In eeternnm et tUtrà
(Exode, XV, 18, Michée, IV, h.) Au-delà des temps et des âges, Au-delà de l'éternilé.
(Racine, Esther, dern. vers.)
Un habile critique français n'aime pas trop cette expression : « On ne « conç-oil pas, dit-il, qu'il y ait quelque chose au delà de l'éternité. Cette « expression ne serait point à l'abri de la critique , si elle n'était pas auto- « risée par l'Écriture. Dominus regnabit in xternum et ultra. » (Geoffroi, sur le texte de Racine qu'on vient de lire.)
Mais Bôurdaloue est d'un autre avis : « Par delà l'éternité, dit-il, ex- « pression divine et mystérieuse. » (Troisième sermon sur la purificatioo de la Vierge, troisième partie.) Et la bonne madame Guyon a dit aussi: Dans les siècles des siècles et au delà. (Disc, chrét., XLVI, n° 1.
tout étant consommé , un ange criera au milieu de fespace évanouissant : il n'y a plus de temps ^ !
Si vous me demandez ensuite ce que c'est que cet esprit prophétique que je nommais tout à l'heure, je vous répondrai que jamais il n'y eut dans le monde de grands événements qui n aient été prédits de quelque manière. Machiavel est le premier homme de ma connaissance qui ait avancé cette proposition ~ ; mais si vous y réfléchissez vous-mêmes, vous trouverez que l'assertion de cq pieux écrivain est justifiée par toute l'histoire. Vous en avez un dernier exemple dans la révolution française , prédite de
1. Alors l'ange jura par celui qui vit dans les siècles des siècles... qu'il n'y aurait plus de temps. (Apoc. X, 6.)
2. Le morceau de Machiavel sur les prophéties mérite en effet grande attention : D'onde ei si nasca io non so, etc., c'est-à-dire :
« Je ne saurais en donner la raison : mais c'est un fait attesté par toute <( l'histoire ancienne et moderne, que jamais il n'est arrivé de grand mal- « heur dans une ville ou dans une province qui n'ait été prédit par quel- « ques devins ou annoncé par des r^élations, des prodiges ou autres -' signes célestes. Il serait fort à désirer que la cause en fût discutée par " les hornmes instruits dans les choses naturelles ou surnaturelles, avan- <■ tage que je n'ai point. Il peut se faire que notre atmosphère, étant, " comme l'ont cru certains philosophes *, habitée par une foule d'esprits '■ qui prévoient les choses futures par les lois mêmes de leur nature, ces « intelligences, qui ont pitié des hommes, les avertissent par ces sortes de <( signes, afin qu'ils puissent se tenir sur leurs gardes. Quoi qu'il en soit, « le fait est certain, et toujours après ces annonces, on voit arriver des « choses nouvelles et extraordinaires. (Mach! Disc. , sur Ïite-Live, I, 56.)
Entre mille preuves de cette vérité, l'histoire d'Amérique en présente «ne remarquable : « Si l'on en croit les premiers historiens espagnols ot « les plus estimés, il y avait parmi les Américains une opinion presque « universelle que quelque grande calamité les menaçait et leur serait ap- « portée par une race de conquérants redoutables, venant des régions de
C'était un dogme pythagoricien, eîvat Travta tov aépa i/ùyoiv £(i.ir),twv <Laert., in Pyth.) Il y a en lair, dit Plutarque, des natures grandes et puissantes, au demeurant malignes et mal accointables. (Plut., de Iside et Osiride, cap. XXIV, trad. d'Amyot.) Saint Paul, avant Plutarque, avait consacré cette antique croyance. (Ephes. II, 2.)
tous côtés et de la manière la plus incontestable. Mais pour en revenir au point d'où je suis parti, croyez-vous que le siècle de Virgile manquât de beaux esprits qui se moquaient, et de la grande année, et du siècle d'or, et
« l'Est pour dévaster leur contrée, etc. » (Robertson, Hist. de l'Amérique, tom. III, in-12;liv. V, page 39.)
Ailleurs, le même historien rapporte Id- discours de Montézuma aux grands de son empire : « Il leur rappelle les traditions et les prophéties qui « annonçaient depuis longtemps l'arrivée d'un peuple de la même race n qu'eux, et qui devait prendre possession du pouvoir suprême. » [Ibid., page 128, sur l'année 1520.)
On peut voir à la page 103, A. 1519, l'opinion de Montézuma sur les Espagnols. La lecture du célèbre Solis ne laisse aucun doute sur ce fait.
Les traditions chinoises tiennent absolument le même langage. On lit dans le Chouking ces paroles remarquables : Quand une famille s'approche du trône par ses vertus, et qu'une autre est prête à en descendre en punition de ses crimes, l'homme parfait en est instruit par des signes avant-coureurs. (Mémoires sur les Chinois, in-4°, tome I, p. 482.)
Les missionnaires ont placé sous ce texte la note suivante :
« L'opinion que les prodiges et les phénomènes annoncent les grandes « catastrophes, le changement des dynasties, les révolutions dans le gou- « vernement, est générale parmi nos lettrés. Le Tien, disent-ils, d'après le « Chouking et autres anciens livres, ne frappe jamais de grands coups sur « une nation entière sans l'inviter à la pénitence par des signes sensibles « de sa colère. » {Ibid.)
Nous avons vu que le plus grand événement du monde était universellement attendu. De nos jours, la révolution française a fourni un exemple des plus frappants de cet esprit prophétique qui annonce constamment les grandes catastrophes. Depuis l'épître dédicatoire de Nostradamus au roi de France (qui appartient au xvi^ siècle), jusqu'au fameux sermon du père Beauregard : depuis les vers d'un anonyme, destinés au fronton de Sainte- Geneviève, jusqu'à la chanson de M. de Liste, je ne crois pas qu'il y ait eu de grand événement annoncé aussi clairement et de tant de côtés. Je pourrais accumuler une foule de citations : je les supprime, parce qu'elles sont assez connues et parce qu'elles allongeraient trop cette note.
Cicéron, examinant la question de savoir pourquoi nous sommes instruits dans nos songes de plusieurs événements, futurs (jamais l'antiquité n'a douté de ce fait), en rapporte trois raisons d'après le philosophe grec Posidonius : 1" L'esprit humain prévoit plusieurs choses sans aucun se-
de la chaste Lucine , et de r auguste mère , et du mijstérieux enfant? Cependant tout cela était vrai :
L'enfant du haut des cieux était prêt à descendre.
Et vous pouvez voir dans plusieurs écrits, nommément dans les notes que Pope a jointes à sa traduction en vers du Pollion, que cette pièce pourrait passer pour une version dlsaïe. Pourquoi voulez-vous qu'il n'en soit pas de même aujourd'hui? l'univers est dans l'attente. Comment mépriserions-nous cette grande persuasion? et de quel droit condamnerions-nous les hommes qui, avertis par ces signes divins, se livrent à de saintes recherches?
