‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 63 sur 75 · LA NATURE · texte numérisé non relu

LA NATURE

Les Alpes et le Jura.

Il y a entre les Alpes et le Jura cette différence capitale que, chez les unes, l'empire de l'homme finit promptement, ou ne dépasse pas un terme fixé; tandis que, chez l'autre, il n'y trouve plus, pour ainsi dire, aucune borne, et l'a dès longtemps tout vaincu. Dans les Alpes, dès que l'on aborde une certaine région (et elle est très étendue), le combat fatal de l'homme et de la nature s'engage ainsi qu'aux jours primitifs du monde. Là, que l'homme s'élève de quelques pieds au-dessus du peu qu'il a pu soumettre, et il recommence à être écrasé, comme à cette heure où, entrant dans la lice, il sentit le poids de la création qui tombait sur lui. Dans le Jura, la puissance

de la nature est bien moins terrible, plus subjuguée, et passagère. Il en reste assez seulement, pour que Thomme, détourné d'une terre rebelle, soit convié par là à se replier sur lui-même, et se livre à un travail d'intérieur, sans être appelé dehors par l'espoir ni par le péril.

Le Jura n'a pas les pointes ardues des Alpes, ni leurs enfoncements fertiles : tandis qu'elles présentent les deux extrêmes, ses rigueurs et ses facilités sont très rapprochées, et lui donnent un caractère uniforme. Ce n'est pas seulement son aspe( t qui est peu varié, c'est encore sa vie. Il se déploie comme un grand rideau, droit et immobile. Peu de franges, peu de plis ; rien qui flotte. Sa couleur même n'a pas beaucoup de tons divers : c'est presque toujours l'azur, qui parfois, il est vrai, arrive à une grande beauté, quand la menace des cieux ou je ne sais quel tressaillement de la nature le rendent sombre et profond V Il a, sous l'infini des airs qui roule à larges ondes sa rayonnante immensité, il a des poses tristes et lentes, dont les mouvements imperceptibles ébranlent le cœur et l'agitent pour longtemps. Mais ce n'est pas, ainsi qu'on le voit dans les Alpes, le prisme gigantesque des forêts ondoyantes et nuancées, des vertes pentes qui semblent tomber du ciel ; des roches nues pareilles, le soir, aux arcades, aux dômes de temples aériens qui s'animent des reflets du cuivre ou du vermeil, puis s'éteignent dans une flamme violacée ; des neiges enfin qui fleurissent comme la rose, et des glaciers rayonnants de pourpre et d'or. Il

* Nos anciens actes lui donnent Tépithète de noir : les Joux noires ; la montagne noire du Jura.

y a, disons-nous, la même différence à l'intérieur. Le Jura n'offre pas ces endroits inaccessibles, absolument interdits à la domination et même au pied de l'homme. Ses vallées, et je ne parle ni des moins considérables ni des moins opulentes, sillonnent pour ainsi dire sa crête. Les grandes vallées du Jura suivent sa chaîne : elles sont longitudinales. En sorte qu'avec elles, l'homme le gravit et le subjuge aisément jusqu'au sommet. Mais, en revanche, la plupart sont peu profondes, ouvertes aux vents X^ui s'y ébattent à Taise, et souvent marécageuses. Ces circonstances leur font un climat froid, plus redoutable peut-être que celui des Alpes ; et, en général, leur nature est triste et revêche. Ainsi, le Jura se laisse vaincre facilement ; mais il donne peu. Il ne possède pas la richesse des vallées transversales ; celles qu'il perce dans cette direction ne sont que quelques gorges oubliées. Les vallées latérales des Alpes, au contraire, s'ouvrent au loin entre les monts qui les abritent ; elles y concentrent les rayons du soleil, en même temps qu'elles sont arrosées par mille fontaines ; et quelquefois l'aile impétueuse des vents ne fait que passer sur leurs têtes. Ainsi, les Alpes ne se livrent pas tout entières; mais là où elles se donnent, elles donnent beaucoup. L'autre chaîne, tout en obéissant mieux à l'homme, ne lui fournit cependant pas assez pour qu'il se contente de la nature, et s'en tienne à cette richesse. Il cherche plus loin ; et le sol, par sa soumission première et la résistance qui la suit, contraint l'homme à se tourner d'un autre côté.

Le Jura, dirais-je s'il était permis d'appliquer à la nature le langage de l'histoire ; ce vieux Jura, que les géo-

logues font l'aîné des Alpes, est la montagne à l'état civilisé ; les Alpes sont la montagne à l'état sauvage. Il y a chez elles, oui ! sur ces fronts chauves et froids, quelque chose de jeune, de primitif, d'inaltérable et d'inaltéré. Le Jura, ce - corps vieilli et couché par terre, sur lequel l'homme pose partout son pied, qui a vu la mer vaincue se retirer au loin, des continents poindre à la surface des flots, comme les écueils d'un océan alors encore sans naufrages; ce témoifl d'une création complétée seulement après lui, d'une révolution qui vint le frapper lui-même et l'humilier devant les nouveaux géants vomis par les ondes, le Jura se montre aujourd'hui en quelque sorte façonné à la vie commune ; il subit tous les changements de la nature, et, quoique peu varié, n'est immuable dans aucun de ses aspects. Ainsi que les plaines, il se couvre de neige et la perd, plaine lui-même aussi avec sa ligne uniforme et ses vallées plates où ne descend l'ombre d'aucune sommité sourcilleuse et chenue. Les Alpes, arrivées plus tard, ne vivent que par elles, ne s'accommodent avec nul autre. Elles ont monté hardiment au-dessus de la terre ; et rien n'est venu adoucir la vivacité de leurs formes, emprisonner leur allure, froisser leurs flancs, ni courber leur taille hardie. Elles montrent toujours des fronts éclatants, et d'une neige florissante. Ça et là, il se fait bien quelques remuements dans ces corps immenses et vigoureux. Mais les colosses n'en sont point ébranlés. Ils restent toujours les mêmes dans leur diversité jeune et sans tache : sublimes, fiers, sévères avec leurs têtes glacées, mais répandant l'abondance à leurs pieds. La vie et les mœurs industrielles, voilà ce que nous

présente plutôt le Jura ; tandis que la vie et les mœurs pastorales appartiennent plutôt aux Alpes. Ces dernières ont sans doute aussi leur industrie, surtout dans les plaines qui dépendent de leur système ; mais l'industrie ne caractérise pas les peuplades alpestres; elle le fait, au contraire, pour celles du Jura. Les occupations pastorales n'y sont guère qu'une espèce d'industrie, au lieu que, dans les Alpes, elles sont la vie même.

Ces deux régions donnent sans doute à leurs habitants cette vigueur agile, cette prudence énergique des mouvements, habitués qu'ils sont à lutter avec les éléments et la nature, à en tourner adroitement les difficultés plutôt qu'à les surmonter et à les faire disparaître. Forcés, à [ tout moment, de louvoyer contre les précipices, de suivre, I selon le caprice réfléchi de leurs sentiers, les plus subtils détours, descendant pour montrer, et montant pour descendre, ils portent dans la vie des procédés analogues et se conduisent parmi les hommes comme parmi les rochers, par des voies mystérieuses, avec une souplesse calculée, et en n'abandonnant jamais cette finesse, cette demi-ruse, trait caractéristique des montagnards.

Mais la vie pastorale et la vie industrielle mettent déjà ici une nuance. Comptez, de plus, que le Jura n'est pas à beaucoup près autant que les Alpes le monde de la nature et de la lutte de l'homme avec elle. En sorte que dans ce domaine il y a toujours chez ces dernières un plus rude exercice, une audace plus aguerrie, une adresse corporelle plus parfaite, la nécessité enfin d'un déploiement d'énergie plus grand. De même encore il y a dans

les Alpes i)liis de ric hesses i)remières, et <:onsé(|ueinrnent, de la part de la nature, un attrait plus fort, une attache plus malaisée à dénouer. Une moindre opulence naturelle, ou, si l'on veut, une médiocrité qui approche de l'indigence, en rejetant l'activité du montagnard sur les matières secondes et sur l'industrie, arrache ses regards du sol borné où ils se prosternent, donne à son habileté native un champ tout nouveau, la modifie par là plus ou moins, la développe, la tourne vers de plus vastes espaces, la négocie pour ainsi dire, et fait souvent, dans le Jura, de l'habitant d'une vallée perdue, un homme dont les intérêts matériels et par conséquent la pensée, au Heu d'être arrêtés par ses montagnes, s'étendent sur le monde entier.

Entre les populations montagnardes qui ceignent l'Helvétie romane, il y a donc des traits communs ; mais aussi des différences que le cours des âges a rendues profondes. Aux Alpes plutôt la vie pastorale, naturelle et primitive; au Jura plutôt la vie industrielle et de civilisation. Bien que sans doute ce contraste soit fort entremêlé, que là passent leur vie ensemble bergers et marchands, qu'ici tous les chalets n'aient pas disparu devant les ateliers ; on peut, je crois, toujours reconnaître cette opposition fondamentale. Et n'en résulte-t-il pas pour chacune des deux populations un aspect moral différent ? Si on le dessinait ainsi, on ne ferait pas tout connaître assurément ; mais on ne s'écarterait pas trop de la vérité.

L'habitant du Jura a l'esprit plus étendu, plus entreprenant que celui des Alpes. Plus aventureux ne dirait pas encore toute la chose, mais bien, plus aventurier ^

pourvu qu'on ne laissât à ce mot aucune acception de blâme ni d'outrage. Posté sur sa muraille en sentinelle, le montagnard du Jura voit à ses côtés les Alpes et les plaines avec les chemins qui y conduisent. Elles semblent l'inviter à venir vers elles. Il descend et s'en va partout faire sa moisson.

L'habitant des Alpes, au contraire, de ses vallons ombreux et murmurants, n'entend que la cascade qui chante dans la solitude, ne voit que les sapins inclinés ou le ro- ( her dominateur. S'élève-t-il péniblement et comme un insecte sur le front du géant, c'est le monde glacé qui l'entoure, qui absorbe ses yeux ; les riches plaines dans le fond ne paraissent que comme un désert perdu sous la brume ou dévoré par la ferveur du jour. Ainsi se bornent ou s'émoussent ses regards. En revanche, il a l'avantage sur son frère du Jura par une énergie plus compacte et plus dure, et par je ne sais quelle sauvage grandeur.

