‹ Œuvres choisiesChapitre 57 sur 83 · J.-B. Rousseau, Épitre à Rollin, II · texte numérisé non relu

J.-B. Rousseau, Épitre à Rollin, II

m'attend en bonne et charmante compagnie, si vous avez la complaisance de me dire votre avis détaillé sur ce fameux auteur dont je ne vous ai jamais entendu parler sans remarquer en vous une certaine irritation qu'il m'est impossible de comprendre.

Le comte. — Mon Dieu! je n'ai rien à vous refuser; mais je prévois que vous m'entraînerez dans une longue et triste dissertation dont je ne sais pas trop, à vous dire la vérité, comment je me tirerai, sans tromper votre attente ou sans vous ennuyer, deux inconvénients que je voudrais éviter également, ce qui ne me parait pas aisé. Je crains d'ailleurs d'être mené trop loin.

Le chevalier. — Je vous avoue que ce malheur me paraît léger et même nul. Faut-il donc écrire un poème épique pour avoir le privilège des épisodes?

Le comte. — Oh! vous n'êtes jamais embarrassé de rien, vous ; quant à moi, j'ai mes raisons pour craindre de me lancer dans cette discussion. Mais si vous voulez m'encourager, commencez, je vous prie, par vous asseoir. Vous avez une inquiétude qui m'inquiète. Je ne sais par quel lutin vous êtes picoté sans relâche : ce qu'il y a de sûr, c'est que vous ne pouvez rester en place dix minutes ; il faut le plus souvent que mes paroles vous poursuivent comme le plomb qui va chercher un oiseau au vol. Ce que j'ai à vous dire pourra fort bien ressembler un peu à un sermon ; ainsi vous devez m'entendre assis. — Fort bien! Maintenant, mon cher chevalier, commençons, s'il vous plaît, par un acte de franchise. Parlez-moi en toute conscience : avez-vous lu Locke? Le chevalier. — Non, jamais. Je n'ai aucune raison de vous le cacher. Seulement, je me rappelle l'avoir ouvert un jour à la campagne, un jour de pluie ; mais ce ne fut qu'une attitude.

Le comte. — Je ne veux pas toujours vous gronder ;

VOUS avez quelquefois des expressions tout à fait heureuses : en effet, le livre de Locke n'est presque jamais saisi et ouvert que par attitude. Parmi les livres sérieux il n'y en a pas de moins lu. Une de mes grandes curiosités, mais qui ne peut être satisfaite, serait de savoir combien il y a d'hommes à Paris qui ont lu , d'un bout à l'autre , V Essai sur V entendement humain. On en parle et on le cite beaucoup , mais toujours sur parole ; moimême j'en ai parlé intrépidement comme tant d'autres, sans l'avoir lu. A la fin cependant, voulant acquérir le droit d'en parler en conscience , c'est-à-dire avec pleine et entière connaissance de cause, je l'ai lu tranquillement du premier mot au dernier, et la plume à la main;

Mais j'avais cinquante ans quand cela m'arriva.

et je ne crois pas avoir dévoré de ma vie un tel ennui. Vous connaissez ma vaillance dans ce genre.

Le chevalier. — Si je la connais! ne vous ai-je pas vu lire , l'année dernière , un mortel in-octavo allemand sur l'Apocalypse ? je me souviens qu'en vous voyant à la fin de cette lecture, plein de vie et de santé, je vous dis qu'après une telle épreuve on pouvait vous comparer à un canon qui a supporté double charge.

Le comte. — Et cependant je puis vous assurer que l'œuvre germanique, comparée à V Essai sur l'entendement humain, est un pamphlet léger, un livre d'agrément, au pied de la lettre ; on y lit au moins des choses très intéressantes. On y apprend, par exemple : que la pourpre dont Vabominable Babylone pourvoyait jadis les nations étrangères, signifie évidemment Vhabit rouge des cardinaux; qu'à Rome les statues antiques des faux dieux sont exposées dans les églises, et mille autres choses de ce genre, également utiles et récréatives ^ . Mais dans V Essai, rien ne vous

1. 11 paraît que ce trait est dirigé de côté sur le livre allemand intitulé :

console ; il faut traverser ce livre , comme les sables de Libye, et sans rencontrer même la moindre oasis, le plus petit point verdoyant où l'on puisse respirer. Il est des livres dont on dit : Montrez-moi le défaut qui s'y trouve. Quant à VEssai, je puis vous dire : Montrez-moi celui qui ne s'y trouve pas. Nommez-moi celui que vous voudrez, parmi ceux que vous jugerez les plus capables de déprécier un livre, et je me cbarg-e de vous en citer sur-le-champ un exemple, sans le chercher : la préface même est choquante au delà de toute expression . f espère, y dit Locke, que le lecteur qui achètera mon livre ne regrettera pas son argent ^ Quelle odeur de magasin! Poursuivez , et vous verrez : Que son livre est le fruit de quelques heures pesantes dont il ne savait que faire -; qu'il s'est fort amusé à composer cet ouvrage, par la raison qu'on trouve autant de plaisir à chasser aux alouettes ou aux moineaux qu'à forcer des renards ou des cerfs ^ ; que son livre enfin a été commencé par hasard, continué par complaisance, écrit par morceaux incohérents, abandonné souvent et repris de même, suivant les ordres du caprice ou de Voccasion ^. Voilà, il faut l'avouer, un singulier ton de la part d'un auteur qui va nous parler de l'entendement humain, de la spiritualité de l'âme, de la liberté, et de Dieu enfin. Quelles clameurs de la part de nos lourds

Die Siegsgeschichte der christlichen Religion, in einer gemeimiiltzigen Erklarung der Offenbarung Joannis, in-8°; Nuremberg, 1799.

Ce livre se trouve dans les bibliothèques d'une classe d'hommes assez nombreuse-, mais comme il ne s'agit ici que d'une citation sans conséquence, j'ai cru inutile de perdre du temps à la vérifier.

{Note de l'éditeur.)

1. Thou vvilt as little think thy money, as I do my pains ill bestowed. (Londres, Becroft, Straham et comp. 1775, 1 vol. in-S".) Epistle to the reader.

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