Voulez-vous une nouvelle prjeuve de ce qui se prépare? cherchez-la dans les sciences : considérez bien la marche de la chimie , de l'astronomie même , et vous verrez où elles nous conduisent. Croiriez- vous , par exemple, si vous n'en étiez avertis , que Newton nous ramène à Pythagore , et qu'incessamment il sera démontré que les corps sont mus précisément comme le corps humain, par des intelligences qui leur sont unies, sans qu'on sache comment? C'est cependant ce qui est sur le point de se vérifier, sans qu'il y ait bientôt aucun moyen de disputer. Cette doctrine pourra sembler paradoxale sans doute , et même ridicule, parce que Fopinion environnante en impose; mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie ; l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée ; et peut-
( ours extérieur, en vertu de sa parenté avec la nature divine, IP l'air est plein d'esprits immortels qui connaissent ces clioses et les font connaître; 3" les dieux enfin les révèlent immédiatement* En faisant abstraction de la troisième explication, qui rentre pour nous dans la seconde, on retrouve ici la pure doctrine de P) thagore et de saint Paul.
* Cic, de Div. I.
être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au xviii® siècle qui dure toujours; car les siècles intellectuels ne se règlent pas sur le calendrier comme les siècles proprement dits. Alors des opinions, qui nous paraissent aujourd'hui ou bizarres ou insensées, seront des axiomes dont il ne sera pas permis de douter; et l'on parlera de notre stwpidité actuelle comme nous parlons de la superstition du moyen âge. Déjà même la force des choses a contraint quelques savants de l'école matérielle à faire des concessions qui les rapprochent de V esprit; et d'autres, ne pouvant s'empêcher de pressentir cette tendance sourde d'une opinion puissante , prennent contre elle des précautions qui font peut-être , sur les véritables observateurs, plus d'impression qu'une résistance directe. De là leur attention scrupuleuse à n'employer que des expressions matérielles. Il ne s'agit jamais dans leurs écrits que de lois mécaniques , de principes mécaniques, d' disiTonomie physique , etc. Ce n'est pas qu'ils ne sentent à merveille que les théories matérielles ne contentent nullement l'intelligence : car, s'il y a quelque chose d'évident pour l'esprit humain non préoccupé, c'est que les mouvements de l'univers ne peuvent s'expliquer par des lois mécaniques^; mais c'est précisément parce qu'Us le
1. A ces idées, je me permettrai d'en ajouter ici quelq ires- unes que je donne seulement comme de simples doutes; car il n'est permis de se montrer dogmatique que lorsqu'on a le droit de ne pas douter : or, ce droit ne nous appartient que dans les choses qui ont fait l'objet principal de nos études. N'étant donc point mathématicien, j'exprimerai avec réserve et sans prétention des doutés qui ne sont pas toujours à mépriser, puisqu'il n'y a pas de science qui ne doive rendre compte à la métaphysique et répondre à ses questions.
Le mot d'attraction est évidemment faux pour exprimer le système du monde. 11 eût fallu en trouver un qui exprimât la combinaison des deux forces : car j'ai autant et même plus de droit d'appeler un newtonien tangentiaire (}\xnttractionnai>-o.. si l'attraclion seule existait, toute la matière de l'uiùversne serait qu'une masse inerte et immobile. La force
sentent qu'ils mettent pour ainsi dire des mots en garde 3ontre des vérités. On ne veut pas l'avouer, mais on n'est plus retenu que par l'engagement et par le respect hu-
tangenlielle, quon emploie pour expliquer les mouvements cosmiques^ n'est qu'un mot mis à la place d'une chose. Cette question n'étant point une de celles qu'il est impossible de pénétrer, la réseive à cet égard serait un tort. Ce n'est pas que, dans une foule de livres, on ne nous dise : Qu'il est superflu de se livrer à ces sortes de recherches; que les premières causes sont inabordables ; qu'il suffit à notre faible intelligence d'interroger l'expérience et de connaître les faits, etc. Mais il ne faut pas être la dupe de cette prétendue modestie. Toutes les fois qu'un savant du dernier siècle prend le ton humble et semble craindre de décider, on peut être sûr qu'il voit une vérité qu'il voudrait cacher. 11 ne s'agit nullement ici d'un mystère qui nous impose le silence; nous avons au contraire toutes les connaissances qu'exige la solution du problème. Nous savons que tout mouvement est un effet : et nous savons de plus que l'origine du mouvement ne saurait se trouver que dans l'esprit; ou, comme disaient les anciens si souvent cités dans cet ouvrage : Que le principe de tout mobile ne doit être cherché que dans l'immobile. Ceux qui ont dit qu& le mouvement est essentiel à la matière, ont d'abord commis un grand crime, celui déparier contre leur conscience; car je ne crois pas qu'il y ait d'homme sensé qui ne soit persuadé du contraire, ce qui les rend absolument inexcusables : et de plus on peut les soupçonner légitimement de ne pas savoir ce qu'ils affirment. En effet, celui qui affirme d'une manière abstraite que le mouvement est essentiel à la matière n'affirme rien du tout; car il n'y a point de mouvement abstrait et réel : tout mouvement est un mouvement particulier qui produit son effet. 11 ne s'agit donc point de savoir si le mouvement est essentiel à la matière ; mais si le mouvement, ou la suite et l'ensemble des mouvements qui doivent produire, par exemple un minéral, une plante, un animal, etc., sont essentiels à la matière; si l'idée de la matière emporte nécessairement celle à! une émeraude, d'wn rossignol , d'im rosier, et même de cette émeraude, de ce rosier, de ce rossignol individuel, etc. : ce qui devient l'excès du ridicule. 11 n'y a point dans la nature de mouvement aveugle ou de turbulence: tout mouvement a un but et un résultat de destruction ou d'organisation, en sorte qu'on ne peut soutenir le mouvement essentiel sans affirmer en même temps les résultats essentiels : or, le mouvement se trouvant ainsi évidemment et nécessairement joint à l'intention, il s'ensuit qu'en supposant le mouvement essentiel de la matière, on admet l'intention essentielle et nécessaire; c'est-à-dire qu'on ramène ïesprit par l'argument même qui voudrait s'en débarrasser.
Lorsque le système newtonien parut dans l'univers, il plut au siècle.
main. Les savants européens sont dans ce moment des espèces de conjurés ou d'initiés, ou comme il vous plaira de les appeler, qui ont fait de la science une sorte de monopole , et qui ne veulent pas absolument qu'on sache plus ou autrement qu'eux. Mais cette science sera inces-
bien moins par sa vérité, qui était encore discutée, que par l'appui qu'il semblait donner aux opinions qui allaient distinguer à jamais ce siècle fatal. Cotes, dans la fameuse préface qu'il mit à la tête du livre des Principes, se hâta d'avancer que l'attraction était essentielle à la matière; mais l'auteur du système fut le premier à désavouer son illustre élève. 11 déclara publiquement qu'il n'avait jamais entendu soutenir cette proposition, et même il ajouta qu'il n'avait ja^nais vu la préface de Cotes *.
Dans la préface même de son fameux livre, Newton déclare solennellement et à diverses reprises çttesow système ne touche point àl a physique; qu'il n'entend attribuer aucune force aux centres; en un mot, qu'il n'entend point sortir du cercle des mathématiques (quoiqu'il semble assez difficile de comprendre celte sorte d'abstraction).
Les Nevvloniens, ne cessant de parler de physique céleste, semblent se mettre ainsi en opposition directe avec leur maître, qui a toujours exclu <le son système toute idée physique, ce qui m'a paru toujours très remar- •quabie.