Je ne craindrais pas de dire qu'il y a, en général, parmi les habitants des Alpes plus de dignité naturelle que parmi ceux du Jura. Chez ceux-ci, lorsqu'elle existe, elle a davantage l'air acquis. C'est la civilisation qui la donne à l'homme, lequel sent ce qu'il vaut, surtout par ce qu'il a fait. Dans les Alpes, la dignité humaine se montrera plus dégagée de ces appuis secondaires.

Pareillement, en politique, la liberté dans le Jura est chose moderne, raisonnée et spéculative. Dans les Alpes, elle est bien plus un sentiment de nature. Aussi, les temps oîi nous vivons étant ceux d'une politique systématisée, le Jura y entre bien mieux que les Alpes. Il a, dans cette sphère, une prépondérance qui appartint à celles-ci dans

les siècles non raisonneurs. Les généralisations, les principes, les classifications rigoureuses, les enrôlements sous la bannière absolue d'un système, trouvent les montagnards du Jura plus dociles; il y a toujours chez ceux des Alpes quelque chose de récalcitrant.

Le Jura lui-même est déjà significatif à cet égard. Les vues qu'il ouvre du haut de sa grande galerie de pierre, qui semble faite pour contempler le spectacle des Alpes, sont des vues d'ensemble, et ont quelque chose d'abstrait. Elles sont immenses, et tout y est un. Des détails sans nombre, et il semble qu'on n'ait devant les yeux qu'un seul tableau, réduit en grandes masses, simplement et clairement disposées. Le Jura voit tout, mais de loin, et d'une égale et médiocre hauteur. Les Alpes, chacune en des points différehts, creusent la terre ou percent le ciel, et ne se rangent que sous une immense harmonie.

Tout ceci est en rapport avec ce que nous avons dit de l'industrie dans les deux régions. L'industrie est déjà une vie plus abstraite, plus éloignée du fait simple et premier de l'existence que les occupations pastorales. Dans celles-ci il n'y a que l'homme ; dans celle-là l'individualité humaine disparaît sous les généralités sociales. Comme on l'a observé, l'industrie crée une espèce de féodalité, recrute une petite armée, coordonne et subordonne autour d'un centre commun, systématise, pour ainsi dire, en action. De même que les possesseurs de fiefs accaparèrent la société féodale, la société industrielle, qui est aujourd'hui la principale face de la société civile, n'a pour représentants que les propriétaires des manufactures ou les propriétaires de comptoirs; le commis n'étant

d'ailleurs strictement qu'un ouvrier, qu'un travailleur dans un genre plus distingué. Au moyen âge, le manoir concentrait autour de lui le sol, alors la seule richesse, absorbait les sueurs obscures qui l'avaient fertilisé. Aujourd'hui, l'ateHer doit faire aussi pour son maître la part du lion.

Si les villains de la féodalité ont escaladé le haut manoir et affranchi leurs terres, les villains de l'industrie que feront-ils un jour? Je n'ai pas à le dire; mais seulement à remarquer que les Alpes ont beaucoup moins subi cette nouvelle organisation sociale. Voyez, en passant, combien à tout âge, en toute chose, la liberté leur est inhérente, naturelle, et en quelque sorte forcée ! Qu'elle s'y soit donc maintenue de toute antiquité, nous le pouvons déjà comprendre même par les faits contemporains, d'ailleurs si pâles et si mêlés.

C'est en effet davantage dans le Jura et ce qui dépend de lui, que vous trouvez ces populations demi-serves d'ouvriers, étagées au-dessous du seigneur fabricant, qui dispose des trois quarts de leur temps, de leur travail et souvent de leur vie. Les populations alpestres ne se sont pas autant prêtées à cette inféodation. Moins • riches, moins Hcencieuses, elles sont en général moins abâtardies. Quelques exceptions célèbres ne sont pas une raison, d'autant qu'elles s'expliquent par l'effet de la plus pernicieuse industrie de toutes, celle qui consiste à se vendre pour les plaisirs des riches, efféminés ou oisifs ; vil commerce, produit fatal que la beauté de la nature et des races a fait naître dans les Alpes livrées aux caprices d'une civiUsation effrénée. Mais, pour l'ordinaire, le sen-

timent de la dignité humaine s'y est conservé d'une manière plus naturelle et plus vraie, il s'y manifeste avec plus de calme et de grandeur. La liberté y garde un peu de son allure primitive ; dans le Jura, tournant au système elle se met volontiers au pas du mouvement général. Mais on doit convenir que ce dernier parfois regagne plus du côté de la civilisation que ce qu'il a perdu du côté de la nature; et le siècle n'étant pas primitif, les Alpes risquent de se trouver en arrière.

Enfin, pour terminer ce parallèle, le Jura, c'est plutôt la prose, et les Alpes la poésie. Je ne prétends point faire par là le panégyrique des unes aux dépens de l'autre. Il ne faut point dire, ni même trop penser de mal de cette bonne et utile prose, qui régit toujours davantage le monde. Sans être personnellement et par goût un de ses fidèles, j'ai pour elle un respect convenable et je comprends sa puissance. La prose, d'ailleurs, c'est l'action; et n'est-il pas fort heureux que nous en ayons au moins quelque peu à notre portée, ou même parmi nous ? C'est aussi la raison et la science, toutes choses qui ne sont point à dédaigner ; nous n'en avons pas encore épuisé le profit.

Enfin, qu'on voie là dedans la gloire ou le défaut du Jura, son caractère de prose en opposition aux Alpes me paraît clairement tracé. Il ne s'agit pas ici des individus, ni de leurs œuvres. Les richesses, les relations étendues que procure l'industrie, sont une condition d'existence pour certains arts , et sont celles du développement de tous. Il s'agit de ce qu'est le Jura lui-même, en essence, et comparativement aux Alpes, car il est

certes plus poétique qu'une de ces plaines insipides qui lassent par leur uniformité, sans être assez immenses ni assez nues pour attirer puissamment l'âme dans l'infini.

Mais voyez les Alpes et voyez le Jura, ces deux gardiens qui veillent à nos portes. Quelle pose différente ! Les Alpes sont debout, la tête haute; elles se dressent sur leurs pieds rapides et chevauchent au loin la terre. Auprès d'elles, le Jura semble assis, ou, s'il se lève, il marche paisiblement, sans fracas et sans bonds, pour fournir sa carrière d'une façon gracieuse et courtoise, mais sans éclat sublime. Il se présente avec simplicité, se distribue avec clarté et une sorte de prudence. Rien d'inattendu, d'exubérant, de folâtre, de magnifiquement inutile, comme celles que nous lui comparons. Au contraire, un maintien bien réglé, une austérité calme et digne , même un peu sombre ; un air morne et froid. Qu'il m'est arrivé souvent de le sentir ainsi, lorsque du haut de sa croupe arrondie, et le dos tourné aux Alpes si vives, si éveillées, je suivais à l'occident les rangs de collines uniformes, s'assemblant avec ordre et en silence. Partout des bois noirs, des pentes sévères. Et si c'était en hiver, mêlée au lugubre feuillage des sapins, la neige elle-même n'avait plus qu'un demi-sourire, triste et retenu. La blanche neige rend les Alpes joyeuses; c'est leur manteau virginal brodé de vert et d'azur. Quand le matin pour elles a devancé le jour, elles semblent chanter gaîment leur réveil et leur jeunesse ; un hymne de lumière flotte en haut sur leurs têtes, et se répète en échos de joie et d'amour dans les cœurs des mortels. Le soir, elles fument comme l'encens, et s'inclinant sous le ciel qui se

ferme, elles offrent alors je ne sais quelle attrayante image de prière et de mélancolie. De loin, le Jura écoute, et comme un songeur qui poursuit son chemin, il s'enfonce dans les ténèbres.

Cette infériorité du Jura doit s'entendre dans un sens général; car il présente aussi des détails d'une grande beauté, nous devons le reconnaître. Que cet hommage le relève, si d'aventure nous l'avions injustement abaissé! Avec moins d'abondance que dans les Alpes, il a pourtant aussi le chuchotement confus des eaux souterraines, le sautillant murmure des ruisseaux jaseurs, et la voix redoublée des cascades bondissantes. Le calcaire de sa formation se prête singulièrement au caprice de l'onde, qui le taille, le sculpte, et le creuse à son gré. Au lieu d'un lit de cailloux, entassés pêle-mêle, elle en a un de marbre bizarrement travaillé, tantôt en couches polies et glissantes, tantôt en réduits secrets, en détours mystérieux : là c'est le bruissant dédale de minces filets d'eau ; l'instant d'après, un étroit canal étouffe la voix de la nymphe captive. Ceux qui ont vu le Val-Romey en content des merveilles. Dans notre pays, où le Jura est très beau, l'Orbe, qui vient de lui, est la plus curieuse et la plus charmante des rivières. L'Aubonne, la Venoge et l'Arnon méritent d'être visités. Là où il domine Yverdon, Grandson, Bonvillars et ces plaines qui ont gardé le souvenir de la grande bataille, le Jura peut prétendre à rappeler les Alpes avec originalité. La Vallée-de-Joux, assez grande pour contenir trois lacs ; le Val-Travers qui entaille si profondément les montagnes; le lac de Neuchâtel, surtout à son ouverture et dans sa partie vaudoise ;

le lac de Bienne, bordé de roseaux empanachés et portant comme une corbeille au-dessus des flots son île verdoyante ; le Moutier - Grand - Val , avec ses gorges emboîtées les unes dans les autres ; le Val-Durvau, le Val où coule la Sorne, qui dans les noirs précipices du Pichoux doit s'ouvrir un si rude passage, que les forêts des deux bords continuent à s entrelacer au-dessus de ses cascades ténébreuses ; enfin, les nombreuses grottes dont les flancs du Jura sont percés et qui furent aussi la demeure des fées ; quelques-unes de ses sommités dessinées plus hardiment ; tout cela forme un beau trésor, un riche tableau.

En outre, le Jura est le spectateur des Alpes ; c'est lui qui les a vues le premier s'élancer des cavernes profondes, pour nouer en statues de neige un chœur harmonieux. Et maintenant encore, lorsque la brume lointaine se retire comme un rideau, les blanches Vierges dansent le soir devant lui. Mais dans ce spectacle, ce n'est pas au Jura qu'appartient la Muse. S'il en a une, c'est cette muse pédestre que le poëte invoque au déclin de ses jours, quand il n'a plus la force de prendre son vol vers les nues. Muse agréable et facile, qui chemine au petit pas, qui regarde autour d'elle, sait et voit beaucoup de choses, cause encore plus qu'elle ne chante, et disserte volontiers. Carmina sermoni propriora.

