CONCLUSION. — DERNIERS FAITS
Cette étude a porté essentiellement sur Sainte-Beuve à Lausanne et ce qui l'y rattache avant et depuis son cours. Elle serait incomplète si je n'y ajoutais pas quelques remarques et quelques faits encore, d'un caractère plus général, pour achever de le faire voir au moins comme je l'ai vu.
Quel était, à Lausanne d'abord, son état spirituel, si je puis dire, et non pas seulement intellectuel et littéraire? Celui-ci, j'ai essayé déjà de le caractériser. Autant que je puis l'affirmer, et peut-être ne l'eût-il pas su davantage lui-même, c'était plutôt l'observateur encore en suspens, comme en 1830, que le décidé, le déterminé sceptique. J'inclinerais aussi à croire que sa longue et patiente étude de Port-Royal avait fini par augmenter ou fortifier ses doutes. La toute vraie vérité ne se rencontrant pas même
là, il en avait encore plus désespéré ne l'ayant pas trouvée, peut-être pas cherchée dans le dernier recoin, la dernière profondeur où elle se cache. Nul assurément ne fut plus chercheur que lui ; bien peu autant que lui chercheur infatigable ! mais ce n'est pas tout que de chercher la vérité, il faut encore vouloir la trouver, et sur le point suprême on ne le veut pas autant qu'il le semble, autant qu'on se le figure à soi-même. Il faut la vouloir pour l'avoir, se donner à elle, lui consacrer sa vie; autrement, l'eût-on devant soi, elle vous échappe ou se voile.
Quel qu'ait été, du reste, son état personnel et intime dans la composition de Port-Royal, et que cet état, comme je le pense, en fût déjà plus ou moins distinct et détaché, ses doutes allèrent s'aggravant, s'enfonçant, s'enracinant avec les années, avec les luttes et les déceptions de la vie qui, cependant, ne nous en découvrent ainsi le vide et le creux que pour nous inciter à l'asseoir ailleurs.
Je ne suivais pas à cet égard la même route que lui, quoique la mienne fût aussi bien chancelante et obstruée. Il savait et acceptait ce dissentiment, que d'ailleurs je n'affectai point de marquer. Nos relations n'en furent pas altérées. Devenues très intimes, comme vous l'avez vu par les fragments de ses lettres que j'ai cités, elles restèrent à Paris, où j'étais venu m'établir avec ma famille, ce qu'elles étaient à Lausanne. Il me témoignait et professait pour moi une grande amitié. Il m'appelait « sa conscience, » quoique je fusse bien peu digne ou capable de l'être, que je n'en prisse aucunement le rôle, évitant plutôt de la laisser parler. Fort préoccupé déjà alors de
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régler ses affaires littéraires, il fit deux testaments successifs, dans lesquels il me nommait, me dit-il, son exécuteur testamentaire, pour être tranquille de ce côté-là, me dit-il encore, quand je lui objectai, me fondant sur la belle santé et la longue et verte vieillesse de sa mère, que de nous deux le survivant ne serait probablement pas moi. Il insista et voulut absolument me remettre ces deux testaments, que j'ai encore non décachetés. Il me recommandait particulièrement un recueil de poésies, plus intimes, presque secrètes, qu'il avait fait imprimer, mais non publiées. Au besoin, elles devaient être transportées en Suisse, chez mon frère, pour plus de sûreté. Il en a peut-être inséré quelques-unes dans la dernière édition de ses premières poésies, mais je ne sais ce qu'est devenu le recueil lui-même. Il me montrait ses papiers, surtout un gros carnet in-quarto qu'il appelait ses « Poisons, » dans lequel il consignait toute espèce de notes, mordantes et crues, telles qu'elles lui venaient.. Quelquesunes avaient déjà passé dans la Revue suisse. Par la suite, il en a mis plusieurs, peut-être toutes, dans ses livres, dans le Chateaubriand entre autres. Il y dit en effet à propos de l'anecdote sur Lamartine dans le salon de jy^me Récamier: « Je me défierais de mes souvenirs d'aujourd'hui se rapportant à des choses si légères et déjà si éloignées; mais dans une espèce de registre où je retrouve d'anciennes notes, je lis celle-ci que j'écrivais avec précision dans le temps même; je ne me doutais pas en l'écrivant que j'aurais à l'imprimer un jour à titre de revanche. » Puis vient l'anecdote que j'ai rappelée. En citant ce passage dans mon avant-dernière chro-
nique (novembre 1860) j'ajoutais au bas de la page: « Attention à ce registre, il doit contenir encore bien d'autres notes que celles sur Chateaubriand, qui en sont tirées. »
