ONZIÈME ENTRETIEN
Le chevalier. — Quoique vous n'aimiez pas trop les voyages dans les nues, mon cher comte, j'aurais envie cependant de vous y transporter de nouveau. Vous me coupâtes la parole l'autre jour en me comparant à un homme plongé dans, Veau qui demande à boire. C'est fort bien dit, je vous assure ; mais votre épig-ramme laisse subsister tous mes doutes. L'homme semble de nos jours ne pouvoir plus respirer dans le cercle antique des facultés humaines. Il veut les franchir; il s'agite comme un aigle indigné contre les barreaux de sa cage. Voyez ce qu'il tente dans les sciences naturelles ! Voyez encore cette nouvelle alliance qu'il a opérée et qu'il avance avec tant de succès entre les théories physiques et les arts ; qu'il force d'enfanter des prodiges pour servir les sciences? Comment voudriez-vous que cet esprit général du siècle ne s'étendît pas jusqu'aux questions de l'ordre spirituel? et pourquoi ne lui serait-il pas permis de s'exercer sur l'objet le plus important pour l'homme, pourvu qu'il sache se tenir dans les bornes d'une sage et respectueuse modération?
Le comte. — Premièrement, Monsieur le chevalier, je ne croirais point être trop exigeant si je demandais que
l'esprit humain, libre sur tous les autres sujets , un seul excepté, se défendit sur celui-là toute recherche téméraire. En second lieu, cette modération dont vous me parlez, et qui est une si belle chose en spéculation, est réellement impossible dans la pratique : du moins elle est si rare qu'elle doit passer pour impossible. Or, vous m'avouerez que , lorsqu'une certaine recherche n'est pas nécessaire , et qu'elle est capable de produire des maux infinis , c'est un devoir de s'en abstenir. C'est ce qui m'a rendu toujours suspects et même odieux, je vous l'avoue, tous les élans spirituels des illuminés, et j'aimerais mieux mille fois...
Le séxateur. — Vous avez donc décidément peur des illuminés, mon cher ami! Mais je ne crois pas, à mon tour, être trop exigeant si je demande humblement que les mots soient définis, et qu'on ait enfin l'extrême bonté de nous dire ce que c'est qu'un illuminé , afin qu'on sache de qui et de quoi l'on parle , ce qui ne laisse pas que d'être utile dans une discussion. On donne ce nom d'illuminés à ces hommes coupables, qui osèrent de nos jours concevoir et même organiser en Allemagne, par la plus criminelle association, l'affreux projet d'éteindre en Europe le Christianisme et la souveraineté. On donne ce même nom au disciple vertueux de saint Martin , qui ne professe pas seulement le Christianisme, mais qui ne travaille qu'à s'élever aux plus sublimes hauteurs de cette loi divine. Vous m'avouerez. Messieurs, qu'il n'est jamais arrivé aux hommes de tomber dans une plus grande confusion d'idées. Je vous confesse même que je ne puis entendre de sang-froid , dans le monde , des étourdis de Tun et de l'autre sexe crier à V illuminisme , au moindre mot qui passe leur intelligence, avec une légèreté et une ignorance qui pousseraient à bout la patience la plus exercée. Mais vous, mon cher ami le Romain, vous, si
grand défenseur de l'autorité, parlez-moi franchement. Pouvez-vous lire l'Ecriture sainte sans être obligé d'y reconnaître une foule de passages qui oppriment votre intelligence, et qui l'invitent à se livrer aux tentatives d'une sage exégèse? N'est-ce pas à vous comme aux autres qu'il a été dit : Scrutez les Écritures. Dites-moi, je vous prie, en conscience, comprenez- vous le premier chapitre de la Genèse? Comprenez-vous l'Apocalypse et le Cantique des Cantiques? L'Ecclésiaste ne vous cause-t-il aucune peine? Quand vous lisez dans la Genèse qu'au moment où nos premiers parents s'aperçurent de leur nudité , Dieu leur fit des habits de peau , entendez- vous cela au pied