L'homme aussi a traité le Jura davantage en profane. Que lui reste-t-il de mystérieux, de sacré? Voyez, par exemple, la part qu'il a dans la langue humaine. A l'exception de son nom antique et général, comme tout ce qui le nomme est clair et évident; encore celui-là se

retroiive-t-il dans le mot de Jotix qui est très commun. Mais ses noms locaux, que sont-ils ordinairement? A part un bien petit nombre, ceux des propriétaires. Depuis quand datent-ils? Comme ces derniers, de hier. Dans les Alpes , au contraire , l'homme a dû presque toujours laisser intacts les noms et les choses. Le lieu n'étant pas possédé, n'est pas transmissible, ou il a si bien un caractère à lui, antérieur à ses maîtres, que leurs noms glissent sur le sien. Il reste donc ce qu'il fut : sublime et obscur, mystérieux et sonore, réveillant à demi tout un monde de vagues traditions, de souvenirs antiques et de grandes images, qui dort, comme enchanté, sous la neige et sous la pierre.

Ainsi donc, aux Alpes la poésie, l'enthousiasme, les hautes et originales pensées, la profondeur et la fixité. Au Jura, la prose, le savoir-faire, l'étendue et le changement, le progrès. J'ai déjà fait mes réserves pour les individus : je parle de l'influence, d'une manière abstraite. Ensuite, mille causes secondaires ont modifié cette nature primitive. Il faut remarquer aussi que les Alpes sont d'une si haute poésie, pèsent d'un poids si grand sur l'homme, qu'il en est d'abord écrasé, et n'apprend de ce premier coup qu'à s'incliner sous elles, ou à se glisser clandestinement à l'entour ; et c'est à ce premier pas que, dans la plupart des occasions, reste naturellement la multitude. Il ne faut ni un esprit vulgaire, ni un petit efl'ort de cet esprit, pour se redresser devant ce Génie atterrant des Alpes, pour le soumettre à sa pensée et se l'approprier.

Mais une fois qu'il s'est rendu, quels trésors merveilleux î quels vallons parfumés ! quelles pentes fleuries !

quels cristaux éblouissants ! quels ombrages ! quelles fontaines ! Heureux l'enfant des Alpes qui a su en dompter le Génie ! Du haut des cimes, et pareille à une cascade au chant éternel, par mille ruisseaux, par mille murmures, sur l'ardoise et le granit, au fond des vacillants abîmes, au travers des rocs ténébreux, au bord des lacs mélancoliques, en d'intimes retraites vertes et souriantes, le long des pâturages entrelacés d'un réseau de lumière et d'ombre, dans les bois de sapins qui mugissent comme des flots, sous les thymiers, les hêtres et les cytises, la Poésie descend dans la vallée, et avec le couchant retourne en jets de flamme vers les cieux. Allez, jeunes amis ! allez puiser à cette source inconnue. Remontez les torrents, et perdez-vous dans les forêts plaintives : c'est là que le Génie des Alpes vous attend, et là sont aussi les retraites sacrées de celui de la Patrie.

Le plateau suisse.

Ce qu'on nomme le plateau suisse n'est qu'une partie, la partie sud-ouest et la première du grand plateau alpin, appelé par d'autres plateau de Suisse et de Bavière. Il fait partie d'un remarquable ensemble géographique, sur lequel nous allons hasarder quelques mots. Notre sujet y est intéressé.

Le Jura et les Alpes jusqu'au Léman, la Forêt-Noire

et la Forêt-de-Bohême, sont les murs principaux d'une enceinte où le sol présente un de ces renflements si nombreux à la surface du globe. C'est un de ces pays qui n'ont ni les escarpements des montagnes, ni la dépression profonde des véritables plaines qui ne voient au-dessous d'elles que la mer, et quelquefois même descendent encore plus bas.

Lorsque l'océan enveloppait la terre, comme une goutte un insecte naissant, lorsqu'il était le seul maître et se promenait seul sur l'étendue, notre sphère avait l'aspect confus des flots immenses, elle était vague, informe, et sa figure encore en germe ne présentait qu'un sens obscur, inachevé. Soudain se fendirent les ondes pour laisser passage aux têtes joyeuses des continents nouveau-nés. Des îles s'élançaient à la lumière, battaient l'air et les flots de leurs ailes rocheuses déployées au loin, envahissaient la mer diminuée, s'appelaient entre elles en se tendant comme des mains leurs rivages allongés, leurs promontoires, leurs péninsules; et, perfectionnant à chaque pas leur type, elles enfantaient des continents toujours plus complets, plus solides et plus hardis, plus puissants et plus sveltes, plus dominateurs au-dessus des flots et plus habiles à en fouiller en tous sens l'étendue, plus libres enfin et plus harmonieux. Les Intelligences qui purent contempler cette apparition sublime, virent par là se dévoiler peu à peu la figure de la terre, et le marbre et le granit, comme une inscription gigantesque, leur en exprimer le sens.

Les continents cheminent donc dans la mer, et cette dernière, par de subtils détours, se glisse jusque dans leur

sein. L'homme trouve ainsi mille voies, chaussées ou canaux, pour établir sa domination sur le globe, pour faire et pour rendre des visites de guerre ou de paix. Là c'est l'eau qui le mène ; ailleurs il suit l'étroit sentier d'une presqu'île, ou le pont de rocher d'un archipel.

Tantôt la terre concentre un peuple sur lui-même, tantôt elle le jette au loin, en tous sens. L'Europe est liée par plusieurs nœuds à l'Asie ; elle avance trois bras armés vers l'Afrique, et elle est la pointe avancée de l'ancien monde vers le nouveau. L'Océanie est à peine née : éparpillée dans l'Océan, sans consistance et sans lien, c'est un monde à fleur d'eau. L'Amérique sillonne bien la mer ; cependant elle sort peu d'elle-même. Elle a quelques membres légers, mais qui restent collés sur ses flancs : ce sont des nageoires, ce ne sont pas encore des ailes. L'Asie s'envole déjà davantage. Massive, compacte, elle est pourtant dégagée sur ses bords, comme il convient à l'Orient, cette source profonde de laquelle tout a découlé. L'Afrique a l'importance de ce qui l'entoure ; mais elle est épaisse et lourde ; c'est une presqu'île qui ne se meut pas ; elle dort au soleil. L'Europe est solide, vive et harmonieuse. Elle touche à tout, et n'appartient à personne qu'à elle-même.

Mais la combinaison de la terre et des mers ne donne pas toute la figure de notre globe. Il faut la voir aussi dans les inégalités de sa surface solide. Elle présente des hauts pays et des bas pays. Tantôt, les uns sont brusquernents détachés des autres, tantôt ils placent entre eux des intermédiaires plus ou moins mêlés. Les montagnes proprement dites ne sont pas les seuls hauts pays. Il y a

encore ces renflements généraux, dont nous avons surtout à parler.

Les divers continents présentent chacun dans leur structure de grandes masses soulevées tout entières. Les unes l'ont été avec une seule chaîne, dont elles font partie, et rentrent dans les pays de montagnes. Ce sont de hautes et larges vallées, ayant plus ou moins l'aspect d'une plaine, mais entourées des sommités d'une même chaîne qui porte un ou plusieurs de ces plateaux dans son sein. Ils font ici partie du système ou massif de montagnes. C'est le cas, en Amérique, des plateaux de la Cordillère du nord et du sud.

Ailleurs, la masse de terre soulevée, ou le plateau (mais on verra que ce nom s'applique à des choses assez différentes), appartient à plusieurs systèmes de montagnes; son enceinte n'est pas formée par une seule chaîne, et sa surface est elle-même, dans ses divers points, à diverses hauteurs. Tel est l'immense plateau de l'Asie orientale, ou de la Haute-Asie. C'est aussi la forme de la Haute-Afrique. On voit donc qu'il faut compter dans le nombre des hauts pays : des systèmes ou des pays de montagnes, des plateaux qui y rentrent en ce qu'ils n'appartiennent qu'à une seule chaîne; et des renflements plus ou moins vastes, plus ou moins élevés, supportés par plusieurs chaînes d'une inégale hauteur, et quelquefois traversés eux-mêmes par des chaînes intermédiaires.

Ces diverses formes, et les autres qui les Hent aux bas pays, les gradins, les terrasses, dont je n'ai pas à m'occuper, mêlent leur influence à celle de la découpure ho-

rizontale. Et toutes ensemble ont pour effet de donner aux masses continentales plus de solidité ou de légèreté, d'uniformité ou de diversité, de concentration ou de diffusion, autant de choses qui ont sur l'homme d'irrésistibles influences: les esprits réfléchis s'en sont toujours aperçus. Aux yeux des géographes, qui comprennent leur science, ce n'est pas pour rien que l'Europe occupe la première place^ qu'elle est à la tête de la civilisation. Dans sa structure extérieure, ils lisent son droit à cette souveraineté. L'Europe, ce petit continent, qui n'est même qu'une presqu'île de l'Asie, présente un ensemble de toutes les formes géographiques, ailleurs dessinées sur une vaste échelle, et en Europe harmonieusement combinées, de manière à former un ensemble unique, plein de vie, de puissance et d'originaUté.