Obligé, pour vivre à Paris et y élever ma famille, de me livrer à des travaux plus fructueux que ne le sont les travaux littéraires, à moins de succès exceptionnels et de grande renommée, je devais donner aux premiers la plus grosse part de mon temps et il ne m'en restait guère pour m'occuper activement de littérature, comme à Lausanne, d'où j'avais aussi pu écrire dans le Semeur, la Reime des deux mondes et la Revue de Paris. Je suivais pourtant à mon goût, dans mes rares loisirs, par la continuation de la chronique et par quelques publications particulières, romans et poésies. Mes autres amis trouvaient que Sainte-Beuve aurait dû me soutenir dans cette voie, me frayer un peu le passage, et s'étonnaient qu'il ne le fît pas. Pour moi, j'en comprenais la raison sans qu'il eût besoin, ni, bien entendu, que je le misse dans le cas de me la dire. Dans les commencements, il avait ainsi lancé quelques inconnus, et la presse parisienne n'avait pas bien pris ce qu'elle appelait ses « découvertes. » Aussi ne voulait-il plus « donner le coup de cloche, » comme il s'exprime quelque part, que pour ceux qui avaient eu la chance ou le talent de percer par euxm^êmes. C'était raisonné dans sa position et raisonnable, et moi-même je n'aurais voulu, à aucun prix, y être pour lui l'embarras le plus léger, la plus petite entrave. Je ne lui demandai rien, ni ne lui dis jamais un mot à ce sujet. Je lui parlais de mes autres affaires, mais jamais de celles-
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là, et nous n'en continuions pas moins à être de bon accord sur les choses purement littéraires.
Il n'en était pas de même sur les questions plus graves; lui le savait aussi bien que moi; mais ni lui ni moi nous n'en parlions davantage. Quelquefois cependant cela éclatait, de sa part plutôt que de la mienne, surtout quand ses doutes se prononçant de plus en plus, sa vivacité naturelle ne les retenait pas. La discussion n'était, d'ailleurs, pas facile avec lui dans ces moments-là. On n'avait pas seulement affaire à sa supériorité d'esprit, mais à une sorte d'emportement redoublé et de verve continue qui ne vous laissait guère le temps de placer un mot. Sans être convaincu, ni en avoir l'air, ni que luimême s'en doutât, on était pourtant de fait réduit au silence.
Un jour, comme j'étais alors correcteur d'imprimerie dans le voisinage de la maison qu'il habitait momentanément dans ce temps-là, chez un médecin de ses amis le docteur Prévost (?), il vint me prendre à mon bureau, ce qu'il faisait souvent. Dès l'entrée il me parla d'un livre qui venait de paraître, M"^^ de Krudener^ par Charles Eynard, un de nos amis de Suisse, le neveu du philhellène. L'auteur par ses relations du grand monde avait eu des renseignements particuliers pour son travail. Il y relevait quelques petites erreurs de l'article de Sainte-Beuve sur cette femme célèbre. Peut-être le faisait-il un peu longuement et, par là, sans le vouloir, les mettait-il trop en saillie. Quoi qu'il en soit, Sainte-Beuve était très animé contre le livre et contre l'auteur. Voilà les méthodistes, me disait-il, je ne veux plus avoir affaire avec eux! Sans
trop lui tenir tête, n'ayant pas encore lu l'ouvrage qui le fâchait si fort, j'essayais pourtant de le calmer. Mais il ne me laissait guère parler et poursuivant sa fugue il rétendit aux sujets religieux. Il m'emmena avec lui et, de rue en rue, puis à travers le jardin des Tuileries, il donna de plus en plus cours à sa mauvaise humeur, non plus contre le livre, mais contre cette assurance de foi des gens pieux qui n'était souvent que de l'hypocrisie et, dans tous les cas, ne reposait sur rien de certain. Dans son excitation d'esprit, il en vint de son côté aux affirmations contraires les plus absolues. Le ciel n'était que l'espace, il n'y avait rien au-dessus ni rien pour nous audelà de cette vie. Je ne me rappelle pas exactement ses paroles, sinon sur le ciel, qu'il montrait d'un geste à travers les voûtes des grands marronniers, mais c'était bien le sens de ce qu'il me disait, le jetant parfois aux airs avec un éclat de voix. C'était un flot qui s'échappait. J'essayais parfois de glisser un mot, non sur le christianisme, il était en ce moment trop loin de là, mais sur une autre vie et sur l'âme, et encore seulement les idées courantes, sans qu'il me laissât le temps ni même la présence d'esprit nécessaire pour les préciser un peu. Il sentait bien pourtant que je ne pensais ni ne sentais comme lui et que je n'approuvais pas. Aussi, arrivés au milieu de la place Vendôme, toujours disputant, ou plutôt lui seul disputant, plus encore avec lui-même qu'avec moi, il me quitta là assez brusquement et, me frappant dans le creux de la main: « Je ne vous aurais pas cru si fanatique, » me dit-il textuellement. Ces mots, qu'il me déposait ainsi dans le
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creux de la main, avec un adieu de la sienne du reste amical, il me semble encore les entendre. Mais « fanatique! » moi qui n'avais guère pu lui opposer que des banalités philosophiques, et qui me trouvais plutôt lâche de n'avoir pas su mieux défendre ma foi, ce que j'en conservais du moins, malgré tout, si lui n'en voulait plus avoir.