de la lettre? Croyez- vous que la Toute-Puissance se soit employée à tuer des animaux , à les écorcher, à tanner leurs peaux, à créer enfin du fil et des aiguilles pour terminer ces nouvelles tuniques! Croyezvous que les coupables révoltés de Babel aient réellement entrepris, pour se mettre l'esprit en repos, d'élever une tour dont la girouette atteignit la lune seulement (je dis peu, comme vous voyez!) ; et lorsque les étoiles tomberont sur la terre , ne serez-vous point empêché pour les placer? Mais puisqu'il est question du ciel et des étoiles, que dites-vous de la manière dont ce mot de ciel est souvent employé par les écrivains sacrés ! Lorsque vous lisez que Dieu a créé le ciel et la terre; que le ciel est pour lui, mais qu'il a donné la terre aux enfants des hommes; que le Sauveur est monté au ciel et qu'il est descendu aux enfers, etc., comment entendez-vous ces expressions? Et quand vous lisez que le Fils est assis à la droite du Père, et que saint Etienne en mourant le vit dans cette situation, votre esprit n'éprouve-t-il pas un certain malaise , et je ne sais quel désir que d'autres paroles se fussent présentées à l'écrivain sacré? Mille expressions de ce genre vous prouveront qu'il a plu à Dieu, tantôt de lais-
ser parler l'homme comme il voulait suivant les idées régnantes à telle ou telle époque, et tantôt de cacher, sous des formes en apparence simples et quelquefois grossières , de hauts mystères qui ne sont pas faits pour tous les yeux : or, dans les deux suppositions, quel mal y a-t-il donc à creuser ces abîmes de la grâce et de la bonté divine , comme on creuse la terre pour en tirer de l'or ou des diamants? Plus que jamais, Messieurs, nous devons nous occuper de ces hautes spéculations , car il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin , vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Il n'y a plus de religion sur la terre : le genre humain ne peut demeurer dans cet état. Des oracles redoutables annoncent d'ailleurs que les temps sont arrivés. Plusieurs théologiens , mêmes catholiques , ont cru que des faits du premier ordre et peu éloignés étaient annoncés dans la révélation de saint Jean ; et quoique les théologiens protestants n'aient débité en général que de tristes rêves sur ce même livre, où ils n'ont jamais su voir que ce qu'ils désiraient , cependant , après avoir payé ce malheureux tribut au fanatisme de secte, je vois que certains écrivains de ce parti adoptent déjà le principe : Que plusieurs prophéties contenues dans ï Apocalypse se rapportaient à nos temps modernes. Un de ces écrivains même est allé jusqu'à dire que l'événement avait déjà commencé , et que la nation française devait être le grand instrument de la plus grande des révolutions 1. 11 n'y a peut-
1. On ne lira pas sans intérêt le passage suivant d'un livre allemand intitulé : Die Siegesgeschichte der chrisilichem religion in einer gemeinnûtzigen Erklarung der Offenbarung Johannis. Nuremberg, 1799, in-S". L'auteur anonyme est fort connu en Allemagne, mais nullement en France, que je sache du moins. Son ouvrage mérite d'être lu par tous ceux qui en auront la patience. A travers les Ilots d'un fanatisme qui fait peur, erat
être pas un homme véritablement religieux en Europe (je parlo. de la classe instruite) qui n'attende dans ce mo-
quod tollere velles. Voici donc le passage, qui est très analogue à ce que vient de dire l'interlocuteur.
« Le second ange qui crie : Babylone est tombée, est Jacob Bohnie. «I Personne n'a prophétisé plus clairement que lui sur ce qu'il appelle « Z'ère des lis (LILIENZEIT). » Tous les chapitres de son livre crient : « Babylone est tombée ! sa prostitution est tombée ! le temps des lis est « arrivé. » {Ihid., ch. XIV, v. viu, page 421.)