L'Europe, en effet, n'a pas été moins bien traitée dans sa structure verticale que dans sa projection horizontale. Elle a un haut pays central fortement constitué, qui lui donne un nord et un midi, sans toutefois les rendre étrangers l'un à l'autre. Le passage du haut pays au bas pays n'est pas brusque et sans transition ; il distingue les peuples, il ne les isole pas. Elle possède ces systèmes de montagnes qui tendent une chaîne nécessaire entre les nations, nourrissent les fleuves, aiguisent tous les courages, et renouvellent le continent de vigoureuses semences. Mais ce ne sont pas des contrées isolées, siège d'une barbarie menaçante, ou d'une civilisation recluse. Le pays de montagnes, formé par les Alpes, est une saillie qui serre, qui assujettit l'Europe au Heu de la diviser. Moins exposé aux agitations d'une nature mal apaisée^

il ne subit pas non plus la fatalité de résistance, l'uniformité de ces chaînes droites et inflexibles dans toute leur gigantesque stature, comme la Cordillière des Andes que l'homme préfère souvent tourner par la mer, plutôt que de se hasarder à franchir leur escarpée et imprenable muraille \

Ainsi donc l'Europe, avec les mêmes éléments que les autres parties du monde, est constituée tout autrement ; et notre patrie montagneuse y joue par là un beau rôle. Si les Alpes ne longent pas la mer comme les Andes, c'est pour mettre le sommet de l'Europe à leur centre, ç'est pour en faire une part égale, une distribution facile. Mais, quoique au centre, elles n'en sont pas moins différentes des chaînes immenses et abruptes qui enserrent la Haute-Asie. Elles ne font pas de la Haute-Europe un monde à part, inaccessible, rude et pesant. Le continent les pénètre ; les rivages les plus éloignés leur envoient quelque bruit. Enfin, par ses découpures et ses ciselures habilement entrelacées, par ses lacs nombreux, oîi se rapprochent en s'y mirant des cimes opposées, et qui offrent un chemin facile à côté du précipice, par toute sa structure si riche, si variée et si libre, le pays de montagnes qui est le nôtre, participe à la diversité harmo-

^ Les Alpes ne sont pas même autant une barrière pour l'Europe que les Pyrénées pour l'Espagne. Les Pyrénées, d'ailleurs membre secondaire du système européen, isolent la Péninsule, de concert avec ses chaînes et ses plateaux ; et pour l'Europe, elles ont toujours été un roc où se brisent les épées de ses plus grands capitaines.

nieuse dont TEurope présente le type, et rien de ce qui est européen ne lui demeure longtemps étranger.

Le plateau alpin possède les mêmes avantages; ou plutôt, il est un de ces degrés qui font au pays de montagnes un abord facile. Ce n'est pas le plateau encaissé dans une chaîne, et la laissant descendre par un bond vers le bas du pays. Déroulé au pied des Alpes, il est seulement soutenu par elles, de même que par d'autres chaînes sur ses divers côtés. Ce n'est pas non plus un de ces vastes systèmes de plateaux, jetés à une élévation parfois considérable, comme de hauts et larges remparts entre les nations, qu'ils empêchent ainsi de s'atteindre ; mais une plaine onduleuse, dont l'élévation n'est pas assez considérable pour la rendre inabordable, ou impropre aux divers travaux de l'homme et à la civilisation. Masse soulevée, appuyée par les monts, qui varient ses richesses, ils la protègent, mais ne l'emprisonnent pas.

L'Europe unit ainsi toutes les formes, en les perfectionnant ; et notre pays de montagnes et notre plateau sont le centre, le premier accord de cette vivante harmonie. J'ai voulu du moins toucher la corde où résonne cette note sublime, afin d'ajouter un son de plus à l'hymne de la patrie essayé par ma voix.

Maintenant que nous avons vu la structure de notre pays et la place que ses diverses parties occupent dans la charpente de tout l'édifice, nous ne nous astreindrons plus aussi scrupuleusement aux distinctions géographiques dans l'étude qui nous reste à faire. C'est une description morale qu'il nous faut essayer après la description physique. La plaine a d'autres influences que la

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montagne; voilà ce dont il s'agit: et par la plaine nous entendons tout ce qui n'est pas la montagne proprement dite. La plaine, c'est le bas, pour employer notre parler populaire ; c'est le contraire du haut^ du Pays-d' Enhaut^ comme nous disons si bien encore. Ce qui suit regarde donc non-seulement le plateau, notre plaine principale, mais aussi ces pentes inférieures des monts qui touchent au plateau, dont elles font souvent la richesse la plus appréciée ; et en outre ces vallées, assez larges et asse^ profondes pour former comme une plaine par elles-mêmes, et en avoir, sans doute avec des traits particuliers, le caractère et la vie.

Le plateau suisse, tout en appartenant au plateau alpin, offre cependant un ensemble bien déterminé, circonscrit par les Alpes et le Jura, le Léman et le lac de Constance. Je n'ai point à étudier le système dont il est membre ; et à lui-même je ne puis consacrer des observations étendues, ni spéciales ; ce serait outrepasser toutes les bornes de notre sujet, d'autant plus que le canton de Vaud est assis sur un petit plateau particulier, dont nous aurons à nous occuper en son lieu.

Même à le considérer indépendamment des montagnes proprement dites, le plateau suisse présente encore une très grande diversité naturelle dans sa forme et dans ses produits. Et vous savez combien l'homme vient ajouter la sienne à celle-là. Collines, vallons, pentes plus ou moins rapides; lacs, fleuves et rivières, ruisseaux dans les près, nants sous les taillis ; sable et gravier, couches profondes, ou écorce gazonnée des grès et des cailloux, terre grise et légère, mottes lourdes d'argile bleuâtre,

cendre noire et féconde ; chênes, hêtres et sapins, toutes sortes de fruits, et plus encore de fleurs ; bien des espèces de bêtes fauves et sauvages, avant que l'homme leur prenant toute la place les eût expulsées, ce n'est là qu'un très incomplet dénombrement.

Toutefois, le plateau suisse a aussi ses traits généraux, et l'on peut dire que, dans cette diversité, il se ressemble ordinairement: elle lui est un caractère constant, parce qu'il faut à tous ces traits fort peu d'espace pour se produire et donner ainsi à un petit coin ce qui fait l'essence du tout.

Par exemple, pour en choisir d'autres que ceux que je viens d'énumérer, ce plateau n'est jamais large et ouvert. C'est toujours une forme maigre et sinueuse, couchée dans le sillon des Alpes et du Jura. L'éducation que la nature y donne à l'homme, est aussi presque partout la même. Ce n'est pas la furie qui ne sait qu'écraser ses enfants de ses tendresses ou de ses colères; ce n'est pas non plus l'indigente qui, n'ayant rien pour nourrir ses petits, maudit la vie ou les envoie mendier à Fentour. C'est une mère qui donne à ses fils un médiocre héritage, afin que travaillant ils soient vigoureux, et que possédant ils soient libres. Ainsi, le sol est généralement fertile, et repose chaudement derrière les grands monts qTii l'abritent. Mais il reçoit fréquemment la leçon sévère de la nature, par ces vents qui rompent les vieux arbres des vergers, par ces grêles qui effacent les récoltes, par ces gelées qui glacent l'espoir du cultivateur, par tous ces retours enfin d'un ciel capricieux qui, au moment où il vient de sourire, verse soudain mille maux sur la terre.

Néanmoins, c'est la plaine qui relativement aux montagnes possède la facilité et les jouissances de la vie. Les Alpes ne se laissent pas entièrement dompter; le Jura est froid et sombre : c'est en bas que mûrissent les raisins et que les champs se couronnent. De là peut-être chez les habitants du plateau une plus grande matérialité. Le montagnard vit de privations. L'industrie elle-même en exige directement une grande, puisqu'elle enchaîne le corps à la même place et, sans diminuer ses fatigues, lui enlève la jouissance du plein air et des libres mouvements. Les richesses qu'elle procure ne peuvent pas non plus empêcher que les hivers soient longs, le- climat rude, et les plaisirs rares et difficiles. Le plateau est bien moins rigoureusement traité. Le corps y trouve plus aisément de quoi engraisser l'âme et sans doute l'esprit. L'existence y chemine doucement, poussée par une pente insensible, qui forme peu de détours, et n'ouvre jamais qu'un médiocre horizon.

Les mœurs agricoles aident aussi cette influence. Elles prédominent de beaucoup dans cette région. Les cantons du nord-est et surtout celui de Zurich, dont la vaste industrie a d'ailleurs pour théâtre la partie la plus montagneuse du plateau, ne so'nt que des exceptions qui ne. peuvent pas effacer la couleur générale. Or on pourrait soutenir, je crois, qu'il y a dans l'agriculture propremeni dite, j'entends l'agriculture routinière et sans science tellJ qu'est celle de la majorité, une plus grande prostratioiJ de l'âme vers la terre et la matière que dans le comJ merce et l'industrie. Avec ceux-ci du moins vous êtes éloignés d'un pas de cette terre fascinatrice, qui semble

avoir comme un filet magique pour prendre l'âme humaine et la tenir courbée sur son sein. Défions-nous de la terre ! Elle jious veut dans la vie autant que dans la mort.

Jardins où se balancent les roses sur la laitue et le cerfeuil protégés de ces bonnes ménagères à la main plantureuse, au cœur fleurissant ; vergers où des fruits d'or entrelacent leurs guirlandes ; vignes pendues aux coteaux ; vaste étendue des prés où siffle la faux qu'on aiguise ; blés ondoyants dont la chaude senteur nous parle de l'été de l'âge; maisons, noyers, ruisseaux, ô village, ô travaux des campagnes, doutez-vous que je vous aime, et qui jamais vous aima mieux ? Mais laissez-moi dire que si l'âme tombe avec le grain dans le sillon froid et sombre, elle n'en ressort pas comme lui en épi fécond et nourrissant.

Celui dont la fortune dépend du crédit public, de la guerre ou de la paix générales , du mouvement du monde et des affaires, intéresse son cœur et son esprit à beaucoup, à un grand espace. Celui qui n'a d'autre rêve que d'ajouter un arpent à un autre arpent court risque de se rétrécir à la mesure de son pré ou de sa vigne. L'homme qui dans un atelier tisse, peint une toile, ou dentelle un rouage de montre, partage une activité comphquée : elle le force bien plus à la réflexion, si du moins l'ouvrier n'est pas réduit à n'être que le complément d'une machine, suivant la tendance actuelle ; elle éveille bien plus la pensée que le travail de cet autre qui ne consiste qu'à percer le sein de la terre, labeur presque brutal et qui peut rendre stupide, si un intérêt étranger ou la spirituahté reUgieuse ne donnent pas ici leur préservatif.

Mais aussi, lorsque le péril est évité, et il me semble qu'il l'est souvent chez nous, quelle plus douce et plus noble vie pour l'agriculteur que pour le reclus des fabriques! quels moindres dangers, d'ailleurs, de fatuité sotte et grossière, de licence, de corruption de l'esprit et du corps ! Quelle existence calme et quelles races vigoureuses, auprès de ces populations d'ouvriers fiévreuses et maladives, sans liberté, sans air pur, et parquées dans les ateliers malsains comme des troupeaux !