Dans une de mes rares et difficiles interruptions à cette espèce de discours saccadé, mais suivi, par lequel il s'épanchait en négations plus que je ne lui avais jamais vu faire, je lui rappelai tant de belles pages de son Port- Royal où il expose et apprécie si profondément la foi des pieux solitaires, celles surtout où il presse si vivement le scepticisme de Montaigne, le débusque pour ainsi dire, de cachette en cachette, et le force à se montrer. — « Mais ne voyez-vous pas, s'écria-t-il, que tout cela n'était que jeu de l'imagination et de la pensée? » C'est ce que, longtemps après, il a mis en manière d'épilogue de ses ouvrages. Pensait-il ainsi à Lausanne, en faisant son cours, dans lequel se trouvait, déjà toute rédigée, cette étude sur Montaigne? Je ne le crois pas, ni ne voudrais le croire. Ce qui est certain, c'est qu'il ne l'exprima point publiquement alors comme il venait de le faire avec moi. Mais ce qui est certain aussi, c'est que par quelque pente secrète de sa pensée et où le livre qui l'avait irrité ne fit qu'aider à l'impulsion, il commença de ce moment à marquer davantage et plus directement son désaccord avec les idées religieuses et à passer de l'autre côté. La foi, la religion étaient affaire de « tempérament, » écrivit-il dans un article qui parut, si je ne me trompe, peu après l'ouvrage dont il avait été offus-
que. Ce mot fut très remarqué de ses amis de Suisse, appartenant presque tous au parti religieux, et leur fit beaucoup de peine. Ils avaient continué, malgré tout, d'espérer pour lui selon leur désir et leurs espérances. Ce mot, et tout ce qu'il révélait, les séparait de lui, et lui-même se sentait séparé d'eux sur ce point. Bientôt vinrent ses déclarations réitérées de n'avoir fait que traverser les partis et les croyances, de n'avoir « jamais aliéné sa volonté et son jugement dans ses traversées, » comme le rappelle et le résume très bien M. Eugène Rambert dans son livre sur Vinet, d'avoir enfin « si bien compris les choses et les gens qu'il donnait les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient le convertir et qui le croyaient déjà à eux. » En s'exprimant d'une façon aussi crue, peut-être s'en faisait-il accroire et jugeait-il trop à distance les autres et lui-même. Quoi qu'il en faille penser, malgré ses propres déclarations, son état intérieur a dû être en tout cas plus successif qu'il n'a pu le noter ; et puis on ne joue pas avec des choses si sérieuses et si graves. Quand on le fait, même avec l'instrument le plus fin, ce sont elles qui se retournent contre vous et vous jouent au contraire ; on se figure leur avoir échappé, ce sont elles qui vous échappent; on a beau croire en avoir fini avec elles, elles n'en sont pas moins là qui vous regardent! elles ne vous fascinent plus, elles vous obsèdent. Ne fût-ce que pour les repousser, on y revient toujours.