« Le roi Louis XVI avait mûri dans sa longue captivité, et il était de- « venu une gerbe parfaite. Lorsqu'il fut monté sur l'échafaud, il leva les « yeux au ciel et dit comme son rédempteur : Seigneur, pardonnez à « mon peuple. Dites, mon cher lecteur, si un homme peut parler ainsi « sans être pénétré {durchgedrungen) de l'esprit de Jésus-Christ! Après lui « des millions d'innocents ont été moissonnés et rassemblés dans la grange « par l'épouvantable révolution. La moisson a commencé par le champ « français, et de là elle s'étendra sur tout le champ du Seigneur dans « la chrétienté. Tenez-vous donc prêts, priez et veillez. (Page 429...) Cette « nation (la française) était en Europe la première en tout : il n'est pas « étonnant que la première aussi elle ait été mûre dans tous les sens. Les « deux anges moissonneurs commencent par elle, et lorsque la moisson « sera prête dans toute la chrétienté, alors le Seigneur paraîtra et mettra « (in à toute moisson et à tout pressurage sur la terre. » {Ibid., page 431.)
Je ne .saurais dire pourquoi les docteurs protestants ont en général un grand goût pour la fin du monde. Bengel^ qui écrivait il y a soixante ans à peu près, en comptant, par les plus doctes calculs, les années de la béte depuis l'an 1130, trouvait qu'elle devait être anéantie précisément en l'année 1796. (Ibid., p. 443.)
L'anonyme que je cite nous dit d'une manière bien autrement péremploire : « Il ne s'agit plus de bâtir des palais et d'acheter des terres pour sa « postérité; il ne nous reste plus de temps pour cela. » (Ibid., page 443.)
Toutes les fois qu'on a fait, depuis la naissance de leur secte, un peu trop de bruit dans le monde, ils ont toujours cru qu'il allait finir. Déjà, dans le xvi^ siècle, un juriconsulte allemand réformé, dédiant un livre de jurisprudence à l'électeur de Bavière, s'excusait sérieusement, dans la préface, d'avoir entrepris un ouvrage profane dans un temps oii l'on touchait visiblement à la fin du monde. Ce morceau mérite d'être cité dans la langue originale ; une traduction n'aurait point de grâce.
In hoc imminente rerum humanarum occasu, circumactdque jam ferme prxcipitantis sévi periodo, frustra tantum laboris impenditur in his politicis studiis paulo post desituris... Qmim vel universa mundi
ai
ment quelque chose d'extraordinaire : Or, dites-moi , Messieurs, croyez-vous que cet accord de tous les hommes puisse être méprisé? N'est-ce rien que ce cri général qui annonce de grandes choses? Remontez aux siècles passés; transportez- vous à la naissance du Sauveur : à cette époque , une voix haute et mystérieuse , partie des régions orientales , ne s'écriait-elle pas : L orient est sur le point de triompher ; le vainqueur partira de la Judée; un enfant divin nous est donné , il va paraître , il descend du plus haut des deux, il ramènera Vâge d'or sur la terre...? Vous savez le reste. Ces idées étaient universellement répandues; et comme elles prêtaient infiniment à la poésie, le plus grand poète latin s'en empara et les revêtit des couleurs les plus brillantes dans son Pollion, qui fut depuis traduit en assez beaux vers grecs , et lu dans cette langue au concile de Nicée ' par ordre de l'empereur
machina suis jam fessa fractaque laboribiis, et effeda senio, ac ho~ minum flagitiis velut morbis confecta lethalibus ad eamdem aTioX-j- Tpoûdtv, si unquam alias, certe nunc imprimis quadam ànoxopaSoxi'a feratur et anhelet. Accedit misen-ima. quae prse oculis est Reip. fortuna et inenarrabiles wôïvsç Ecclesiae hoc in extrerno seculorum agone durissimis angoribus et saivissimis doloribus laceratie.
(Matth. Wesembecii praef. in Paratitlas.)