L'adresse naturelle ou industrielle des montagnards ne se retrouve pas dans la plaine au même degré. ^Jagir y a besoin de moins de détours. Tout y est plus calme et plus uni. La finesse, qui n'y manque pourtant pas non plus, vous le savez bien, peut, dans la plaine, être sournoise; elle n'est pas madrée. C'est, si je puis dire, une finesse plus désintéressée. On y remarque plutôt de la raillerie, de la jovialité maligne, de la supériorité rieuse et moqueuse, que du savoir-faire ingénieux et de la ruse. Ce qu'on peut appeler habileté ou , en un sens très général industrie^ y est moindre. Les plaines ont quelque chose de plus enfermé, de plus voilé, de moins clair ou moins subtil; et aussi, principalement au cœur du plateau, quelque chose de plus lourd. Nonobstant les apparences de leur réputation sur ce point, les montagnards ne sont pas lourds ; ils sont lents , parce que lenteur est prudence: tandis que dans la lourdeur, il y a de l'imprévoyance et du laisser-aller, j'ajouterai presque une sorte de bonhomie.

Et en effet, vous rencontrez aussi dans l'esprit et le caractère des traits correspondants. Il va sans dire que je

fais ici abstraction des différences de races, de situations, d'histoire et de développement. Le Suisse des plaines manque de la vivacité qui distingue d'autres peuples, et il n'a pas cette fine pointe aiguë des montagnards. Mais la solidité compense ce défaut. Il fallait voir nos soldats à Paris dans les grandes revues : avec le même nombre d'hommes, leur front de bataille dépassait toujours celui des autres troupes. Moins élancés peut-être et moins alertes, ils offraient en revanche la saisissante image de la force calme, irrésistible et inépuisable comme le rocher. Jamais il n'y eut d'armée plus martiale ni plus imposante : elle revêtait tout son éclat au moment où elle allait disparaître. Sa beauté grave avait quelque chose à la fois d'énergique et de reposé. Une simplicité mâle inspirait ces belles figures de soldats. Leur marche était ferme, précise, et faisait trembler le sol. Ainsi se révèle le type général du Suisse, de l'Helvétien. Fermeté de la tête, carrure des épaules, inflexible vigueur, voilà pour le corps ; et pour l'esprit, les qualités analogues : droiture, stabiHté, loyauté.

C'est le Suisse des plaines qui fournit les principaux traits de pareils tableaux. Son frère des montagnes peut revendiquer la justesse et la promptitude du coup d'œil^ et dans les endroits glissants, la souple hardiesse du pied ; son voisin de France, l'agile entraînement. Lui, il a la force pleine et concentrée, la véhémence froide et sans bruit. Le Suisse des plaines est comme son plateau : fermement assis au pied des rocs inébranlables.

Mais il est assis. Elevé au-dessus des autres peuples, ses montagnes les lui voilent cependant ; elles lui gênent

les bras, et le tiennent à l'écart derrière la foule. Le plateau est hardiment dessiné; il n'a rien de lâche ni de mou dans ses formes, qui sont vives, serrées et osseuses. Mais il est comme englouti entre ses deux bords : quand on le voit sur une carte bien faite, on dirait une fosse profonde, ouverte, que les monts s'apprêtent à recouvrir. Ainsi, en le contemplant, les idées de silence, d'oubli et de mort se mêlent à celles de hauteur et de vigueur. Ainsi quelquefois, l'inertie remplace la persévérance infatigàble, l'inertie qui est aussi une espèce de fermeté, mais la moindre de toutes, et l'immobilité absorbe la stabilité.

Dans une autre sphère, cette torpeur ou cette pesanteur se traduisent par une disposition à la rêverie et à la contemplation. On peut s'étonner de la trouver chez un peuple, forcément laborieux et façonné dès longtemps à l'action par les mœurs républicaines. Elle existe cependant, il est vrai, plus prononcée ici qu'ailleurs. L'âme, sentant la vie s'écouler paisiblement autour d'elle, et aussi je ne sais quel poids qui l'empêche de soulever incessamment sa volonté, se livre au courant facile qui l'entoure, et s'ab* sorbe dans ce mouvement où elle ne fait que se laisser aller. Ainsi se passe une vie, roulant perpétuellement sur elle-même, sans en avoir conscience, inactive, inconnue.

Il est d'ailleurs, par un effet contraire, sur cette solide et loyale terre helvétique, il est, vous le savez, beaucoup d'âmes qui, respirant difficilement à l'aise, s'envolent audessus des monts pour échapp*er aux étroites bornes de la vallée, et se bercer dans l'espace infini. Heureuses celles qui ne s'y endorment point, rencontrent là le ciel, et le rapportent avec elles sur la terre !

La disposition contemplative, quoique fatale à plusieurs, corrige un peu dans l'effet général cette matérialité trop dure qui vient d'être remarquée. Elle aide à tirer l'esprit de l'emprisonnement que nous lui infligeons volontiers ; car nous sommes généralement très disposés à ne pas franchir le mur d'enceinte, et à croire que là finit la terre. Oubliés, il est vrai, des peuples, qui nous aiment, nous comprennent et nous prisent peu, nous ne devons compter que sur nous. Mais, en enfermant chez nous notre destin, n'y enfermons pas notre pensée !

Nous avons besoin de nous connaître, et pour cela de connaître ce qui nous entoure. Un peu captifs, si nous ignorons ou jugeons mal ce qui se passe au dehors, si nous n'avons jamais à nous comparer qu'à nous-mêmes, nous risquons beaucoup. Le monde est plus grand que notre humble réduit. Nous ne pouvons point songer à n'en rien savoir. Ne pas sortir de soi, ne voir que soi, lorsqu'on est pourtant renfermé dans d'étroites bornes ; ou bien en sortir si complètement, comme le fait volontiers l'industrie, que l'étranger vous devient une seconde nature, ce sont deux voies également mauvaises. Il faut rester soi, et connaître sa place dans l'ensemble ; ne pas vivre courbé contre terre, attaché à sa glèbe, mais lever quelquefois les yeux. Ainsi donc, un peu de contemplation dans l'esprit, un peu de rêverie dans le cœur, ne sont pas à toute rigueur inutiles ou dangereuses: c'est un élan, qui nous est naturel, dont nous avons besoin, et auquel il faut ouvrir une sage carrière, plutôt que de le comprimer.

Les grandes vallées qui descendent au niveau de la

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plaine donnent aussi à leurs habitants, et peut-être d'une façon plus marquée encore, cette vie trop reposée, trop aisément limitée, et qui se contente à bon marché. Le sol est fertile, il se laisse ouvrir sans peine ; il étend assez au loin ses vergers, ses champs, ses prés, ses marécages qui sont une ressource contre la sécheresse ; chaque maison a l'ombrage de ses noyers ; les cerises rougissent dans le feuillage qui les cache à peine ; le raisin se dore sur les pentes rocailleuses, et dans la montagne les pâturages s'échelonnent selon les saisons. Tous ces biens sont rassemblés entre deux hautes murailles qui vous séparent du reste du monde, dans un médiocre espace que l'œil embrasse aisément, où l'on se sent chez soi ; ils font une existence facile, indolente; et les monts qui l'enserrent lui défendent de pousser trop loin son espoir :

Vitae summa brevis spem nos vetat Inchoare longam.

Mais plus haut, les vallées reprennent le caractère de la montagne. Au Heu de grès tendre, humide, qui sur le plateau repose sans soubresauts par couches tranquilles, c'est la roche dure: elle se dresse avec roideur, laisse couler les eaux et s'échauffe au soleil. Partout ses pointes arides percent la terre ; il faut que l'homme lui dispute le sol, en attendant que les torrents détruisent l'édifice de sa culture, et menacent même celui de sa demeure. Les hivers sont longs et terribles. La vie est une lutte, et l'homme s'aguerrit, ou cherche à fonder ailleurs sa fortune.

Les monts reprennent le caractère de la plaine dans leurs pentes inférieures, oîi cette dernière cultive et pos-

LE PLATEAU SUISSE l6l

sède ses plus grandes richesses naturelles, surtout vers les bords des lacs.

Tous ces traits, dont je cherche à faire le tableau de la plaine, sont modifiés de mille manières par les lieux. Là il y a plus de matérialité, ici plus de solidité, ou plus d'inertie, ou plus de souplesse. Je n'ai voulu que saisir le caractère commun ; l'esquisse en devait être nécessairement assez vague, excepté lorsque, mené par notre sujet particulier, j'ai dévié çà et là du tableau général vers de plus individuelles figures.

Au reste, il faut se représenter que la plaine tient plus ou moins de la montagne dont elle est rapprochée ; tantôt des Alpes, tantôt du Jura. Au fond c'est beaucoup, dans les deux régions, le même caractère, seulement avec quelque chose de plus rassis en bas qu'en haut. La plaine est, en outre, généralement enviée des montagnards, quelque attachés que ceux-ci soient à leur lieu. Elle 'est pour plusieurs un des buts de leur vie, et ses populations sont sans cesse alimentées par des émigrants venus de la montagne, surtout quand elles en sont voisines. L'industrie même ne retient pas en haut tous ceux qu'elle enrichit. On fait sa fortune dans la montagne; c'est à la plaine qu'on en vient jouir.

Ainsi, l'on sent dans cette dernière comme un vague souvenir de l'autre. Géographiquement, cela doit être ainsi : car qu'est-ce que nos plaines, sinon les rivages des monts ? Historiquement, on pourrait le voir de même, en un certain sens. Les races indigènes furent une fois refoulées sur les hauteurs, d'oii elles sont redescendues. Cependant, c'est pour la plaine une situation à part. La mon-

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tagne est là sans doute encore ; mais elle n'y est pas seule, ni la première : tout comme aussi la plaine est par elle-même un haut pays ; car sur le plateau suisse, relativement à d'autres contrées de l'Europe, nous pouvons nous dire des montagnards. Et que sont en effet chez nous les habitants des campagnes ? Il en est peu qui ne soient que cultivateurs. Nos vignobles sont des pentes rocailleuses, et autrefois boisées. Nos villages et nos villes ont presque tous leurs pâturages élevés, ou leurs forêts montueuses. Lorsque le laboureur a laissé reposer sa charrue, il prend la route des montagnes, avec ses bœufs robustes, ou son cheval accoutumé comme lui à gravir les chemins escarpés et pierreux. Des haches pendent fixées à son char. Il s'enfonce dans les bois sombres, et signale bientôt à l'oreille du passant le théâtre invisible de son nouveau labeur. Mettant bas son habit grossier, le col et les bras nus, il s'attaque àux troncs des plus vieux arbres, et, tout en sueur, fait voler en éclats leur bois résineux. L'écho retentit de coups sonores. Les sapins courbent leurs tailles élancées; ils gémissent en tournoyant ; et au milieu de la forêt, partout ailleurs silencieuse, un grand bruit de feuilles et de branches entrechoquées annonce seul qu'un de ces géants est couché par terre. Le bûcheron le contemple avec joie, s'assied sur celui qu'il a vaincu, fait là un frugal repas, et reprenant sa cognée, il en frappe avec un enthousiasme sauvage les arbres centenaires, qui s'éclaircissent devant lui. Alors, sa moisson faite, il les précipite par leurs sentiers, dévaloir s rapides où ils glissent à grands bonds, comme des flèches colossales que l'Esprit des montagnes se serait

plu à lancer vers la gorge solitaire ou l'abîme ténébreux. Ainsi, le cultivateur devient montagnard à son tour. ' Enfin, pour terminer, je ne dirai pas que la plaine comparée à la montagne soit précisément un perfectionnement, un progrès ; mais bien que c'est un terme. A la montagne, on est toujours comme au commencement de toutes choses : à la plaine, on peut se considérer comme à la fin. La plaine a la montagne ; la montagne n'a pas de plaine. On descend de l'une, et c'est l'autre qui vous reçoit.

