CINQUIEME ENTRETIEN
Le chevalier . — Comment vous êtes-vous amusé hier Mondeur le sénateur?
Le sÉiVATEUR. — Beaucoup, en vérité, et tout autant qu'il est possible de s'amuser à ces sortes de spectacles. Le feu d'artifice était superbe, et personne n'a péri, du moins personne de notre espèce : quant aux moucherons et aux oiseaux, je n'en réponds pas mieux que notre ami ; mais j'ai beaucoup pensé à eux pendant le spectacle, et c'est là cette pensée dont je me réservai hier de vous faire part. Plus j'y songeais, et plus je me confirmais dans l'idée que les spectacles de la nature sont très probablement pour nous ce que les actes humains sont pour les animaux qui en sont témoins. Nul être vivant ne peut avoir d'autres connaissances que celles qui constituent son essence, et qui sont exclusivement relatives à la place qu'il occupe dans l'univers ; et c'est à mon avis une des nombreuses et invincibles preuves des idées innées : car s'il n'y avait pas des idées de ce genre pour tout être qui connaît, chacun d'eux, tenant ses idées des chances de l'expérience, pourrait sortir de son cercle, et troubler l'univers; or, c'est ce qui n'arrivera jamais. Le chien, le singe, l'éléphant demi-raisonnant\ s'approcheront du feu,
1 Alf reasoning . (Pope.)
par exemple, et se chaufferont comme nous avec plaisir; mais jamais vous ne leur apprendrez à pousser un tison sur la braise, car le feu ne leur appartient point; autrement le domaine de l'homme serait détruit. Ils verront bien un, mais jamais Vunité; les éléments du nombre, mais jamais le nombre; un triangle, deux triangles, mille triangles, ensemble ou l'un après l'autre, mais jamais la fnangulité.
L'union perpétuelle de certaines idées dans notre entendement nous les fait confondre, quoiqu'elles soient essentiellement séparées. Vos deux yeux se peignent dans les miens : j'en ai la perception que j'associe sur-le-champ à l'idée de duité dans le fait cependant ces deux connaissances sont d'un ordre totalement divers, et l'une n-^ mène nullement à l'autre. Je vous dirai plus, puisque jo suis en train : jamais je ne comprendrai la moralité des êtres intelligents*, ni même l'unité humaine, ou autre unité cognitive; quelconque, séparée des idées innées: mais revenons aux animaux. Mon chien m'accompagne à quelque spectacle public, une exécution, par exemple : certainement il voit tout ce que je vois : la foule, le triste cortège, les officiers de justice, la force armée, l'échafaud, le patient, l'exécuteur, tout en un mot : mais de tout cela
1. C'était l'avis d'Origène : Les hommes, dit-il, ne seraient pas coupables, s'ils ne portaient dans leur esprit des notions de morale communes et innées écrites en lettres divines [T^a.\s.\).i<j\ OcoO). Adv. Cels., lib. l,c. iv, p. 323, et c. V. p. 324. 0pp., édit. Ruaei, in-fol. tome I, Paris, 1723.
