aÙTVï; xrj; it6).ew; f)î npofftaTeï. (Plat., Gorgias, Opp., t. VI, éJit. Bipont., page 156.)
corele même mystère, c'est-à-dire, division inexplicable et tendance vers une certaine unité toilt aussi inexplicable. Les deux plus grandes époques du monde spirituel sont sans doute celle de Babel, où les langues se divisèrent, et celle de la Pentecôte, où elles firent un mer veilleux effort pour se réunir : on peut même observer là-dessus, en passant, que les deux prodiges les plus extraordinaires dont il soit fait mention dans l'histoire dé l'homme sont, en même temps, les faits les plus certains dont nous ayons connaissance. Pour les contester il faut manquer à la fois de raison et de probité.
Voilà comment tout ayant été divisé, tout désire la réunion. Les hommes, conduits par ce sentiment, ne cessent de l'attester de mille manières. Ils ont voulu, par exiemple, que le mot union signifiât la tendresse, et ce mot de te)idresse même ne signifie que la disposition à l'union. Tous leurs signes d'attachement (autre mot créé par le même sentiment) sont des unions matérielles. Ils se touchent la main, ils s'embrassent. La bouche étant l'organe de la parole , qui est elle-même l'organe et l'expression de l'intelligence, tous les hommes ont cru qu'il y avait dans le rapprochement de deux bouches humaines quelque chose de sacré qui annonçait le mélange des deux âmes. Le vice s'empare de tout et se sert de tout, mais je n'examine que le principe.
La religion a porté à l'autel le baiser de paix avec grande connaissance de cause : je me rappelle même ivoir rencontré , en feuilletant les saints Pères , des pasages où ils se plaignent que le crime ose faire servir L ses excès un signe saint et mystérieux ^ Mais soit qu'il
1. Il est impossible de savoir quels textes l'interloculeur avait eu ea vue, i même s'il s'en rappelait quelques-uns bien distinctement. Je ne puis ci- ;r sur ce point que deux passages; l'un de Clément d'Alexandrie, l'auln? e saint Jean-Chrysostôme. Le premier dit (Pedag., lib. III, ch. xi.) : Qu'il
assouvisse l'effronterie, soit qu'il effraie la pudeur ou qu'il rie sur les lèvres pures de l'épouse et de la mère, d'où viennent sa généralité et sa puissance?
Notre unité mutuelle résulte de notre unité en Dieu tant célébrée par la philosophie même. Le système de Malebranche de la vision en Dieu n'est qu'un superbe commentaire de ces mots si connus de saint Paul : C'est en lui que nous avons la vie , le mouvement et l'être. Le panthéisme des stoïciens et celui de Spinosa sont une corruption de cette grande idée ; mais c'est toujours le même principe, c'est toujours cette tendance vers l'unité. La première fois que je lus dans le grand ouvrage de cet admirable Malebranche, si néghgé par son injuste et aveugle patrie : Que Dieu est le lieu des esprits comme
n'y a rien dp. plus criminel que de faire servir au vice un signe mystique de sa nature,
Le second est moins laconique. « Il a été donné, dit-il, pour allumer « dans nous le feu de la charité, afin que de cette manière nous nous « aimions comme des frères, comme des pères et des enfants s'aiment « entre eux... Ainsi les âmes s'avancent l'une vers l'autre pour s'unir... « Mais je ne puis ajouter d'autres choses sur ce sujet... Vous m'entendez,
« vous qui êtes admis aux mystères Et vous, qui osez prononcer des
« paroles outrageantes ou obscènes, songez quelle bouche vous profanez, « et tremblez... Quand l'Apôtre disait aux fidèles : Saluez-vous par le « baiser... c'était pour unir et confondre leurs âmes. » Per oscuia inter se copulavit. (D. Joan. Chrysost. in II, ad Cor. epist. conira. hom. xxx., inter opp. cura Bern. de Moiitfaucon. Paris, MDCCXXXII, tom. X, page 650,651.)
On peut encore citer Pline le naturaliste. « Il y a, dit-il, je ne sais quelle « religion attachée à certaines parties du corps. Le revers de la main, par « exemple, se présente au baiser...; mais si nous appliquons le baiser aux « yeux, nous semblons pénétrer jusqu'à l'âme et la toucher. »
Inest et aliis partibus quxdam religio : sicut dextra osculis aversa appelitnr... hos {çculos) cùni osculamur, animum ipsum videmur attingere. (C. Pliii. Snc. Hist. nat, curis Harduini. Paris, MDCLXXXV; in-4", tome IJ, gg 5'i, 103, pages 547, 595.)
{?i'ote de l'éditeur.)
l'espace est le lieu des corps ^, je fus ébloui par cet éclair de génie et prêt à me prosterner. Les hommes ont peu dit de choses aussi belles.
J'eus la fantaisie jadis de feuilleter les œuvres de M"* Guyon, uniquement parce qu'elle m'avait été recommandée par le meilleur de mes amis, François de Cambrai. Je tombai sur un passage du commentaire sur le Cantique des Cantiques , où cette femme célèbre compare les intelligences humaines aux eaux courantes qui sont toutes parties de l'Océan, et qui ne s'agitent sans cesse que pour y retourner. La comparaison est suivie avec beaucoup de justesse; mais vous savez que les morceaux de prose ne séjournent pas 'dans la mémoire. Heureusement je puis y suppléer en vous récitant des vers inexprimablement beaux de Métastase"^, qui a traduit