1. Il n'y a rien de plus curieux que te que le célèlire Heyne a écrit sur le Pollion. Il cite de bonne foi une foule "d'auteurs anciens et nouveaux qui ont vu quelque chose d'extraordinaire dans cette pièce, ce qui ne l'empêche pas néanmoins de dire : Je ne. vois rien de plus vain et de plus nul que cette opinion*. Mais quelle opinion? 11 s'agit d'un fait. Si quelqu'un a cru que Virgile était immédiatement inspiré , voilà ce qu'on nomme une opinion dont on peut se moquer si l'on veut; mais ce n'est pas de quoi il s'agit : veut-on nier qu'à la naissance du Sauveur l'univers ne fût pas dans l'attente de quelque grand événement? Non, sans doute, la chose n'est pas possible, et le docte commentateur convient lui-même que jamais la fureur des prophéties ne fut plus forte qu'à cette époque **
' Nihil tamen isld opinions esse potest levius, et certis rerum argumentis magis deslilutum. (Heyne, sur la 1V« églogue, dans son édilion de Virgile, Londres, 1793; in-8°. tome I, page 72.)
'" Nullo tamen tempère vaticiniorum insanius fuit studium. (Ibid., page 73.)
Constantin. Certes, il était bien digne de la Providence d'ordonner que ce cri du genre humain retentit à jamais
et que, parmi ces prophéties, il en était une qui promettait une immense félicité; il ajoute que Virgile tira bon parti de ces oracles*. C'est en vain que Heyne, pour changer l'état de la question , nous répète les réflexions banales sur le mépris des Romains pour les superstitions judaïques **; car, sans lui demander ce qu'il entend par les superstitions juda'iques, ceux qui auront lu attentivement ces entretiens auront pu se convaincre que le système religieux des Juifs ne manquait à Rome ni de connaisseurs, ni d'approbateurs, ni de partisans déclarés, même dans les plus hautes classes. Nous tenons encore de Heyne qv'Hérode était l'ami particulier et l'hôte de Pollion, et que ISicolas de Damas, très habile homme, qui avait fait les affaires de ce même Hérode et qui était un favori d'Auguste, avait bien pu instruire ce prince des opinions Judaïques. Il ne faut donc pas croire les Romains si étrangers à l'histoire et à la croyance des Hébreux; mais encore une fois ce n'est pas de quoi il s'agit. Croyait-ôn à l'époque marquée qu'un grand événement allait éclore? Que l'Orient l'emporterait? Que des hommes partis de la Judée assujettiraient le monde? Parlait-on de tous côtés d'une femme auguste, d'un enfant miraculeux prêt à descendre du ciel, pour ramener l'âge d'or sur la terre, etc.? Oui, il n'y a pas moyen de contester ces faits: Tacite, Suétone, leur rendent témoignage. Toute la terre croyait toucher au moment d'une révolution heureuse; la prédiction d'un conquérant qui devait asservir Vunivers à sa puissance, embellie par l'imagination des poètes, échauffait les esprits jusqu'à l'enthousiasme : avertis par les oracles du paganisme , tous les yeux étaient tournés vers l'Orient d'où l'on attendait ce libérateur. Jéiusalem s'éveillait à ces bruits si flatteurs, etc. ***
C'est en vain que l'irréligion obstinée interroge toutes les généalogies romaines pour leur demander en grâce de vouloir bien nommer l'enfant célébré dans le Pollion. Quand cet enfant se trouverait, il en résulterait seulement que Virgile, pour faire sa cour à quelque grand personnage de son temps, appliquait à un nouveau-né les prophéties de l'Orient; mais cet enfant n'existe pas, et quelques efforts qu'aient faits les commentateurs, jamais ils n'ont pu en nommer un auquel les vers de Virgil^s'adaptent sans violence. Le docteur Lowth surtout [De sacra poesi Hebraeorum) ne laisse rien à désirer sur ce point intéressant.