De là encore cette autre contradiction frappante parmi les Newtoniens; car ils ne cessent de dire que l'attraction n'est pas un système, mais un fait; et cependant quand ils en viennent à la pratique, c'est bien un sysième qu'ils défendent. Ils parlent des deux forces comme de quelque <.hose de réel, et véritablement, si l'attraction n'était pas un système, elle ne serait rien, puisque tout se réduirait au fait ou à l'observation.
Dernièrement encore (1819), l'Académie royale de Paris a demandé : Si l'on pouvait fournir, par la théorie seule, des tables de la lune aussi parfaites que celles qui ont été construites par l'observation.
Il y a donc encore un doute sur ce point, et le simple bon sens, étranger aux profonds calculs, serait tenté de croire que l'attraction n'est que l'observation représentée par des formules, ce que je n'affirme point
* La chose paraît incroyable; et cependant rien n'est plus vrai, à moins qu'on ne suppose, ce qui n'est pas permis, que Newton en a imposé; car dans ses letti-es théologiques au docteur Bcnlley, il dit expressément, en parlant de la préface de Cotes, « qu'il ne l'a jamais lue ni même vue. » (Newionnus non vidit.) C'est de ce Cotes, emporté à la fleur de son âge, que Newton lit cettp =uperhe oraison funèbre : — Si Cotes avait vécu, nous auriona su quelque chose.
samment honnie par une postérité illuminée , qui accusera justement les adeptes d'aujourd'hui de n'avoir pas su tirer des vérités que Dieu leur avait livrées les conséquences les plus précieuses pour l'homme. Alors, toute
cependant, car je n'entends point sortir de ce ton de réserve auquel j'a; protesté de m'astreindra rigoureusement.
Il y a cependant des choses certaines indépendamment de tout calcul ; • il est certain, par exemple, que les Newtoniens ne doivent point être écoutés lorsqu'ils disent : Qu'ils ne sont point obligés de nommer la force qui agite les astres, et que cette force est un fait. Je le répète , gardons-nous de la philosophie moderne toutes les fois qu'elle s'incline respectueusement et qu'elle dit : Je n'ose pas avancer : c'est une marque certaine qu'elle voit devant elle une vérité qu'elle craint. Le mouvement des astres n'est pas plus mystérieux qu'un autre : tout mouvement naissant d'un mouvement antécédent jusqu'à ce qu'on arrive à une volonté, l'astre ne peut être mû que par une impulsion mécanique, s'il est au rang des mouvements secondaires, ou par une volonté, s'il est considéré comme mouvement primitif. Les Newtoniens sont donc obligés de nous dire quel est le moteur matériel qu'ils ont chargé de conduire les astres dans le vide; et en effet ils ont appelé à leur secours je ne sais quel éther ou (luide merveilleux, pour maintenir l'honneur du mécanisme, et l'on peut voir dans ce genre l'excès de la déraison humaine dans les ouvrages de Lesage, de Genève. De pareils systèmes ne sont pas moins dignes d'une réfutation. Cependant ils sont précieux sous un certain rapport, en ce qu'ils montrent le désespoir de ces sortes de philosophes qui sauraient bien ap. puyer leurs opinions de quelque supposition un peu tolérable, si elle existait.
Nous voici donc nécessairement portés à la cause immatérielle, et il ne s'agit plus que de oavoir si nous devons admettre une cause seconde ou remonter immédiatemment à la première; mais dans l'un et l'autre cas, que deviennent les forces et leur combinaison, et tout le système mécanique? Les astres tournent parce qu'une intelligence les fait tourner. Si l'on veut représenter tous les mouvements par des nombres, on y parviendra jiarfailement, je le suppose; mais rien n'est plus indifférent à l'existence du principe nécessaire.
Si je tourne en rond dans une plaine ^ et que des observateurs lointains disent que je suis agité par deux forces, etc., ils sont bien les maîtres, et leurs calculs seront incontestables. Le fait est cependant que je tourne parce que je veux tourner.
Il faut encore se rappeler ici ce qu'a dit Newton " sur l'indispensable dis-
* Voyez encore ses Lettres théologiques au docteur Bentley.
182 LES SOIRÉES DE SATNT-PÉTERSB0UR6.
la science changera de face : l'esprit, longtemps détrôné et oublié, reprendra sa place. Il sera démontré que les traditions antiques sont toutes vraies ; que le Paganisme entier n'est qu'un sytème de vérités corrompues et déplacées; qu'il suffit de les nettoyer pour ainsi dire et de les remettre à leur place pour les voir briller de tous leurs rayons. En un mot toutes les idées changeront ; et puisque que de tous côtés une foule d'élus s'écrient de concert : VENEZ, SEIGNEUR, VENEZ ! pourquoi blàmeriez-vous les hommes qui s'élancent dans cet avenir majestueux et se glorifient de le deviner? Comme les poètes qui, jusque dans nos temps de faiblesse et de décrépitude, présentent
tinction des possibilités physiques «u simplement théoriques et métaphysiques.
Peut-on, disait-il, imaginer dix mille aiguilles debout sur une glace poliet Sans doute, il ne s'agit que de la simple théorie. 11 suffit de les supposer toutes parfaitement d'aplomb; pourquoi tomberaient-elles d'un côlo plus que d'un autre? mais si nous entrons dans le cercle physique, on ne sait plus imaginer rien d'aussi impossible.
Il en est absolument de même du système du monde : cette machine peut-elle être réglée par des forces aveugles? sans doute encore, sur le papier, avec des formules algébriques et des figures; mais dans la réalité, nullement. Nous sommes ramenés aux aiguilles. Sans une intelligence opérante ou coopérante l'ordre n'est plus possible. En un mot, le système physique est physiquement impossible.
Il ne nous reste donc qu'à choisir, comme je l'ai dit, entre l'intelligence première et l'intelligence créée.
Mais entre ces deux suppositions, il n'y a pas moyen de délibérer longtemps; la raison et les traditions antiques, qu'on néglige infiniment trop dans notre siècle, nous auront bientôt décidés.
En suivant ces idées, on comprendra comment le Sabéisme fut la pluA ancienne des idolâtries;
Pourquoi on attribua une divinité à chaque planète, qui la présidait et semblait s'amalgamer avec elle en lui donnant son nom;
Pourquoi la planète, satellite de la terre (chose parfaitement ignorée des hommes qui vécurent dans les temps primitifs), pourquoi, dis-je, cette
dans encore quelque lueurs pâles de l'esprit prophétique qui se manifeste chez eux par la faculté de deviner les langues et de les parler purement avant qu'elles soient formées, de même les hommes spirituels éprouvent quelquefois des moments d'enthousiasme et d'inspiration qui les transportent dans l'avenir, et leur permettent de pressentir les événements que le temps mûrit dans le lointain.
planète, à la différence des autres, était présidée, suivant eux, par une divinité qui appartenait encore à la terre et aux enfers *.
Pourquoi ils croyaient qu'il y avait autant de métaux que de planètes, chacune d'elles donnant son nom et son signe à l'un des métaux**.
Ce qui n'est pas moins singulier, c'est qu'il y a des demi-planètes comme il y a des demi-métaux, car les astéroïdes sont des demi-planètes.
Il reste aussi toujours sept planètes à l'usage de l'homme comme sept métaux.