Le Jorat.

Le Jorat est cette espèce de renflement montagneux qui comble l'intervalle entre le Jura et les Alpes, dans la direction du lac Léman. La Dent de Vaulion pour le premier, celle de Jaman pour ces dernières, sont les deux hauts jalons qui signalent sa route enfoncée*. Il ne faut pas le considérer comme un bras de l'une ou de l'autre chaîne. Cette opinion n'est pourtant pas sans défenseurs.

^ Le Jorat s'appuie au Jura près de la Sarraz. A l'orient, le torrent de la Veveyse paraît être sa limite. Dans son acception ordinaire, il ne comprend, du nord au sud, que ce qui est contenu entre Moudon et Lausanne. Mais géographiquement et géologiquement, il s'étend plus loin. Sur l'autorité de nombreux exemples, on n'a pas fait difficulté, dans cet ouvrage, de rapporter au Jorat tout le plateau vaudois : le lecteur démêlera aisément

car on a voulu le rattacher aux Alpes. Mais sa structure et sa figure, son caractère, sa direction, et sa formation géologique en font une nature à part.

Il n'a point les profonds escarpements intérieurs des Alpes. Coupé d'une foule de petits vallons, il ne présente pas non plus les grandes vallées longitudinales du Jura ; et malgré ces dépressions nombreuses, qui d'ailleurs sont peu marquées, il conserve dans sa construction intérieure plutôt l'aspect d'une plaine que celui d'une véritable chaîne de montagnes.

Ce n'est pas la longue ligne uniforme du Jura, sa crête mince et tranchante, mais une masse plate et ramassée ; ni l'éclat fécond et audacieux des Alpes, mais l'effort dur et lent de ce qui se fait place par-dessous. Le Jorat est concentré comme le reste du plateau suisse ; mais il en diffère aussi : il se redresse davantage, se tient par là plus à part, montre une sorte d'agilité, et se dessine clairement à l'horizon, comme le vigneron qui ne tra- ' vaille pas dans l'ombre, mais que Ton voit d'en bas suspendu sur sa roche fertile.

Moins abstrait que le Jura, car, dans son humble allure, il peut suivre des mouvements très variés \ le Jorat

ce qui est général de ce qu'il peut y avoir de particulier dans une esquisse de ce genre, nécessairement réduite à se contenter comme à se servir des traits les plus saillants. — Voy. Ebel; Levade, Dictionnaire du canton de Faz^i (Lausanne, 1835); Razoumowsky, liist. natur. du Jorat (Lausanne, 1789); Rougemont, Précis de géogr. comp. etc.

^ Il serait difficile de trouver, par exemple, sur une aussi petite dimension en hauteur, un sol aussi accidenté que celui de Lausanne, lequel fait partie du Jorat.

est moins pittoresque et poétique que les Alpes. Ses pentes, il est vrai, descendent parfois avec promptitude, d'un air gaillard ; le soleil s'y réfléchit sur les rochers, sur les eaux ; mais ailleurs, le Jorat se montre froid et renfermé. Ses formes peu saillantes et arrondies ont une certaine douceur d'humilité; mais le sapin vient leur faire prendre une teinte glacée. De grands bois sombres couronnent toutes les collines, ^et semblent se promener de l'une à l'autre, comme pour rappeler que le sol leur appartient. Déjà par ce voile de forêts qui n'est que déchiré, et aussi par toute sa nature, la contrée a quelque chose de couvert et de caché, d'arrêté et de triste. Vous trouverez ici non pas de l'élan, mais de la détermination ; non pas l'impétuosité de passions inflammables, mais la morne fureur qui se ressouvient ; non pas la puissance élégante, grandiose, mais la vigueur informe, rude et condensée ; non pas la finesse déliée et gracieuse, mais une bonhomie qui sait aussi dire son mot, et dont la naïveté révèle plus d'un subtil détour ; non pas enfin le jet rapide de l'âme, mais la marche lente et ferme d'un solide bon sens.

Le Jorat court entre le Jura et les Alpes, entraîné par ces deux chaînes. Cependant il suit aussi une direction propre ; car sa pente escarpée n'est pas parallèle, mais plutôt perpendiculaire à la leur. Il a deux versants, qui tous deux nous appartiennent : l'un, incliné vers le Rhône ; l'autre, vers l'Aar et le Rhin. C'est sur ce dernier que le caractère même du plateau se prononce davantage. Mais le versant du Léman est le plus avancé et le plus riche; il possède la capitale et ces coteaux rapides 011 toute la

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Suisse vient chaque année faire la provision de ses celliers.

Avant de s'abaisser en se dirigeant à l'ouest, le Jorat parvient à une élévation assez considérable, avec le Mont Pèlerin qui domine la plus riante de nos cités en étageant gracieusement au-dessus d'elle des vignes, des villages et des bois; avec la vieille Tour si haut perchée*, ce refuge de Berthe, la royale fileuse, ce chancelant souvenir des temps obscurs où le Maure traversait la plaine, abandonnée pour les hauteurs plus sûres: car le Jorat porte jusque sur son front des marques de notre histoire.

Mais nous voyons aussi qu'il dit son mot sur notre caractère. Approchons-nous en davantage, il nous répondra mieux.

Son terrain géologique est le grès, mais recouvert, dans sa partie la plus montagneuse, de roches de brèches ou 'pouddings, ordinairement calcaires^. Tous les deux sont quelquefois très durs, au point même que ces derniers ont pu servir pour faire des meules de moulin ; quelquefois aussi très tendres, mous, friables, comme si ce n'était que du gravier ou du sable humides. Voilà sur^ quoi repose notre plateau, et avec quoi le Jorat l'affermit. Voilà le sol qu'il offre aux pieds et au travail de l'homme. Ce n'est pas de la terre, et ce n'est pas un rocher.

Le plus grand de nos monuments, la Cathédrale, a été tirée de carrières sans doute admirablement choisies'.

* La tour de Gourze, et la sommité du même nom.

^ Histoire naturelle du Jorat. Dictionnaire du canton de Vaud.

^ On les dit éteintes aujourd'hui. ,

Cependant elle nous montre aussi, dans quelques-unes de ses parties, surtout dans celles d'une construction moins ancienne, les deux extrêmes de ce grès, qui souvent ne mérite que trop le nom expressif par lequel on le désigne communément. Certains angles, même quelques fûts de colonnes, sont dégradés et comme rongés par l'air, d'autres sont aussi vifs ou aussi régulièrement arrondis qu'au premier jour. Parmi les petites figures qui grimacènt, ou s'agenouillent et s'envolent dans l'ogive du grand portail, il en est qui ont vu le doigt du temps effacer leurs grâces et leur sourire ; d'autres ont conservé toute leur jeunesse et leur fraîcheur.

Tel le fond du sol, telle la cathédrale qui en est sortie, et tels se montreront à nos neveux les édifices que nous faisons semblant de construire pour la postérité, ces amas de pierres sans idée que nous n'osons pourtant, pas appeler des monuments. Mais, monstres ou chefsd'œuvre, tous ont la marque nationale. N'avez-vous jamais remarqué, dans nos vieilles rues, ces maisons à portes étroites et voûtées, dont les entrants et les sortants ont usé les bords ? L'air a creusé des plis sur leurs flancs: ce sont là aussi des caractères où il me parut souvent que je Hsais toute notre histoire. Puis, de temps en temps j'en rencontrais une, droite, fière, bravant l'outrage des saisons : et c'était pour moi comme une parole d'espoir que m'adressait le passé.

L'homme ici plante la double pointe de son fossoir ou le soc de sa charrue dans un terrain qui n'est pas assez facile pour lui permettre de se relever aisément de dessus lui, pas assez difficile pour le repousser sans l'attirer

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sur son sein par l'espoir de sa fécondité. Le fer qui fend la terre rencontre souvent la roche vive : mais c'est une roche qui résiste peu, mollasse vaudoise sans élasticité et sans ressort.

Toutefois, çà et là aussi, la main de l'homme trouve des places caillouteuses, et un sol profondément rude et dur. Il défriche péniblement, sous un soleil qui échauffe son front, les pentes raboteuses, qu'il faut arracher aux taillis de ronces et aux torrents. Par de rocailleux sentiers il gravit les forêts difficiles. Avec l'aube, il entend la première alouette, qui s'élève, comme une fleur mouillée^ du sillon humide où son pas matinal vient de la troubler. Et le soir, il ne rentre, le front couvert de sueur, les genoux tremblants de fatigue, que lorsque le rossignol commence sa chanson d'amour sous les frênes de la rivière. Par là, le corps et l'esprit trouvent de quoi s'aguerrir. Le sol a ses endroits de rudesse et de ténacité qui excitent à la persévérance, précisent et resserrent ce qui était flottant, endurcissent ce qui était mou, et aiguisent ce qui était émoussé.

Qu'on ne nie point ces mystérieuses influences de la terre sur l'homme, ni les aflinités qui les lient, ou qu'on explique comment il se fait que l'homme et la terre se ressemblent toujours.