De quoi s'agit-il donc, et sur quoi dispute-t-on? Heyne a eu des succes-
• Unum fuit alîquod (Sybillinum oraculum.) quod magnam aliquam futuram felicitatem promitteret. (Ibid., page 74.) Hoc ilaque oraculo et vaticinio seu commenlo ingenioso commode usus est Virgilius. (Ibid. , p. 74.).
" Ibid., page 73.
"• Sermons du P. Elisée.
dans les vers immortels de Virgile. Mais l'incurable incrédulité de notre siècle , au lieu de voir dans cette pièce ce qu'elle renferme réellement, c'est-à-dire un monument ineffaçable de l'esprit prophétique qui s'agitait alors dans l'univers, s'amuse à nous prouver doctement que Virgile n'était pas prophète , c'est-à-dire qu'une flûte ne sait pas la musique , et qu'il n'y a rien d'extraordinaire dans la onzième églogue de ce poète ; et vous ne trouverez pas de nouvelle édition ou traduction de Virgile qui ne contienne quelque noble effort de raisonnement et d'érudition pour embrouiller la chose du monde la plus claire. Le matérialisme, qui souille la philosophie de notre siècle , l'empêche de voir que la doctrine des esprits, et en particulier celle de r esprit prophétique , est tout à fait plausible en elle-même, et de plus la mieux soutenue par la tradition la plus universelle et la plus imposaate qui fut jamais. Pensez-vous que les anciens se soient tous accordés à croire que la puissance divinatrice ou prophétique était un apanage inné de l'homme * ? Cela n'est pas possible. Jamais un être et, à plus forte raison , jamais une classe entière d'êtres ne saurait manifester généralement et invari^-blement une inclination contraire à sa nature. Or, omme l'éternelle maladie de l'homme est de pénétrer l'avenir, c'est une preuve cer-
seurs qui ont beaucoup renchéri sur lui. Plaignons des hommes (je n'en nomme aucun) furieux contre la vérité, qui, sans foi et sans conscience, changent l'état d'une question toute claire pour chercher des difficultés où il n'y en a point, et s'amusent à réfuter doctement ce que nous ne disons pas, pour se consoler de ne pouvoir réfuter ce que nous disons.
1. Veteres... vin (j.avTixr,v (divinatricem) in naturâ quandoque homini nesse contendunt... nec desunt inter recentiores nostri seculi sci'iptores qui veteribus hâc in re assensum praebeant, etc.
Voy. Sam. Bochart, Epist. ad dora, de Ségrais, Blondel, Reinesius, Fabricius et d'autres encore cités dans la dissertation de Mar. Barlh. Christ. Richard, De Româ ante Romulum conditâ [in Thess. dissert. M. Joh. Christ oph. Martini, tome II, part I; in-8°, page 241.)
taine qu'il a des droits sur cet avenir et qu'il a des moyens de l'atteindre, au moins dans de certaines circonstances.
Les oracles antiques tenaient à ce mouvement intérieur de l'homme qui l'avertit de sa nature et de ses droits. La pesante érudition de Van-Dale et les jolies phrases de Fontenelle furent employées vainement dans le siècle passé pour établir la nullité générale de ces oracles. Mais, quoi qu'il en soit, jamais l'homme n'aurait recouru aux oracles , jamais il n'aurait pu les imaginer, s'il n'était parti d'une idée primitive * en vertu de laquelle illes regardait comme possibles, et même comme existants. L'homme est assujetti au temps, et néamoins il est par nature étranger au temps , il l'est au point que l'idée même du bonheur éternel, jointe à celle du temps, le fatigue et l'effraye. Que chacun se consulte , il se sentira écrasé par l'idée d'une félicité successive et sans terme :
1. Il n'y a rien de si connu que le traité de Plutarque De la cessation des oracles. Il y a des vers de Lucain qui ne paraissent pas aussi connus, et qui méritent cependant de l'être. Ce sont de ces choses qu'il faut abandonner aux réflexions du lecteur accoutumé à faire le départ des vérités.