En tout cela cependant, pour se garder de mal juger, de trop juger, il faut tenir compte aussi du caractère, surtout avec Sainte-Beuve. Exact, précis, très clair et
très net dans tout ce qu'il pensait et écrivait, bon, facile, aimable et tolérant dans la vie ordinaire, il n'en avait pas moins, comme auteur et comme homme, ses emportements d'action et d'idée. Il prenait alors parti, plus qu'il ne s'en doutait dans le moment même, quitte à s'en repentir après. L'ensemble de ses œuvres en fait foi: que de retouches à ses portraits, que de correctifs à ses critiques, que de retours sur ses jugements, pour les rendre plus doux ou plus sévères! Sa pensée et son action toutes personnelles et en ce qui le concernait uniquement, devaient subir aussi ce genre d'influence. La vive et lumineuse clarté de son esprit n'était pas toujours calme et sereine. Tous ceux qui l'ont vu de près savent qu'il était un peu rageur, pour employer une expression vulgaire. Ses impressions, ses décisions s'en ressentaient, qu'elles fussent ou non momentanées. On en a vu un exemple sensible dans la scène que j'ai rapportée, où un incident tout personnel et peu important en soi avait fait partir le ressort, pour ainsi dire, et déterminé ce coup de feu contre les croyances religieuses. Ces coups subits faisaient trace en lui et, en se répétant, affermissaient le trait, creusaient la blessure, et changeaient en état fixe ce qui n'avait pas été d'abord une situation arrêtée. Qui peut dire que cette disposition n'ait pas agi plus ou moins chez lui jusqu'à la fin, et que les retouches et les repentirs ne fussent pas venus encore, s'il avait vécu plus longtemps! Une de nos pensées isolées, ni même la dernière, ne dit pas tout, en bien comme en mal. C'est sur leur ensemble et leur résultante qu'il faudrait pouvoir juger.
En résumé, Sainte-Beuve avait voulu, plus que personne, voir et savoir la vie, celle des autres et la sienne. Comme elle n'en gardait pas moins son secret (car on sent bien qu'elle en a un), il s'emportait d'autant plus contre elle et ce qui l'a ainsi faite. Et de guerre lasse, n'y ayant pu voir davantage, il en était venu à se dire que « ce n'était qu'un jeu de l'imagination et de la pensée. » Qu'en savait-il? Et qui peut en jurer?
Malgré ces dissentiments d'opinion qui commençaient à percer entre nous, nous n'en étions pas moins restés bons amis, et cette amitié subsista toujours de part et d'autre. Cependant, celles de ses idées, affirmations ou négations, que je ne pouvais partager, allaient se montrant, se marquant toujours plus, et sa vie elle-même prenait un courant plus large et plus mêlé où il ne m'était pas si facile de le suivre. Quand j'allais le voir, nous évitions d'un commun accord les points sur lesquels nous ne l'étions plus. Tout cela ne refroidissait pas notre liaison, mais en diminuait l'espace. Je n'étais plus cet « ami unanime avec lui, cet autre lui-même, » comme il a dit, longtemps encore après (1864), l'avoir trouvé en moi à propos de la chronique de la Revue suisse. De ne pouvoir plus aborder avec lui toute espèce de sujets comme autrefois, parce qu'il se prononçait sur ceux qui me tenaient le plus au cœur de façon à m'ôter l'envie d'une
discussion inutile, me mettait mal à l'aise, même pour une simple causerie. J'y sentais des écueils, entre lesquels il m'était d'autant plus pénible de louvoyer que lui y mettait moins d'attention avec moi. Mes visites devinrent ainsi plus rares, et pour un temps assez long cessèrent même tout à fait.
Il n'en a jamais bien su ni voulu savoir la cause. Il crut un moment à un blâme sur son adhésion à l'empire. Ce n'était pas cela, mais essentiellement cet embarras d'esprit que j'éprouvais avec lui. A quoi je dois ajouter, pour tout dire à ce sujet, deux faits particuliers, dont l'un m'avait peiné, et dont l'autre n'était pas pour faciliter nos relations et m'y laisser à l'aise. On a vu qu'il avait absolument voulu me confier deux testaments successifs, dans lesquels il m'instituait son exécuteur testamentaire. Je sus par un tiers qu'il avait fait un autre testament (ce ne devait pas être le dernier). Ce changement me parut tout simple dans sa disposition d'esprit et sa situation actuelle ; mais qu'après m'avoir témoigné tant de confiance, il ne me soufflât pas un mot de ses nouvelles dispositions, j'avoue que j'en fus blessé. De plus, la personne qui dirigeait alors sa maison, et qui heureusement pour lui ne vécut pas longtemps, ne me voyait pas de bon œil, sachant notre vieille amitié. Je ne me souciais point, d'ailleurs, de me trouver en rapport avec elle, et j'avais lieu de croire qu'elle, de son côté, lui cachait mes visites quand je ne le trouvais pas. Ainsi, outre le dissentiment de pensée, la différence de vie aussi me gênait.