Charron pensait de même lorsqu'il adressait à la conscience cette apostrophe ci originale et si pénétrante : « Que vas-tu chercher ailleurs loi ou régie au • monde! Que te peut-on dire ou alléguer que tu n'aies chez toi ou au dedans, € si tu te voulais tâter et écouter! 11 te faut dire comme au payeur de mauvaise « foi qui demande qu'on lui montre la cédule qu'il a chez\\i\ : Quod pelis inlus t habes; tu demandes ce que tu as dans ton sein. Toutes les tables de droit, et « les deux de Moïse, et les douze des Grecs (des Romains), et toutes les bonnes c lois du monde, ne sont que des copies et des extraits produits en jugement s contre toi, qui tiens caché l'original, et feins ne savoirceque c'est; étoulfant « tant que tu peux cette lumière qui t'éclaire au dedans, mais qui n'ont jamais - été au dehors, et humainement pui)Iiées que pour celle qui étant au dedans / tout.- (•<-lesîc et divine, a été tar trop méprisée et oubliée. » (De la Saoes.ie iiv. 11, cliap. III, n" 4). '
que comprend-il? ce qu'il doit comprendre en sa qualité (le chien : il saura me démêler dans la foule, et me retrouver si quelque accident l'a séparé de moi; il s'arrargera de manière à n'être pas estropié sous les pieds des spectateurs ; lorsque l'exécuteur lèvera les bras, l'animal . s'il est près, pourra s'écarter de crainte que le coup ne soit pour lui; s'il, voit du sang, il pourra frémir, mais comme à la boucherie. Là s'arrêtent ses connaissances, et tous les efforts de ses instituteurs intellig-ents, employés sans relâche pendant les siècles des siècles, ne le porteraient jamais au delà; les idées de morale, de souveraineté, de crime, de justice, de force publique, etc., attachées à ce triste spectacle, sont nulles pour lui. Tous les signes de ces idées l'environnent, le touchent, le pressent,, pour ainsi dire, mais inutilement ; car nul signe ne peut exister que l'idée ne soit préexistante. C'est une des lois les plus évidentes du gouvernement temporel de la Providence, que chaque être actif exerce son action dans le cercle qui lui est tracé, sans pouvoir jamais en sortir. Eh! comment le bon sens pourrait-il seulement imaginer le contraire? En partant de ces principes qui sont incontestables, qui vous dira qu'un volcan, une trombe, un tremblement de terre, etc., ne sont pas pour moi précisément ce que l'exécution est pour mon chien? Je comprends de ces phénomènes ce que j'en dois comprendre, c'est-à-dire, tout ce qui est en rapport avec mes idées innées qui constituent mon état d'homme. Le reste est lettre close.
Le comte. — Il n'y a rien de si plausible que votre idée, mon cher ami, ou, pour mieux dire, je ne vois rien de si évident, de la manière dont vous avez envisagé la chose : cependant quelle différence sous un autre point de vue ! Votre chien ne sait pas qu'il ne sait pas, et vous homme intelligent, vous le savez. Quel privilège sublime que ce
doute! Suivez cette idée, vous en serez ravi. 31ais à propos, puisque vous avez touché cette corde, savez-vous bien que je me crois en état de vous procurer un véritable plaisir en vous montrant comment la mauvaise foi s'est tirée de l'invincible argument que fournissent les animaux en faveur des idées innées , Vous avez parfaitement bien vu que l'identité et l'invariable permanence de chaque classe d'êtres sensibles ou intelligents supposaient nécessairement les idées innées , et vous avez fort à propos cité les animaux qui verront éternellement ce que nous voyons, sans jamais pouvoir comprendre ce que nous comprenons. Mais avant d'en venir à une citation extrêmement plaisante, il faut que je vous demande si vous avez jamais réfléchi que ces mêmes animaux fournissent un autre argument direct et décisif en faveur d<f ce sytème? En effet, puisque les idées quelconques qu: constituent l'animal, chacun dans son espèce, sont innée^i au pied de la lettre, c'est-à-dire, absolument indépen dantes de l'expérience; puisque la poule qui n'a jamais vu l'épervier manifeste néanmoins tous les signes de la terreur au moment où il se montre à elle pour la première fois, comme un point noir dans la nue; puisqu'elle appelle sur-le-champ ses petits avec un cri extraordinaire qu'elle n'a jamais poussé; puisque les poussins qui sortent de la coque se précipitent à l'instant même sous les ailes de leur mère ; enfin , puisque cette observation se répète invariablement sur toutes les espèces d'animaux, pourquoi l'expérience serait-elle plus nécessaire à l'homme pour toutes les idées fondamentales qui le font homme? L'objection n'est pas légère, comme vous le voyez. Écoutez maintenant comment les deux héros de l'Esthétique^ s'en sont tirés.