Non ullo saecula dono
Nostra carent majore Deûm, quàm Delphica sedes Quod siluit, postquàm reges timuêre futura
Et Superos vetuêre loqui
Tandem conterrita virgo
Confugit ad tripodas
Mentemque priorem
Expulit, atque hominem toto sibi cedere jussit
Pectore
Puis il ajoute sur l'esprit prophétique en général :
Nec tantim prodere vali
Quantum scire licet : venit œtas omnis in unam Congeriem, miserumque premunt tôt saecula pectus, Tanta patet recum séries , atque omne futurum
Nititur in lucem
[Luc, Phars. V. 29, 180.)
J€ dirais qu'il a peur de s'ennuyer, si cette expression n'était pas déplacée dans un sujet aussi grave; mais ceci me conduit à une observation qui vous paraîtra peut-être de quelque valeur.
Le prophète jouissant du privilège de sortir du temps, ses idées n'étant plus distribuées dans la durée , se touchent en vertu de la simple analogie et se confondent, ce qui répand nécessairement une grande confusion dans ses discours. Le Sauveur lui-même se soumit à cet état lorsque , livré volontairement à l'esprit prophétique , les idées analogues de grands désastres , séparées du temps , le conduisirent à mêler la destruction de Jérusalem à celle du monde. C'est encore ainsi que David , conduit par ses propres souffrances à méditer sur le juste persécuté, sort tout à coup du temps et s'écrie , présent à l'avenir : Ils ont percé mes mains et mes pieds ; ils ont compté mes os; ils se sont partagé mes habits; ils ont jeté le sort sur mon vêtement. (Ps. xxi, 17-19.) Un autre exemple non moins remarquable de cette marche prophétique se trouve dans le magnifique Ps. lxxi * ; David, en prenant la plume^ ne pensait qu'à Salomon ; mais bientôt l'idée du type se confondant dans son esprit avec celle du modèle , à peine est-il arrivé au cinquième verset que déjà il s'écrie : // durera autant que les astres; et l'enthousiasme croissant d'un instant à l'autre , il enfante un morceau superbe ,
1. Le dernier verset de ce psaume porte dans la Vulgate : Defecerunt laudes David filii Jesse. Le Gros a traduit : Ici finissent les louanges de David.
La traduction protestante française dit : Ici se terminent les requêtes de David; et la traduction anglaise : Les prières de David sont finies. M. Genoude se tire de ces platitudes avec une aisance merveilleuse en disant : Ici finit le premier recueil que David avait fait de ses Psaumes. Pour moi, je serais tenté d'écrire intrépidement : Ici David, oppressé par l'inspiration , jeta la plume, et ce verset ne serait plus qu'une noie qui appartiendrait aux éditeurs de David, ou peut-élre à lui-même.
unique en chaleur, en rapidité, en mouvement poétique. On pourrait ajouter d'autres réflexions tirées de l'astrologie judiciaire, des oracles, des divinations de tous les genres , dont l'abus a sans doute déshonoré l'esprit humain, mais qui avaient cependant une racine vraie comme toutes les croyances générales. L'esprit prophétique est naturel à V homme et ne cessera de s'agiter dans le monde. L'homme, en essayant, à toutes les époques et dans tous les lieux, de pénétrer dans l'avenir, déclare qu'il n'est pas fait pour le temps , car le temps est quelque chose de forcé qui ne demande quà finir. De là vient que , dans nos songes, jamais nous n'avons l'idée du temps, et que l'état du sommeil fut toujours jugé favorable aux communications divines. En attendant que cette grande énigme nous soit expliquée , célébrons dans le temps celui qui a dit à la nature :
Le temps sera your vous; V éternité sera pour moiK célébrons sa mystérieuse grandeur, et maiîitenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles, et dans toute la suite des éternités- et par delà l'éternité^, et lorsqu' enfin,