Pourquoi Job attestait le Seigneur qu'il n'avait jamais approché la main de sa bouche en regardant les astres *** ;
Pourquoi les prophètes emploient si souvent l'expression d'armée des deux **** ;
Pourquoi Origène disait qite le soleil, la lune et les étoiles offrent des prières au Dieu suprême par son Fils unique;... qu'ils aiment mieux nous voir adresser directement nos prières à Dieu, que si nous les adressions à eux, en divisant ainsi la puissance de la prière humaine ***** ;
Pourquoi Bossuet se plaignait de l'aveuglement et de la grossièreté de ces hommes qui ne veulent jamais comprendre ces génies patrons des nations et moteurs de toutes les parties de l'univers?
A cette masse imposante de traditions antiques, il faut ajouter toute la
* Tergeminamque Hecaten, tira virginis ora Diaiiae.
{Virg. iEn., v. SU.)
** Il y avait jadis sept planètes et sept métaux : il est singulier que, de no Jours, le nombre des uns et des autres ail augmenté en même proportion, car nous connaissons 28 planètes ou satellites, et 28 métaux. (Journ. dephys. Travaux et progrés dans les sciences naturelles pendant l'année 1809, cités dans le Journal de Paris, du 4 avril 1810, pages 672, 673, n» 4.)
**• Job. XXXI, 26, 27, 28.
•*** Exercitus cœli te adorai. (II. Esdras IX, 6).... Omnis militia cœlorum- Isaie, XXXIV, 4) — Mililiam cœli. (Jérém. VIII, 2.) — Adoraverunt universam militîam cœli. (Reg. lib. IV, xvn, 16.)
***** H(it5v TYiv eûxTtxriv Syvdtfitv. (Orig., adv. Cels. lib. V.) — « Celse suppose que nous comptons pour rien le soleil, la lune et les étoiles, tandis que
184 LES SOIRÉES DE SAiNT-PÉTERSBOtRG.
Rappelez- VOUS encore, Monsieur le comte, le compliment que vous m'avez adressé sur mon érudition au sujet du nombre trois. Ce nombre en effet se montre de tous côtés, dans le monde physique comme dans le moral, et dans les
théorie de l'astrologie judiciaire, qui a déshonoré sans doute l'esprit humain comme l'idolâtrie, mais qui sans doute aussi tient comme l'idolâtrie à des vérités du premier ordre, qui nous ont été depuis soustraites comme inutiles ou dangereuses, ou que nous ne savons plus reconnaître sous des formes nouvelles.
Tout nous ramène donc à l'incontestable vérité que le système du monde est inexplicable et impossible par des moyens mécaniques. De savoir ensuite comment cette vérité peut s'accorder avec les théories mathématiques, c'est ce que je ne décide point, craignant par-dessus tout de sortir du cercle des connaissances qui m'appartiennent : mais la vérité que j'ai exposée étant incontestable, et nulle vérité ne pouvant être en contradiction avec une autre, c'est aux théoriciens en titre à se tirer de cette difficulté. — Ipsi viderint.
La première fois que l'esprit religieux s'emparera d'un grand mathématicien, il arrivera très sûrement une révolution dans les théories astronomiques.
Je ne sais si je me trompe, mais cette espèce de despotisme, qui est le caractère distinctif des savants modernes, n'est propre qu'à retarder la science. Elle repose aujourd'hui tout entière sur de profonds calculs à la portée d'un très petit nombre d'hommes. Ils n'ont qu'à s'entendre pour imposer silence à la foule. Leurs théories sont devenues une espèce de religion ; le moindre doute est un sacrilège.
Le traducteur anglais de toutes les œuvres de Bacon, le docteur Schaw, a dit, dans une de ses notes dont il n'est plus à mon pouvoir d'assigner la place, mais dont j'assure l'authenticité : Qîte le système de Copernic a bien encore ses difficultés.
Certes, il faut être bien intrépide pour énoncer un tel doute. La personne du traducteur m'est absolument inconnue; j'ignore même s'il existe;
nous avouons : Qu'ils attendent aussi la manifestation des enfants de Dieu, qm sont maintenant assujettis à la vanité des choses matérielles, à cause de celui qui les y a assujettis. (Rom. VIII, 19. seqq.) Si, parmi les innombrables choses que nous disons sur ces astres, Celse avait seulement entendu : Louez-le 6 vous étoiles et lumière! ou bien, louez-le, deux des deux! (Ps. CXLVIII, 3, 4.), il ne nous accuserait pas de compter pour rien de si grands panég.vnsles de Dieu. » (Oriy., ibid., V.)
choses divines. Dieu parla une première fois aux hommes sur le mon Sinaï, et cette révélation fut resserrée, par des raisons que nous ignorons, dans les limites étroites d'un seul peuple et d'un seul pays. Après quinze siècles, une seconde révélation s'adressa à tous les hommes sans distinction, et c'est celle dont nous jouissons; mais l'uni-
il est inipossibled'apprécier ses raisons qu'il n'a pas jugé à propos de nous faire connaître; mais sous le rapport du courage, c'est un héros.
Malheureusement ce courage n'est pas commun, et je ne puis douter qu'il y ait dans plusieurs têtes (allemandes surtout) des pensées de ce genre qui n'osent se montrer.
Pour moi, je me borne à demander qu'en partant de cette vérité incontestable : Que tout mouvement suppose un moteur, et que le poussant est de nécessité absolue antérieur au poussé*, il soit fait une revue philosophique du système astronomique.
La demande me semble modeste, et je ne vois pas que personne ait droit de se fâcber.
On se fâchera encore moins, je l'espère, si je donne un exemple des doutes excités dans mon esprit par les théories mécaniques; je le choisira dans les notions élémentaires sur la figure de la terre.
On nous a dit à tous, en commençant nos instructions sur ce point, que noire planète est aplatie sur les pôles et s'élève au contraire sous l'équaleur; en sorte que les deux axes sont inégaux dans une proportion qu'il s'agit d'assigner.
Pour s'en assurer, nous a-t-on dit, il y a deux moyens, l'expérience ou les messures géodésiques, et la théorie.
Celle-ci repose sur cette vérité physique, que si une sphère tourne sur son axe, elle s'élèvera sur son équaleur en vertu de la force centrifuge, et prendra la forme d'un sphéroïde aplati.
Et l'on nous montrait dans le cabinet de physique une sphère de cuir
1. Mûv içiyr, TÎ; tiii lotat y.tvT]i7£wç (XTràffr,; àXXrj nlr\y yj triç aùr/ii; a-Jr/jv xivridatrr,!; (ieTaêo).r]; c'est-à-dire : Le mouvement peut-il avoir un autre jyrincipe que cette force qui se meut elle-même? Cette puissance est rintelligence, et cette intelligence est Dieu : et il faut nécessairement qu'elle soit antérieure à la nature physique, qui reçoit d'elle le mouvement : car comment le y.ivôiv ne serait-il pas avant le xivoù[x,£vov? {Plat., de Leg., X, 86, 87.)
Voyez encore Aristote (Physicorum, lib. UI, I, 23.) Quod cœlum movealur ex aliqud inteUecluali subslantic' ^
versalité de son action devait être encore infiniment restreinte par les circonstances de temps et de lieu. Quinze siècles de plus devaient s'écouler avant que l'Amérique
bouilli, tournant sur un axe au moyen d'une manivelle, et prenant en eft'et, en vertu de la rotation, la figure indiquée.
Et nous disions tous : Voilà qui est clair!