Du reste, ce n'était pas une brouille, mais seulement une « abstention » de ma part, comme je le lui dis dans
une lettre. Je tardai trop à le lui expliquer, ce fut mon tort, mais je souffrais de voir se détendre, sinon se dénouer, un lien si cher, quoique ce ne fût ni sa faute ni la mienne. Plus j'attendais, plus j'avais de peine à me décider à faire les premiers pas, voyant que lui n'en faisait aucun, pas plus de m'écrire que de venir me voir. Enfin, je me décidai, allant le premier à lui, et lui écrivis dans le sens que je viens de dire, sans pouvoir cependant mentionner les deux faits indiqués plus haut, ce qui n'eût été dans les convenances, ni pour lui ni pour moi.
Voici les principaux passages de ma lettre; je la donne j parce qu'on verra, par la réponse, que cette interruption î momentanée de notre amitié fut un point douloureux dans sa vie comme dans la mienne.
« 14 novembre 1854.
» Mon cher Sainte-Beuve.
» Ruchet (mon beau-frère, qui le connaissait déjà de Lausanne) m'a dit et je sais d'autre côté, quand je ne le saurais pas par moi-même, que notre séparation actuelle, mais uniquement extérieure ^our ma part, vous semble inexplicable et vous peine, comme elle n'a cessé de m'affîiger aussi. Je n'ai pas passé un seul jour sans penser à vous de la meilleure manière dont je puisse penser'
^ I surtout le soir quand je puis un peu me retrouver et me
5 recueillir.
t » Bien des fois j'ai voulu vous expliquer tout cela;
mais ma défiance de moi-même m'en a empêché, avec la it crainte que le moment n'en fût pas venu. L'est-il mainteis nant? je l'ignore : dans tous les cas, cette expHcation,
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plus simple d'ailleurs que vous ne vous la figurez peutêtre, je vous la dois.
» Et d'abord, ne croyez pas que je ne sente sincèrement, dans la mesure du moins où le cœur de l'homme peut avoir de la sincérité, que vous m'avez donné en tout temps plus que je ne méritais. Mais j'ai eu auprès de vous une place trop belle; et si peu que j'en fusse digne, quand à un moment j'ai senti bien précisément que je ne l'avais plus, je n'ai pu ni, je crois, je ne devais en accepter une autre, sans me dissimuler que bien des gens m'eussent encore envié celle-ci et avaient tout ce qu'il fallait pour la remplir mieux que moi.
» Il m'est, d'ailleurs, à peu près impossible de m'absenter de la maison aux heures que vous m'aviez fixées pour vous voir; une ou deux tentatives que je fis me prouvèrent, en outre, que j'aurais de la peine à pénétrer jusqu'à vous.
» Ajoutez à cela ma sauvagerie, dont je suis loin de me vanter, mais qui ne diminue pas avec l'âge et ne m'enhardit pas; puis le genre de vie que je mène et dont vous ne pouvez guère comprendre l'effet, à la longue, sur quelqu'un qui l'accepte, mais qui ne s'en acquitte que par un effort continuel. Je suis un petit poney des montagnes qui se trouve attelé à un omnibus. Il en fait triste mine, et sa journée finie, il se cache et va dormir ou songer à l'écart.
» Je me demande aussi si vous retrouveriez en moi ce que vous vouliez bien y trouver autrefois; car je suis devenu très morose à l'endroit des choses littéraires; je n'y ai plus le même goût ni la même foi que jadis; et il
me semble déjà, pour ce qui me concerne, les avoir traversées comme un rêve...
» Ce silence dont je viens de vous dire les véritables causes, ne l'attribuez non plus en aucune sorte à la politique, ni à rien de ce qui y touche, comme vous l'avez fait entendre à Ruchet. En politique, je ne suis rien, je ne crois à rien de possible, et je pense actuellement pouvoir m'en abstenir, lui ayant aussi payé mon tribut ; mais je trouve très légitime que chacun suive en conscience ce qu'il regarde comme son chemin...
» Et maintenant, mon cher Sainte-Beuve, quelque accueil que vous fassiez à cette lettre, et d'avance je m'y soumets, vous ne pourrez pas douter du sentiment qui l'a dictée, celui d'une amitié qui n'a jamais cessé et qui, malgré tout, ne cessera pas. »
Dans sa réponse, qui m'arriva quelques jours après, il se montra non plus triste, mais plus piqué que je ne l'étais. La voici tout entière :
(f 19 novembre 1854.