Entre un pays et un peuple il y a parenté. Plusieurs races se suivent dans une même contrée : diverses entre elles, elles finissent toujours par être filles du sol qui leur communique sa vie. L'homme est sans doute le maître de la terre ; mais si la terre est une esclave, elle est aussi une mère dans la famille de son seigneur. Notre être ne perd

aucune de ses impressions ; toutes ont concouru à former son ensemble. Comment l'homme perdrait-il donc celles que font naître en lui son labeur et sa demeure ? Une à une, il ne sent pas leur effet. Ordonnateur et régulateur de chacun de ses pas, il ignore la route qu'il trace ; un mouvement enchaîne l'autre: il se trouve l'avoir faite sans le savoir ; il est resté libre ayant aux pieds des entraves. Une vallée, une plaine étrangères l'ont reçu. Armé du même fer pesant dont se servaient ses ancêtres en des parages qu'il ne connaît plus, il croit n'avoir frappé qu'un sol différent, durant cent années ; mais il se trouve I qu'il a frappé «aussi sur son âme et sur son corps, et qu'il s'en est forgé d'autres avec cette enclume nouvelle; il croit n'avoir changé que d'horizon, mais il se trouve au bout des siècles que son génie a aussi changé avec les montagnes et les cieux.

Notre plateau nous tient généralement un langage de laisser-aller et de nonchalance. On dirait, dans certaines de ses parties, qu'il l'ait voulu écrire à sa surface. Dominé par les Alpes, muré par le Jura, il obéit à deux maîtres : le Rhône et le Rhin. Ici on le voit, il est vrai, se prononcer hautement pour l'un ou pour l'autre, descendre brusquement au lac, ou s'incliner de l'autre côté sans regarder en arrière. Mais ne cherchez pas ailleurs ce caractère précis et ferme : dans ces lieux que les aventuriers aux larges turbans, aux ronds cimeterres, ont marqués de leurs courses vagabondes, un ruisseau * vous offrira l'image de l'insouciance, en laissant couler ses eaux, comme sans

* Le Nozon.

lyo LE CANTON DE VAUD

volonté propre, à la fois vers la Méditerranée et vers l'Océan.

Mais il est bon aussi de n'être pas tout en pentes abruptes. Si ces dernières donnent une physionomie plus prononcée, les pentes indécises sont plus faciles, et retiennent mieux toutes choses. Quand l'industrie y fera sa demeure, comme elle semble l'essayer aujourd'hui, elle s'y trouvera plus au large, plus à portée de s'étendre à droite et à gauche, pour semer et pour recueillir.

D'ailleurs, le Jorat est toujours notre plaine élevée, celle qui nous assied aux genoux des monts. C'est de ses hauteurs que regarde et voit au loin la ^^ieille tour appelée quelquefois Vœil de rHelvétie^ car elle a l'œil en effet sur les deux principales routes de la Suisse, celle du midi et celle du nord, qui se croisent à ses pieds. Le Jorat, voilà le fondement de notre patrie. C'est lui surtout qui forme le Pays de Vaud du moyen-âge, cette patrie de Vaud, comme nous aimons à redire avec nos pères. Mais il a toujours rassemblé autour de lui les rives des lacs Léman et de Neuchâtel, même lorsque Moudon était son centre politique. Maintenant qu'il s'est agrandi, en gagnant plus sur le bassin du Rhône qu'il n'a perdu sur celui du Rhin, Lausanne est sa capitale naturelle. Du haut de ses trois collines, un des plis du Jorat les plus capricieux, oîi elle est posée comme un nid dans la verdure, elle veille sur le lac, le Jura et les Alpes. Ainsi le Pays de Vaud épiscopal, dont le Jorat proprement dit formait le principal domaine, a absorbé, en l'étendant, le Pays de Vaud baronnial, qui l'entourait de tous côtés, et auquel il disputa constamment la prépondérance. Mais

pour cela, il a fallu que l'évêque disparût. La réforme et la domination bernoise s'aidèrent mutuellement, comme on sait, et plus qu'on ne le sait ; en ruinant l'évêché, elles élevèrent à des destins nouveaux Lausanne qu'on avait si injustement traitée, et si iniquement dépouillée. Berne fit donc une œuvre qui la trompa, car elle donna forcément un centre au pays tout entier, jusque-là morcelé entre deux prétendants, Févêque dans la partie montagneuse et la plus rehaussée, la plus fière du plateau, le baron dans le reste Mais, on le voit, ce centre nouveau, ce vrai centre, formé par un dernier et plus complet état, des choses, c'est au Jorat qu'il continue d'appartenir. Le Jorat est et fut toujours le centre du pays, le lien pour nous entre le Jura et les Alpes.

Paysages divers.

De la crête du Jura où nous montons avant de le quitter, la plaine paraît comme un jardin confusément chargé de maisons, d'arbres et de champs. Les grands lacs serpentent au milieu, et les petits se cachent derrière. Celui

^ L'évêché avait surtout son domaine à Lausanne et à Lavaux; la baronnie dans les autres villes, situées sur les pentes inférieures des deux versants, à Moudon, et plus encore peut-être à Yverdon.

de Joux, quoique emprisonné dans sa chaîne, n'est point, comme les lacs des montagnes, silencieux et dormant; il se promène à l'aise dans sa vallée, entre ses hautes prairies où bourdonne l'abeille , et ses villages qui se saluent entre eux au matin.

On découvre ailleurs plus de pics neigeux, lorsque le Jura voit en face les masses hardies des montagnes bernoises. Mais le nôtre a l'harmonie du Léman, les Alpes qui s'embrassent en se croisant, et qui échelonnent ensuite leurs armées. C'est là ce qui fait la beauté particulière des vues de la Dole et de la Dent de Vaulion, ce Rigi de l'Helvétie occidentale. Et puis, si les Alpes apparaissent d'ici moins neigeuses, bien que pourtant elles soulèvent le Mont-Blanc dans toute sa grandeur, nulle part elles n'ont un aussi magnifique azur. Voyez-les seulement des premières hauteurs : elles montent, ville aérienne aux murs diaprés d'albâtre. Quel éclat scintillant et quelle fraîcheur! Quelle pureté céleste! O cité d'azur, blancs donjons, pyramides étoilées ! Nous voici comme des oiseaux que l'espace attire, et qui longtemps penchés sur lui, ouvrant et retenant leurs ailes, s'y précipitent enfin, hautes retraites, bleus abîmes ! Nous nous envolons vers vous.

Les gazons de la Gruyère courbent à demi leur molle épaisseur sous nos pas. Uarmailli chante le Ranz des vaches^ ou la Coraula qui danse sur ses couplets alternatifs. Des fleurs blanches précipitent avec le ruisseau leurs cascades. Les tours mélancoliques du château des comtes se dessinent sur l'éminence de la vallée, aux clartés fantastiques de la lune de juin. Leur petite capitale est dé-

serte et sombre. Plus de bourgois fermant les défilés avec ces larges espadons qu'on faisait de la taille des héros. Plus de chevaliers racontant les merveilles lointaines et les périls de la croisade. Plus de galants seigneurs menant douce vie montagnarde et guerrière. Le préau est sans hommes d'armes, et sans archers. Le lit de la belle Luza a perdu ses tapis et ses courtines aux armes du comte ; l'araignée seule lui file des draps. Les Dames du Vanel et la Châtelaine d'Aigremont ne sont plus que des ombres que l'âme rêveuse croit voir assises, la nuit, sur le faîte tremblant des ruines. O pastorale Gruyère, toujours aimable et riante ! où est ta gloire, où sont tes beaux jours ?... Au fond de l'étroit passage, la Sarine se précipite dans la cuve ténébreuse de ses rochers. Coulez, flots rapides, flots irrités 1 coulez comme les souvenirs des vieux âges. Trois géants rocheux penchent leurs têtes grises sur les vertes montagnes: deux s'entretiennent à voix basse, et se racontent ce que nul se saura plus ; le troisième les écoute tristement à l'écart. Et du haut des cimes jusques dans les valions qui entrelacent leurs corbeilles, roule un reste de bruit des temps qui ont passé.

Pyramide d'albâtre, l'Audon se dresse au milieu du vaste lac de glace que les Diablerets suspendent dans les airs. Une cascade soupire comme la colombe, en s'épanouissant sur la roche bombée. La Darraz coupe la pente, et siffle, rapide flèche de l'Esprit des torrents. Sept ruisseaux descendent de l'éblouissant glacier dans le cirque du Creux des Isles. En quelques sauts légers ils franchissent cet espace épouvantable, tourbillonnent en perles irisées, ou collés à leurs rainures se replient en arc ; et

tous ensemble et chacun à part, ils roulent mille choses en se jouant. Ah! si je pouvais, dit l'âme qui cherche des ailes, si je pouvais descendre la montagne comme une cascade, m'élancer, glisser, bondir et m'envoler en poussière ! Erables des chalets, secouez sur l'âme agitée la fraîcheur et la paix de vos plus doux murmures. Les anges des Alpes se baisseront sur les fleurs et lui verse* ront la sérénité de leurs parfums.

Dans les Tours d'Aï, entre lesquelles monte une amère vallée, se cache un écho railleur. Les nuages enveloppent sa. demeure; sous leur voile à demi transparent, il répète avec insolence les rtioqueries des bergers. Par ce créneau de montagnes souffle un vent rapide, qui s'engouffre dans les antres profonds et étroits, tandis que le Léman est couché là-bas sans bruit. Les sommités inférieures le partagent et lui font des golfes imaginaires, dont le rivage est dans les airs. Au ciel passent des nuages errants ; leurs ombres courent avec eux sur les longues pentes immensément fleuries, puis ils disparaissent comme de silencieux fantômes au tournant des rochers.

L'Hongrin coule dans sa gorge boisée qui étincelle d'un éclat sombre. Sur le bord des sentiers rocailleux se montrent, encore debout, de vieux sycomores, dont les feuilles ont l'air de se soutenir toutes seules, en s'appuyant à peine sur la tour vide de leur tronc lézardé. Quelquefois ils abritent dans leurs flancs morts un aHzier trapu, ou un jeune cytise qui les caresse de ses flexibles rameaux. Et près de là, un sapin à barbe grise, mais encore vert, leur jette un peu de sa grande ombre à tous les deux,

au mourant et au nouveau-né, à celui qui vient et à celui qui s'en va.

Le plus grand écrivain moderne * a employé mal à propos son sublime génie à dénigrer les montagnes. Lui qui a si bien peint le désert, lui dont la pensée a le désert pour rêve et pour couleur, comment dans les Alpes n'at-il pas su l'y voir ? Les Alpes sont le désert en hauteur. La chaleur et la lumière bouillonnent sur les pentes, qui entraînent le regard avec elles dans l'infinie profondeur d'en haut. Suivant l'élévation ou l'escarpement, pas un arbre n'interrompt leur nudité. Un gazon court et pâle grimpe seul sur la roche calcinée, et l'eau de quelques citernes, pratiquées de distance en distance, est l'unique ressource du pèlerin haletant et des troupeaux voyageurs.