Mais voyez combien, pour l'âge de raison, s'élèvent d'arguments décisifs contre celte démonstration décisive.
El premier lieu, la terre n'est po<it du tout de cuir bouilli : l'intérieur I st lettre close; mais quant à l'exlérieur et à cette enveloppe de médiocre protondeur que' Dieu nous a livrée, nous voyons de l'eau et de la terre, d immenses montagnes qui s'enfoncent jusqu'à une profondeur inconnue, *t que nous pouvons regarder comme les ossements de la terre. Si cette masse, supposée immobile, venait tout à coup à recevoir le mouvement diurne, l'habitation de l'homme et des animaux serait détruite par les eaux qui accourraient sous léquateur : Ainsi la terî'e ne pouvait être ce qu'elle est, lorsqu'elle commença à tourner, etc.
En second lieu, les physiciens que j'ai en vue n'admettent point de création proprement dite. Ce mot seul les met en colère, et plusieurs ont. tait leui- profession de foi à cet égard. Or, à partir de cette hypothèse, comment pouvaient-ils dire : Que la terre a été soulevée sous l'cquateur par un mouvement qui n'a jamais commencé? Cette supposition sera trouvée impossible, si l'on y pense.
Ce n'est pas tout : supposons en troisième lieu, et laissant même de côté la question de l'éternité de la matière, que le monde au moins ait commencé; il faut que ces mécaniciens nous disent dans quelle révélation ils ont appris que, lorsque la terre commença de tourner, elle était molle et ronde : deux petites suppositions qui valent la peine d'être examinées. Si la terre devait être ronde (supi)osons-le un instant), alors elle eût été elliptique avant de tourner, et allongée sur l'axe autant précisément qu'il le ^'allait pour devenir parfaitement ronde par le mouvement de rotation.
Ainsi tout se réduit aux mesures géodésiques, et la prétendue théorie n'est rien.
Observons, en finissant, que plusieurs parties de la science, notamment celle dont il s'agit dans ce moment, reposent sui- des observations infiniment délicates, et que toute observation délicate exige une conscience délicate. La probité la plus rigoureuse est la première qualité de tout observateur
vit la lumière ; et ses vastes contrées recèlent encore une foule de hordes sauvages si étrangères au grand bienfait, qu'on serait porté à croire qu'elles en sont exclues par nature en vertu de quelque anathème primitif et inexplicable. Le grand Lama seul a plus de sujets spirituels que le pape; le Bengale a soixante millions d'habitants, la Chine en a deux cents, le Japon vingt-cinq ou trente. Contemplez encore ces archipels immenses du grand Océan, qui forment aujourd'hui une cinquième partie du monde. Vos missionnaires ont fait sans doute des efforts merveilleux pour annoncer l'Évangile dans quelques-unes de ces contrées lointaines; mais vous voyez avec quels succès. Combien de myriades d'hommes que la bonne nouvelle n'atteindra jamais ! Le cimeterre du fils d'Ismael n'a-t-il pas chassé presque entièrement le Christianisme de l'Afrique et de l'Asie? Et, dans notre Europe enfin, quel spectacle s'offre à l'œil religieux! le Christianisme est radicalement détruit dans tous les pays soumis à la réforme insensée du xvi® siècle ; et , dans vos pays catholiques mêmes, il semble n'exister plus que de nom. Je ne prétends point placer mon Éghse au-dessus de la vôtre ; nous ne sommes pas ici pour disputer. Hélas! je sais bien aussi ce qui nous manque; mais je vous prie, mes bons amis , de vous examiner avec la même sincérité : quelle haine d'un côté , et de l'autre quelle prodigieuse indifférence parmi vous pour la religion et pour tout ce qui s'y rapporte? Quel déchaînement de tous les pouvoirs catholiques contre le chef de votre religion ! à quelle extrémité l'invasion générale de vos princes n'a-t-elle pas réduit chez vous l'ordre sacerdotal ! L'esprit public qui les inspire ou les imite s'est tourné entièrement contre cet ordre. C'est une conjuration, c'est une espèce de rage; et pour moi je ne doute pas que le pape n'aimât mieux traiter une affaire ecclésiastique avec l'Angleterre qu'avec
tel ou tel cabinet catholique que je pourrais vous nommer. Quel sera le résultat du tonnerre qui recommence à gronder dans ce moment? Des millions de Catholiques passeront peut-être sous des sceptres hétérodoxes pour vous et même pour nous. S'il en était ainsi, j'espère bien que vous êtes trop éclairés pour compter sur ce qu'on appelle tolérance ; car vous savez de reste que le Catholicisme n'est jamais toléré dans la force du terme. Quand on vous permet d'entendre la messe et qu'on ne fusille pas vos prêtres, on appelle cela tolérance; cependant ce n'est pas tout à fait votre compte. Examinez-vous d'ailleurs vous-même dans le silence des préjugés, et vous sentirez que votre pouvoir vous échappe; vous n'avez plus cette conscience de la force qui reparaît souvent sous la plume d'Homère , lorsqu'il veut nous rendre sensibles les hauteurs du courage. Vous n'avez plus de héros. Vous n'osez plus rien, et l'on ose tout contre vous. Contemplez ce lugubre tableau ; joignez-y l'attente des hommes choisis , et vous verrez si les illuminés ont tort d'envisager comme plus ou moins prochaine une troisième explosion de la toute-puissante bonté en faveur du genre humain. Je ne finirais pas si je voulais rassembler toutes les preuves qui se réunissent pour justifier cette grande attente. Encore une fois, ne blâmez pas les gens qui s'en occupent et qui voient, dans la révélation même, des raisons de prévoir une révélation de la révélation. Appelez, si vous voulez,' ces hommes illuminés; je serai tout à fait d'accord avec vous, pourvu que vous prononciez le nom sérieusement.
Vous, mon cher comte, vous, apôtre si sévère de l'unité et de l'autorité, vous n'avez pas oublié sans doute tout ce que vous nous avez dit au commencement de ces entretiens, sur tout ce qui se passe d'extraordinaire dans ce moment. Tout annonce, et vos propres observations mêmes le démontrent, je ne sais quelle grande unité
vers laquelle nous marchons à grands pas. Vous ne pouvez donc pas, sans vous mettre en contradiction avec vous-même , condamner ceux qui saluent de loin cette unité, comme vous le disiez, et qui essayent, suivant leurs forces, de pénétrer des mystères si redoutables sans doute, mais tout à la fois si consolants pour vous.
Et ne dites point que tout est dit , que tout est révélé , et qu'il ne nous est permis d'attendre rien de nouveau. Sans doute que rien ne nous manque pour le salut; mais du côté des connaissances divines, il nous manque beaucoup; et quant aux manifestations futures, j'ai, comme vous voyez, mille raisons pour m'y attendre , tandis que vous n'en avez pas une pour me prouver le contraire. L'Hébreu qui accomplissait la loi n'était-il pas en sûreté de conscience? Je vous citerais, s'il le fallait, je ne sais combien de passages de la Bible qui promettent au sacrifice judaïque et au trône de David une durée égale à celle du soleil. Le Juif qui s'en tenait à l'écorce avait toute raison, jusqu'à l'événement, de croire au règne temporel du Messie; il se trompait néanmoins, comme on le vit depuis : mais savons-nous ce qui nous attend nousmêmes? Dieu sera avec nous jusquà la fin des siècles; les portes de r enfer ne prévaudront pas contre l^ Église , etc. Fort bien! en résulte-il, je vous prie, que Dieu s'est interdit toute manifestation nouvelle, et qu'il ne lui est plus permis de nous apprendre rien au delà de ce que nous savons? ce serait, il faut l'avouer, un étrange raisonnement.