» Je vous remercie de votre lettre et de l'intention qui Ta dictée. Je n'entre dans aucune explication, car si détaillées que soient celles que vous prenez la peine de me donner, je ne les crois pas encore complètes. Un seul point importe à marquer : lié comme je l'étais avec vous et sans que je pense avoir d'autre tort que celui d'être depuis cinq ou six ans sous le fardeau d'un travail incessant et qui n'est pas devenu plus facile en se continuant, — travail qui m'a interdit tout entretien de relations mondaines ou amicales, et m'a forcé de laisser croître l'herbe
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sur le chemin de l'amitié, — je me suis un jour aperçu tout d'un coup, et sans m'y tromper, que les ronces avaient poussé entre nous et qu'il n'y avait plus de sentier. Je ne suis pas de ceux qui disent tout ou rien, en amitié : aussi eussé-je accepté et agréé avec reconnaissance tout ce qui m'aurait prouvé que le passé tenait entre nous. Mais évidemment vous aviez accueilli cette idée que notre amitié pouvait entièrement cesser, et les choses, en tant qu'elles dépendaient de vous, se sont passées en conséquence. Là est pour moi la blessure. Car j'aurais admis tout le reste, diminution, ajournement, tristesse et crise à demi sombre sur le passé. Mais ce qui domine désormais mes souvenirs en ce qui vous concerne, c'est cette abdication et cette résignation volontaire et continue que vous avez faite de notre passé. Une lettre telle que celle que je reçois aujourd'hui, venue plus tôt et à temps, m'aurait certes suffi et m'aurait touché : mais, après des années révolues, comment renouer la chaîne ? Est-ce ma faute si j'ai cru que, malgré tout, et à travers les absences et les nécessités de la vie imposées à chacun de nous, il y avait quelque chose de sûr et d'essentiel, j'oserai dire d'inviolable dans notre amitié, et si je ne puis plus le: croire ? Au moins qu'il reste de vous à moi une disposition égale et tristement bienveillante : c'est celle que votre lettre me paraît assez bien exprimer et qu'elle a aussi produite en moi, — une estime durable d'homme à homme. — Recevez-en ici l'assurance.
Je fus peiné, mais non blessé par cette lettre, comme j'aurais pu l'être. Il y faisait sa part beaucoup plus que la
mienne. Je devais donc lui répondre, pour rétablir la situation vraie, et c'est ce que je fis ainsi, autant que je le pouvais, sans insister sur des faits dont Tun d'ailleurs avait disparu par la mort de la personne qui entravait nos communications :
ce 25 novembre 1854.
» J'ai bien reçu votre lettre et je vous en remercie aussi, car je vous y retrouve pourtant, malgré la triste décision par laquelle vous l'avez terminée. Le point essentiel est bien celui que vous relevez, et je croyais l'avoir indiqué moi-même, n'ayant abordé d'autres explications que parce que vous en aviez parlé à mon beau-frère. Mais sur la première et la principale, pour y faire la part de chacun, je crois, en relisant votre lettre, que tous deux nous ne tenons pas assez compte des faits, et que nous les envisageons trop uniquement l'un et l'autre à notre point de vue et dans notre sentiment particulier.
» Vous avez cru que j'abandonnais notre passé, tandis que je ne l'ai pas oublié un seul jour; et moi, auparavant, j'avais cru non que vous me repoussiez, mais que, sans vous en bien rendre compte peut-être, vous ne pouviez plus me garder auprès de vous la place que vous m'aviez donnée. Forcément et indépendamment de notre volonté à tous deux, ma position auprès de vous était changée. J'ai cm que vous le compreniez. Ne le comprenant pas ou n'y pensant pas, vous avez pu être blessé, mais moi j'aurais pu l'être aussi de mon côté, la situation des deux parts étant exactement la même. Notre séparation, tout extérieure à nos yeux, a donc une égale explication de fait et pour vous et pour moi, et ainsi nous ne saurions
mutuellement nous la reprocher. Je ne me suis jamais résigné à la rupture de notre amitié, bien loin de l'avoir jamais abdiquée : je me suis abstenu, voilà tout, ne croyant pouvoir ou ne sachant faire mieux; et j'ai attendu et espéré. Si je ne vous l'ai pas dit plus tôt, j'ai peut-être trop cédé en cela à mon caractère; mais j'ai été arrêté avant tout par des obstacles matériels, les communications directes avec vous m'étant devenues difficiles au point de me paraître presque fermées, et il me répugnait comme il me répugne encore d'en avoir par des tiers.