Mais ailleurs sont de fraîches solitudes, de verdoyants déserts. Une brise délicieuse baigne ses ailes dans l'eau profonde et bleue du lac Lioson, chef-d'œuvre des montagnes, et les parfume en jouant avec les gazons des pâturages inclinés. L'étoile rêveuse du souvenir, les anémones qu'un rien effeuille, les petites gentianes qui effacent l'indigo le plus éclatant, les myrtiles violets, les marguerites et les soucis, mille charmantes fleurs jaunes et brunes, blanches et roses, chargées de l'odeur de la vanille ou de l'oranger, celles qui unissent le velours de la pensée au modeste mais captivant sourire de la violette et à son parfum, toutes les filles des Alpes se mirent dans ces flots, assises parmi l'herbe touffue, ou trempant leurs pieds

^ M. de Châteaubriand, Voyage au Mont-Blanc.

délicats dans le bassin. Le saule nain verdit les roches, et les blocs épars dans les baies se couronnent des roses du hois gentil des bergers. Parfaitement pure et nette, l'eau repose son azur foncé sur un lit de noirs cailloux. Des lames argentées détachent leurs écailles sur ce liquide acier: elle résonnent doucement autour des fleurs joyeuses qui s'inclinent et se balancent, comme la tête d'un enfant vers la lèvre de sa mère. Les pentes vertes, légèrement entremêlées du gris des rochers, se prolongent en ondulant vers leurs sommets aigus, semblables à des tentes qui tremblent encore au moment où on vient de les dresser pour le soir. Des mille baies gazouillant entre deux mottes fleuries sort un murmure harmonieux. Ces bruits paisibles qui, s'entrelaçant comme des clochettes sans nombre, se mêlent à celles des troupeaux paissants sur le bord; ces flots qui nous arrivent aussi purs qu'un souffle, et ces ondes suaves de la brise ; toute cette amoureuse et mélodieuse vie nous tient un bien doux langage, et, pendant que nous sommes couchés à demi, les pieds pendants sur les eaux, n'est-ce pas elle qui nous dit et nous répète : ô jeunesse ! ô matin ! ô printemps ?

Sur les parois glissantes fuient les bêlants chamois. La marmotte siffle parmi les moraines du glacier, où sa voix éclate tout à coup, dure et froide comme la pierre. Accumulées pendant des siècles par les Diablerets crevassés, les neiges pendent à pic sur les profondeurs de Barmanaira. Le silence se promène seul dans ces vallons glacés.. La voix du chasseur expire dans leurs aériennes solitudes ; il suffit d'un passager brouillard pour y effacer en une nuit la trace des pas de l'homme, et jusques aux gouttes

vermeilles que le chamois blessé a semées en fuyant, hélas! avant de mourir dans le précipice. Argentine sépare Cerniemin et Solalex, doux vallons ! de la gaine rocailleuse et profonde de la Varaz. Le glacier de Paneirossaz se cave une fosse immense. Celui des Martinets est dressé au fond de son amphithéâtre, d'oii nos voix nous reviennent par-dessus la paroi sublime, comme des réponses lointaines et plaintives, dont le vent se plairait à étendre et à effeuiller les sons. Juché sur l'esplanade, le Pllan-Névé s'y taille un nid colossal, où le soleil à son coucher se repose longtemps au milieu des neiges ; seule visite digne d'elles, seules caresses qui ne souillent pas la blancheur virginale de ces filles des airs. On monte aux Muverans par l'humide sillon de la cascade, puis par de nombreux replis autour du roc largement taillé. Le sentier des Dents de Mordes tourne longuement, à d'effrayantes hauteurs, au pied de ces tourelles bâties dans le nuage, jusqu'à ce qu'il s'élève rapide, ou bien par des assises énormes, que séparent de larges fentes où s'écoulent les eaux. L'homme tremble sur ces sommets étroits, comme une statue ,qui sent vaciller sa colonne. O néant! il faut qu'il se couche et s'aplatisse contre le rocher, pour ne pas crouler de lui-même dans le vague des airs. Avec quelle sublimité se montre ici la terre ! Les Alpes et leurs entassements ne sont que les ondes puissantes qui rident son front majestueux. L'homme s'efface et s'anéantit devant la terre, ' et la terre tourbillonne écrasée sous l'immensité du noir espace et l'infini des mondes, où comme dans un filet l'attire et l'engloutit la main de Dieu.

Des cols recourbés, marchepieds des cimes, descendons vers le lit de rocs et de sables, où bondissent les torrents, qui s'engouffrent dans les forêts. Une grande voix gronde sous leurs voûtes profondes : elle appelle et confond en un même accord les parois sonores, les pâturages caverneux, les chalets accroupis comme des troupeaux, la cascade rugissant échevelée, les bois sourds, le morne glacier, l'écho des cirques sonores.

Et les vallons tremblants au vaste bruit des eaux : cri sauvage, hymne terrible et retentissant, mais qui ne manque pas d'une douceur forte et grave.

Semblable à une toile que la mère de famille étend le soir dans le verger pour la faire blanchir à la rosée du matin, le Rhône se déroule dans sa vallée, au travers des taillis d'aulnes et de saules, enlaçant des îles marécageuses dans les replis de ses longs bras. Des troncs énormes, surmontés d'un maigre feuillage, sont debout pareils à des fantômes, ou se couchent sur la terre et y dressent des pans de mur. La mélancolique verdure accompagne les détours du fleuve, et fuit tristement avec eux. Les montagnes ferment la plaine : elles l'entourent, l'enveloppent comme les piHers et les hauteurs d'un temple. Là, sombres et frangées, elles tendent un voile sur le ciel limpide 011 flottent leurs sommets. Ici, ce sont des toits aigus, des galeries capricieusement dentelées, des dômes de cuivre, des tours vermeilles, des flèches effilées, des clochers fantastiques, d'où s'élancent des dragons armés de cornes menaçantes. Les pentes herbues se gonflent et se plissent en draperies, et de mystérieuses chapelles s'entr'ouvrent dans leurs renfoncements obscurs.

Un souffle de recueillement passe dans la vallée, à mesure que s'éteint le jour. En haut, le Rhône déjà dans les ténèbres paraît sortir d'un gouffre d'où il vomit ses flots. Plus bas, ils descendent bercés dans les reflets du couchant, qui ondulent et s'éloignent avec eux, emportant des bruits étranges, lointains et présents, insaisissables soupirs de l'onde et du feuillage, du crépuscule et des airs.

Des vapeurs, aussi blanches que la laine d'un agneau, se lèvent des fossés où la fleur de" neige du nénuphar amarre la nacelle plate et ronde de sa feuille verdâtre; elles glissent sur les bass'es prairies, et tournent autour des vieux saules, des chênes solitaires. Rampant et s'allongeant sur les marais, elles se perdent au bord des fertiles ombrages qui ne font qu'un seul verger d'Aigle, d'Ollon et de Bex. La lune sort avec de bizarres clartés du panache nuageux des montagnes. Le long des eaux pâlissent les tours de Villeneuve et ses murs en ruine. Le merle bleu dort sur la rive, et la grèbe, au milieu des joncs, faible haie du bord, sent son nid flottant doucement balancé par l'onde qui tremble sous le rayon nocturne.

Les vergers de Montreux courent au lac avec leurs noyers inclinés droits sur la pente< Arrondies et sveltes, gracieuses et fermes, les croupes des montagnes forment ici d'alpestres promontoires, semés de blancs chalets. Lorsque le vacher quitte sa couche de foin pour surveiller les génisses, il voit à ses pieds, dans la profondeur, le golfe noirâtre étinceler d'un reflet métaUique sous les sapins, et à ce spectacle nocturne le pâtre hitche par un long cri de salut et de joie. Le sol se replie en cent façons charmantes, entre le lac et les dernières ondulations de

l8o LE CANTON DE VAUD

Janan et de la Pleiau. Les hameaux descendent des collines au milieu de flots de feuillage qui semblent les rouler avec eux. Parmi les ceps, le maïs se balance comme un roseau. Les lauriers et leurs baies noires, le grenadier et sa fleur de corail bordent les terrasses, et le figuier mêle ses larges feuilles sombres aux grappes violettes qui pendent autour des murs.

Douce comme le regard du ciel, une lueur argentée glisse sur les flots. Un caprice des airs entraîne notre nacelle à la dérive, un autre la ramène dans les ombres où le rivage se dresse soudain devant nous. Au penchant des monts brillent des feux épars. Vevey entre avec les siens dans le golfe : on dirait une cité lumineuse qui prend des voiles, et s'apprête à voguer assise sur les flots. Puis, les terrestres clartés s'éteignent, le ciel brille seul. Une musique faible et lointaine répond aux vagues soupirantes, et la guitare accompagne le dernier refrain de la vieille romance de guerre et d'amour. O nuit suave et brillante, ô pure douceur du lac carressant, haleines embaumées, harmonieux silence où la nature et les âmes se parlent sans bruit, vous comblez nos cœurs plus satisfaits que de la réalité d'un songe ! Couchés dans le léger bateau, nous voyons les Rêves descendre les montagnes, semblables au feuillage varié dont l'automne nuance les forêts. Ils se balancent sur les ondes écailleuses, et nous soulèvent avec elles dans l'immense azur. Comme une mère qui laisse tomber son voile sur son fils endormi, la Patrie, forme impalpable au visage austère et tendre, nous enveloppe des cieux jusqu'à la terre, et de la terre jusqu'aux cieux.

PAYSAGES DIVERS l8l

L'aube a cueilli les roses qu'elle effeuille sur les pics du midi. Messager du soleil, un long rayon franchit la noire crête d'Arvel, et se pose sur les eaux, où Naye projette l'immense pyramide de son ombre. Par les échancrures des torrents, le ciel coule avec la limpidité du matin dans le lac que la grève enlace de ses gracieux replis, comme une bordure blanche à un tapis d'Orient. Les grands châtaigners baignent dans la lumière qui les inonde leur chaud feuillage, leurs formes vives, distinctes, mais arrondies moelleusement. Des habitations et des campagnes, de la plaine et des hauteurs, s'élève le bourdonnement confus du réveil. Ainsi brillent de sereines journées sous l'aile des montagnes. Ainsi passent le matin et le soir d'un peuple qui a toujours mené laborieuse vie, sans songer à sortir de son obscurité, et qui avec des mœurs et une existence originales, s'en est peu soucié, et a peu fait parler de lui.

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