Je veux , avant de finir, arrêter vos regards sur deux circonstances remarquables de notre époque. Je veux parler d'abord de l'état actuel'du protestantisme qui, de toutes parts, se déclare socinien : c'est ce qu'on pourrait appeler son ultimatum, tant -prédit à leurs pères. C'est le mahométisme européen, inévitable conséquence de la
Réforme. Ce mot de mahomélmne pourra sans doute vous surprendre au premier aspect; cependant rien n'est plus simple. Abbadie, l'un des premiers docteurs de l'Églif^^e protestante, a consacré, comme vous le savez, un volume «ntier de son admirable ouvrage sur la véi^ité de la religion chrétienne , à la preuve de la divinité du Sauveur. Or, dans ce volume, il avance avec grande connaissance de cause, que si Jésus-Christ n'est pas Dieu, Mahomet doit être incontestablement considéré comme l'apôtre et le bienfaiteur du genre humain, puisqu'il l'aurait arraché à la plus coupable idolâtrie. Le chevalier Joiies a remarqué quelque part que le mahométisme est une secte chrétienne, ce qui est incontestable et pas assez connu. La même idée avait été saisie par Leibnitz, et, avant ce dernier, par le ministre Jurieu^ L'Islamisme admettant l'unité de Dieu et la mission divine de Jésus-Christ, dans lequel cependant il ne voit qu'une excellente créature, pourquoi n'appartiendrait-il pas au Christianisme autant que l'Arianisme, qui professe la même doctrine? Il y a plus; on pourrait, je crois, tirer de l'Alcoran une profession de foi qui embarrasserait fort la conscience délicate des ministres protestants s'ils devaient la signer. Le Protestantisme ayant donc , partout où il régnait , établi presque généralement le Socinianisme , il est censé avoir anéanti le Christianisme dans la même proportion.
1. « Les Mahométans, quoi qu'on puisse dire au contraire, sontcertai- « nenient une secle de Chrétiens, si cependant des hommes qui suivent « l'hérésie impie d'Arius méritent le nom de Chrétiens. »
(Wm Jones's a description of Asia. — Worl<s, in-4°, tome V, page 388.)
Il faut avouer que les Sociniens approchent fort des Mahométans. (Leibnitz, dans ses œuvres in-4°, tome V, page 481., Esprit et pensées du même, in-S*^, tome II, page 84.)
Les Mahométans sont, comme le dit M. Jurieu, une secte du Christianisme. (Nicole, dans le traité de l'unité de l'Église, in-12, liv.lll, ch. 11^ page 3il.) On peut donc ajouter le témoignage de Nicole aux trois autres déjà cités.
Vous semble-t-il qu'un tel état de choses puisse durer, et que cette vaste apostasie ne soit pas à la fois et la cause et le présage d'un mémorable jugement?
L'autre circonstance que je veux vous faire remarquer, et qui est bien plus importante qu'elle ne paraît l'être au premier coup d'œil, c'est la société biblique. Sur ce point, Monsieur le comte , je pourrais vous dire en style de Cicéron : novi tuos sonitus^ . Vous en voulez beaucoup à cette société biblique, et je vous avouerai franchement que vous dites d'assez bonnes raisons contre cette inconcevable institution; si vous le voulez même, j'ajouterai que, malgré ma qualité de Russe, je défère beaucoup à votre Église sur cette matière : car, puisque, de l'aveu de tout le monde, vous êtes, en fait de prosélytisme, de si puissants ouvriers, qu'en plus d'un lieu vous avez pu effrayer la politique, je ne vois pas pourquoi on ne se fierait pas à vous , sur la propagation du Christianisme que vous entendez si bien. Je ne dipute donc point surtout cela, pourvu que vous me permettiez de révérer, autant que je le dois, certains membres et surtout certains protecteurs de la société, dont il n'est pas même permis de soupçonner les nobles et saintes intentions.
Cependant je crois avoir trouvé à cette institution une face qui n'a pas été observée et dont je vous fais les juges. Écoutez-moi , je vous prie.
Lorsqu'un roi d'Egypte (on ne sait lequel ni dans quel temps) fit traduire la Bible en grec , il croyait satisfaire ou sa curiosité , ou sa bienfaisance , ou sa politique ; et , sans contredit, les véritables Israélites ne virent pas sans un extrême déplaisir cette loi vénérable jetée pour ainsi dire aux nations, et cessant de parler exclusivement
1 Nosti meos sonitus. (Cic. ad Att.)
l'idiome sacré qui l'avait transmise dans toute son intégrité de Moïse à Eléazar.
Mais le Christianisme s'avançait, et les traducteurs de la Bible travaillaient pour lui en faisant passer les Saintes Ecritures dans la langue universelle; en sorte que les apôtres et leurs premiers successeurs trouvèrent l'ou-i vrage fait. La version des Septante monta subitement dans toutes les chaires et fut traduite dans toutes les langues alors vivantes, qui la prirent pour texte.
Il se passe dans ce moment quelque chose de semblable sous une forme différente. Je sais que Rome ne peut souffrir la société biblique, qu'elle regarde comme une des machines les plus puissantes qu'on ait jamais fait jouer contre le Christianisme. Cependant qu'elle ne s'alarme pas trop : quand même la société biblique ne saurait ce qu'elle fait, elle n'en serait pas moins pour l'époque future précisément ce que furent jadis les Septante, qui certes se doutaient fort peu du Christianisme et de la fortune que devait faire leur traduction. Une nouvelle effusion de l'Esprit saint étant désormais au rang des choses les plus raisonnablement attendues, il faut que les prédicateurs de ce don nouveau puissent citer l'Écriture Sainte à tous les peuples. Les apôtres ne sont pas des traducteurs; ils ont bien d'autres occupations; mais la société biblique, instrument aveugle de la Providence, prépare ces différentes versions que les véritables envoyés expliqueront un jour en vertu d'une mission légitime (nouvelle ou primitive, n'importe) qui chassera le doute de la cité de Dieu ^ ; et c'est ainsi que les terribles ennemis de l'unité travaillent à l'établir.
Le comte. — Je suis ravi, mon excellent ami, que vos
1. Filles diibiiationem éliminât è civitate Dei. (Huet, De imhecill. mentis Immanx, lib. 111, n^ 15.)
brillantes explications me conduisent moi-même à m"expliquer à mon tour d'une manière à vous convaincre que je n'ai pas au moins le très grand malheur de parler de ce que je ne sais pas.
Vous voudriez donc qiion eût d'abord l extrême bonté de vous expliquer ce que cest qiiun illuminé. Je ne nie point qu'on n'abuse souvent de ce nom et qu'on ne lui fasse dire ce qu'on veut : mais si , d'un côté , on doit mépriser certaines décisions légères trop communes dans le monde, il ne faut pas non plus, d'autre part, compter pour rien je ne sais quelle désapprobation vague, mais générale, attachée à certains noms. Si celui à' illuminé ne tenait à rien de condamnable, on ne conçoit pas aisément comment l'opinion, constamment trompée, ne pourrait l'entendre prononcer sans y joindre l'idée d'une exaltation ridicule ou de quelque chose de pire. Mais puisque vous m'interpellez formellement de vous dire ce que c'est qu'un illuminé, peu d'hommes peut-être sont plus que moi en état de vous satisfaire.