» Dans cette position, je n'ai point rompu la chaîne, si je me suis cru réduit à la continuer seul en silence et en me tenant à l'écart. Il y a eu certainement des moments où je vous croyais perdu pour moi, mais même alors, eussé-je dû accepter ce sacrifice, il m'était impossible de me sentir séparé de vous au fond du cœur. Je ne le suis pas même après votre lettre; c'est là un côté de mon amitié qui, si imparfait qu'il soit, en est le meilleur, et qui demeure. Je ne peux pas vous demander de vous y rattacher, puisque pour vous notre amitié est brisée. Elle ne l'est point pour moi, et si vous vous y sentiez ramené quelque jour, je crois pouvoir dire que vous m'y retrouverez encore tel que j'ai toujours été. »
Il ne me répondit pas; quelques années se passèrent; tout semblait donc fini, lorsque, me rendant aux funérailles de M"^e Desborde-Valmore, notre amie commune, la première personne que je vis en entrant dans la salle oïl étaient réunis les invités à la triste cérémonie, ce fut lui, debout à quelques pas devant moi. J'aurais dû m'attendre à l'y trouver, mais dans ce moment je n'y pensais
pas. J'allai aussitôt à lui, et il me reçut comme s'il allait en faire autant de son côté. Dans l'instant, la glace fut brisée. Il me serra la main, me prit dans sa voiture pour suivre le convoi, et nous causâmes amicalement et sans gêne comme si de rien n'avait été. « Voilà! me dit-il, nous ne reviendrons point sur ce qui s'est passé, mais nous serons de nouveau comme les deux doigts de la main, comme cela, » fit-il en appuyant par le bout ses deux index l'un contre l'autre. Ainsi fut rescellée notre amitié. Je recommençai d'aller chez lui et d'y avoir mes entrées.
Sans qu'il y mît d'intention de me convertir, ni encore moins de me piquer, la causerie tournait bien encore quelquefois à nos points de dissidence. Par exemple, il lui échappa de dire une fois : « Oh! la conscience est une invention de la société. » Je n'eus pas la présence d'esprit de lui répondre que nous n'inventons rien, dans le sens strict du mot, ni par conséquent non plus la société; que nous découvrons seulement peu à peu et développons les germes déposés dans la nature et en nousmêmes; que ces germes ne se montrent pas tout à coup, ni tous à la fois ce qu'ils deviendront un jour, chacun dans le temps qui leur est nécessaire et suivant les circonstances qui les favorisent ou qui les entravent; qu'il en est ainsi de la conscience encore à l'état plus ou moins latent chez l'enfant, mais qui y est, puisqu'elle apparaît tôt ou tard, et ne peut pas venir de rien. J'aurais pu ajouter que ceux qui prétendent, dans le même courant d'idées, que la conscience morale n'est pas distincte de la conscience du moi, mais la même, en essence, me sem-
blaient faire une confusion analogue à celle-là, puisque la conscience du moi ne saurait devenir morale , comme elle le devient par le fait, si elle ne renfermait pas ce germe mystérieux de moralité; que toutes deux n'étaient, si Ton veut, qu'une seule et même conscience, mais avec quelque chose de plus que le moi tout cru et matériel. Rien de tout cela ne me vint sur l'heure à l'esprit, et d'ailleurs n'aurait servi de rien. Il s'était enraciné dans ses négations et ses doutes, et, c'est le cas de la plupart des sceptiques, affirmait là où ils n'ont que le droit de douter. Du reste, je dois lui rendre cette justice : il me ménageait, et, directement, ne m'attaquait jamais.
J'étais donc plutôt moins gêné avec lui qu'avant notre rupture. Cependant, je sentais bien que le terrain n'était pas devenu plus libre; au contraire, et je devais faire attention de ne pas trop m'y aventurer. De plus, sa vie aussi était bien changée. Il avait de nouveaux amis, de nouvelles relations, non plus seulement littéraires, mais avec de hauts personnages politiques; lui-même en était un, comme sénateur,' quoiqu'il ne fût pas homme à le faire sentir à personne et qu'il se montrât toujours simple et facile dans son intérieur. S'il s'y livrait parfois à quelques-unes de ses fougues^ c'était comme dans le bon ^ temps, et l'orage était bien vite passé. Pour rejeter un moment le fardeau d'un travail qui grandissait plutôt que de diminuer avec l'âge, il prenait des distractions qui attiraient sur lui une attention fâcheuse et du blâme. Sans vouloir les excuser, il faut dire que c'étaient bien réellement des distractions plutôt qu'autre chose; grand régulateur de son temps, il les prenait et les quittait avec la
même facilité. C'était pour lui comme pour une femme élégante une promenade en voiture avec son épagneul à ses côtés. Revenu à son travail, il y était de nouveau tout entier. On conçoit néanmoins que tout cela, et ses hautes relations et d'autres trop faciles, formaient pour moi, autour de lui , comme un nuage, un monde fermé, dans lequel je ne songeais nullement à pénétrer.