En premier lieu, je ne dis pas que tout illuminé soit franc-maçon : je dis seulement que tous ceux que j'ai connus, en France surtout, l'étaient; leur dogme fondamental est que le Christianisme , tel que nous le connaissons aujourd'hui, n'est qu'une véritable loge bleue faite pour le vulgaire ; mais qu'il dépend de r homme de désir de s'élever de grade en grade jusqu'aux connaissances sublimes, telles que les possédaient les premiers Chrétiens qui étaient de véritables initiés. C'est ce que certains Allemands ont appelé le Christianisme transcendental . Cette doctrine est un mélange de platonisme , d'origénianisme et de philosophie hermétique , sur une base chrétienne.
Les connaissances surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances; ils ne doutent point
qu'il ne soit possible à Thomme de se mettre en communication avec le monde spirituel, d'avoir un commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères.
Leur coutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés : ainsi un liomme pour eux est un mineur, e1 t; sa naissance, émancipation. Le péché originel s'appelle ^ le crime primitif ; les actes de la puissance divine ou de \ ses agents dans l'univers s'appellent des bénédictions , * et les peines infligées aux coupables, des pâtiments. Souvent je les ai tenus moi-même en pâtiment, lorsqu'il m'arrivait de leur soutenir que tout ce qu'ils disaient de vrai n'était que le cathéchisme couvert de mots étranges.
J'ai eu l'occasion de me convaincre, il y a plus de trente ans , dans une grande ville de France , qu'une certaine classe de ces illuminés avaient des grades supérieurs inconnus aux initiés admis à leurs assemblées ordinaires; qu'ils avaient même un culte et des prêtres qu'ils nommaient du nom hébreu cohen.
Ce n'est pas au reste qu'il ne puisse y avoir et qu'il n'y ait réellement dans leurs ouvrages des choses vraies , raisonnables et touchantes , mais qui sont trop rachetées par ce qu'ils y ont mêlé de faux et de dangereux , surtout à cause de leur aversion pour toute autorité et hiérarchie sacerdotales. Ce caractère est général parmi eux : jamais je n'y ai rencontré d'exception parfaite parmi les nombreux adeptes que j'ai connus.
Le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes, Saint-Martin, dont les ouvrages furent le code des hommes dont je parle, participait cependant à ce caractère général. Il est mort sans avoir voulu recevoir un prêtre; et ses ouvrages présentent la
preuve la plus claire qu'il ne croyait point à la légitimité du sacerdoce chrétien K
En protestant qu'il n'avait jamais douté de la sincérité de La Harpe dans sa conversion (et quel honnête homme pourrait en douter!), il ajoutait cependant que ce littérateur célèbre ne lui paraissait pas s'être dirigé par les véritables principes'-.
Mais il faut lire surtout la préface qu'il a placée à la tête de sa traduction du livre des Trois principes, écrit en allemand par Jacob Bohme : c'est là qu'après avoir justifié jusqu'à un certain point les injures vomies par ce fanatique contre les prêtres catholiques, il accuse notre sacerdoce en corps d'avoir trompé sa destination ^ , c'està-dire en d'autres termes que Dieu n'a pas su établir dans sa religion un sacerdoce tel qu'il aurait dû être pour remplir ses vues divines. Certes c'est grand dommage, car cet essai ayant manqué, il reste bien peu d'espérance. J'irai cependant mon train, Messieurs, comme si le Tout- Puissant avait réussi, et tandis que les pieux disciples de
1. Saint Martin mourut en effet le 13 octobre 1804, sans avoir voulu recevoir un prêtre. (Mercure de France, 18 mars 1809. N» 408, pages 499 et suiv.)
2. Le journal que l'interlocuteur vient de citer ne s'explique pas tout à fait dans les mêmes termes. Il est moins laconique et rend mieux les idées de Saint-Martin. « En protestant, dit le journaliste, de la sincérité delà « conversion de La Harpe, il ajoutait cependant qu'il ne la croyait point « dirigée par les véritables voies lumineuses. » Ibid.
{Note de l'éditeur.)
3; Dans la préface de la traduction citée , Saint-Martin s'exprime de la manière suivante :
« C'est à ce sacerdoce qu'aurait dû appartenir la manifestation de « toutes les merveilles et de toutes les lumières dont le cœur et l'esprit de
l'homme auraient un si pressant besoin. » (Paris, 1802, in-8°, préface, page 3.)
Ce passage, en effet, n'a pas besoin de commentaire. Il en résulte à l'évidence qu'il n'y a point de sacerdoce ^ et que l'Évangile ne suffit pas au cœur et à l'esprit de l'homme.
Saint-Martin, dirigés, suivant la doctrine de leur maitre^ par les véritables principes, entreprennent de traverser les flots à la nage , je dormirai en paix dans cette barque qui cingle heureusement à travers les écueils et les tempêtes depuis mille huit cent neuf ans.
J'espère, mon cher sénateur, que vous ne m'accuserez pas de parler des illuminés sans les connaître. Je les ai beaucoup vus; j'ai copié leurs écrits de ma propre main. Ces hommes, parmi lesquels j'ai eu des amis, m'ont souvent édifié; souvent ils m'ont amusé, et souvent aussi. .. mais je ne veux point me rappeler certaines choses. Je cherche au contraire à ne voir que les côtés favorables. Je vous ai dit plus d'une fois que cette secte peut être utile dans les pays séparés de l'Église , parce qu'elle maintient le sentiment religieux , accoutume l'esprit au dogme , le soustrait à l'action délétère de la réforme, qui n'a plus de bornes, et le prépare pour la réunion. Je me rappelle même souvent avec la plus profonde satisfaction que, parmi les illuminés protestants que j'ai connus en assez grand nombre, je n'ai jamais rencontré une certaine aigreur qui devrait être exprimée par un nom particulier, parce qu'elle ne ressemble à aucun autre sentiment de cet ordre : au contraire, je n'ai trouvé chez eux que bonté , douceur et piété même , j'entends à leur manière. Ce n'est pas en vain, je l'espère , qu'ils s'abreuvent de l'esprit de saint François de Sales, de Fénelon, de sainte Thésèse : madame Guyon même, qu'ils savent par cœur, ne leur sera pas inutile. Néanmoins , malgré ces avantages , ou pour mieux dire , malgré ces compensations, l'illuminisme n'est pas moins mortel sous l'empire de notre Église et de la vôtre même, en ce qu'il anéantit fondamentalement l'autorité qui est cependant la base de notre sytème.
Je vous l'avoue, Messieurs , .je ne comprends rien à]
un système qui ne veut croire qu'aux miracles, et qui exige absolument que les prêtres en opèrent, sous peine d'être déclarés nuls. Blair a fait un beau discours sur ces paroles si connues de saint Paul : « Nous ne voyons « maintenant les choses que comme dans un miroir et « sous des images obscures i. » Il prouve à merveille que si nous avions connaissance de ce qui se passe dans l'autre monde, l'ordre de celui-ci serait troublé et bientôt anéanti; car l'homme, instruit de ce qui l'attend, n'aurait plus le désir ni la force d'agir. Songez seulement à la brièveté de notre vie. Moins de trente ans nous sont accordés en commun : qui peut croire qu'un tel être soit destiné pour converser avec les anges? Si les prêtres sont faits pour les communications, les révélations , les manifestations, etc., l'extraordinaire deviendra donc notre état ordinaire. Ceci serait un grand prodige; mais ceux qui veulent des miracles sont les maîtres d'en opérer tous les jours. Les véritables miracles sont les bonnes actions faites en dépit de notre caractère et de nos passions. Le jeune homme qui commande à ses regards et à ses désirs en présence de la beauté est un plus grand thaumaturge que Moïse, et quel prêtre ne recommande pas ces sortes de prodiges? La simplicité de l'Évangile en cache souvent la profondeur; on y lit : S'ils voyaient des miracles, ils ne croiraient pas; rien n'est plus profondément vrai. Les clartés de l'intelligence n'ont rien de commun avec la rectitude de la volonté. Vous savez bien, mon vieil ami , que certains hommes, s'ils venaient à trouver ce qu'ils cherchent , pourraient fort bien devenir coupables au lieu de se perfectionner. Que nous manque-t-il donc aiijourd'hui, puisque nous sommes les
l. Videmus nunc per spéculum in eenigmate. (Epist. ad Cor., cap. XIII, 12.)
maîtres de bien faire? et que manque-t-il aux prêtres . puisqu'ils ont reçu la puissance d'intimer la loi et de pardonner les transgressions?
Qu'il y ait des mystère dans la Bible, c'est ce qui n'est pas douteux; mais à vous dire la vérité, peu m'importe. Je me soucie fort peu de savoir ce que c'est qu'un habit de peau. Le savez- vous mieux que moi, vous, qui travaillez à le savoir? et serions-nous meilleurs si nous le savions? Encore une fois, cherchez tant qu'il vous plaira : prenez garde cependant de ne pas aller trop loin , et de ne pas vous tromper en vous livrant à votre imagination. Il a bien été dit, comme vous le rappelez : Scrutez les Écritui^es; mais comment et pourquoi? Lisez le texte : Scrutez les Écritures , et vous y verrez qu'elles rendent témoignage de moi. (Jean, V, 39.) Il ne s'agit donc que de ce fait déjà certain, et non de recherches interminables pour l'avenir qui ne nous appartient pas. Et quant à cet autre texte, les étoiles tomberont , ou pour mieux dire , seront tombantes ou défaillantes , l'Évangéliste ajoute immédiatement, que les vertus du ciel seront ébranlées, expressions qui ne sont que la traduction rigoureuse des précédentes. Les étoiles tombantes que vous voyez dans les belles nuits d'été n'embarrassent , je vous l'avoue, guère plus mon intelligence. Revenons maintenant. . .
Le chevalier. — Non pas, s'il vous plait, avant que j'aie fait une petite querelle à notre bon ami sur une proposition qui lui est échappée. Il nous a dit en propres termes : Vous n'avez plus de héros; c'est ce que je ne puis passer. Que les autres nations se défendent comme elles l'entendront ; moi je ne cède point sur l'honneur de la mienne. Le prêtre et le chevalier français sont parents, et l'un est comme l'autre sans p)eur et sans reproche. Il faut être juste, Messieurs : je crois que, pour
la gloire de l'intrépidité sacerdotale, la révolution a présenté des scènes qui ne le cèdent en rien à tout ce que l'histoire ecclésiastique offre de plus brillant dans ce genre. Le massacre des Carmes, celui de Quiberon, cent autres faits particuliers retentiront à jamais dans l'univers.
Le sénateur. — Ne me grondez paSj mon cher chevalier; vous savez, et votre ami le sait aussi, que je suis à genoux devant les glorieuses actions qui ont illustré le clergé français pendant l'épouvantable période qui vient de s'écouler. Lorsque j'ai dit : Vous n'avez plus de héros, j'ai parlé en général et sans exclure aucune noble exception : j'entendais seulement indiquer un certain affaiblissement universel que vous sentez tout aussi bien que moi; mais je ne veux point insister, et je vous rends la parole. Monsieur le comte.
Le comte. — Je réponds donc, puisque vous le voulez l'un et l'autre. Vous attendez un grand événement : vous savez que , sur ce point, je suis totalement de votre avis, et ie m'en suis expliqué assez clairement dans l'un de nos premiers entretiens. Je vous remercie de vos réflexions sur ce grand sujet, et je vous remercie en particulier de l'explication si simple , si naturelle , si ing-énieuse du Pollion de Virgile , qui me semble tout à fait acceptable au tribunal du sens commun.
Je ne vous remercie pas moins de ce que vous me dites sur la société biblique. Vous êtes le premier penseur qui m'ayez un peu réconcilié avec une institution qui repose tout entière sur une erreur capitale; car ce n'est point la lecture, c'est l'enseignement de l'Écriture sainte qui est utile : la douce colombe avalant d'abord et triturant à demi le grain qu'elle distribue ensuite à sa couvée , est l'image naturelle de l'Église expliquant aux fidèles cette parole écrite , qu'elle a mise à leur portée.
Lue sans notes et sans explication, l'Écriture sainte est un poison. La société biblique est une œuvre protestante, et, comme telle, vous devriez la condamner ainsi que moi; d'ailleurs, mon cher ami, pouvez-vous nier qu'elle ne renferme, je ne dis pas seulement une foule d'indifférents^ mais de sociniens même, de déistes achevés, je dis plus encore, d'ennemis mortels du Christianisme?... Vous ne répondez pas... on ne saurait mieux répondre... Voilà cependant , il faut l'avouer, de singuliers propagateurs de la foi ! Pouvez-vous nier de plus les alarmes de l'Église anglicane , quoiqu'elle ne les ait pas encore exprimées formellement? Pouvez-vous ignorer que les vues secrètes de cette société ont été discutées avec effroi dans une foule d'ouvrages composés par des docteurs anglais? Si l'Église anglicane, qui renferme de si grandes lumières, a gardé le silence jusqu'à présent, c'est qu'elle se trouve placée dans la pénible alternative , ou d'approuver une société qui l'attaque dans ses fondements , ou d'abjurer le dogme insensé et cependant fondamental du - Protestantisme , le jugement particulier. Il y aurait bien ' d'autres objections à faire contre la société biblique, et ■. la meilleure , c'est vous qui l'avez faite , Monsieur le se- { nateur; en fait de i^osélytisme ., ce qui déplaît à Pionie% ne vaut rien. Attendons l'effet qui décidera la question. :^ On ne cesse de nous parler du nombre des éditions; qu'on ^ nous parle un peu de celui des conversions. Vous savez, au reste , si je rends justice à la bonne foi qui se trouve disséminée dans la société, et si je vénère surtout les grands noms de quelques protecteurs ! Ce respect est tel que souvent je me suis surpris argumentant contre moimême sur le sujet qui nous occupe en ce moment, pour voir s'il y aurait moyen de transiger avec l'intraitable logique. Jugez donc si j'embrasse avec transport le point de vue ravissant et tout nouveau sous lequel vous me
faites apercevoir dans un prophétique lointain l'effet d'une entreprise qui, séparée de cet espoir consolateur, épouvante la religion au lieu de la réjouir
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