De fait, mais sans intention de sa part ou de la mienne,* notre domaine commun, si je puis dire, était encore diminué ; mais dans cet espace plus restreint, l'accès, la familiarité, l'intimité étaient les mêmes que par le passé, si de part et d'autre on ne pouvait plus autant se donner. Il me voulut de ces dîners du lundi, dont on a dit plus de mal qu'ils ne le méritaient, car sauf le talent et le choix des principaux convives, lui en tête, ils ressemblaient à tous les dîners littéraires, et même aux dîners entre simples particuliers. Il m'envoya sa dernière et complète édition de Port-Royal^ avec un billet où il disait trop flatteusement, mais on ne peut plus amicalement pour moi :
« Cher Olivier,
» Je suis bien sensible à votre lettre et à votre approbation sur ces petites parties ajoutées. Je suis en retard avec vous. Il y a un paquet à votre destination, mais je n'ai pu encore le faire porter. A qui offrir ces souvenirs, sinon à vous, le premier auteur des circonstances où l'ouvrage a pu naître? (Ce 21 octobre 1867.) »
Telle est l'histoire, ou à certains égards, si l'on veut, le roman de notre amitié. On me pardonnera d'avoir dû, à la fin, m'y mettre en scène plus que je ne l'ai fait dans
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le cours de cette étude, où j'ai pris soin de m'efifacer toutes les fois que ma présence n'était pas nécessaire. Ici elle l'était, dans cette crise d'une relation qui a joué, on le voit, un rôle assez marqué et soutenu, quoique peu apparent, dans la vie de Sainte-Beuve. Elle peut aider à le faire mieux connaître.
Dans cet homme « successif, » pour rappeler encore l'expression dont il se servit en se l'appliquant, les transformations sont au fond les mêmes que dans tout autre qui se transforme en ce sens. L'étoffe est donnée, et reste plus ou moins froissée avec des plis et replis suivant qu'on s'y appuie, et qui vont se creusant. Dans ces changements d'aspects et ces métamorphoses intérieures, cet homme, à la fois différent et semblable, meurt plusieurs fois partiellement, ressuscitant, pour ainsi dire, en luimême, avant de mourir tout à fait, pour revivre ailleurs.
Que Sainte-Beuve soit allé, comme on l'a dit quelquefois, jusqu'à l'athéisme, il s'en est toujours défendu et il en avait le droit. Nulle part, ses ouvrages ne présentent une négation si affirmative et si complète. On y voit, et je le pense par tout ce que j'ai vu personnellement de lui, qu'il ne comprenait pas ce monde sans un auteur, un ordonnateur des choses, mais vague pour lui comme pour bien d'autres, qui, s'en rendant ou ne s'en rendant pas compte, sont dans un état analogue au sien. Même sur
Jésus-Christ et sur l'Evangile, il a eu, jusque dans les dernières année de sa vie, des mots perçants et palpitants, qui allaient plus à fond, comme sentiment de la vérité humaine et historique, que la critique tout abstraite, sans corps et sans vie.
Déjà à Lausanne, Vinet, dit son historien M. Rambert, « définissait assez exactement Sainte-Beuve, lorsqu'il en parlait comme d'une âme en qui toute la vie a passé en vue. » Et je crois que jusqu'à la fin son état vrai a été plutôt ce qu'il en disait lui-même, dans une lettre de 1844 à Vinet, en l'y appelant son confesseur, et où se trouve ce passage d'une énergie si pittoresque et si douloureuse : « C'est ceci, ce dernier point qui est tout, et que le monde appelle vulgairement le cœur, qui est mort en moi. « L intelligence luit sur ce cimetière comme tme htne morte, »
J'aurais encore beaucoup de choses à dire, même sans vouloir, ni pouvoir tout dire, sur celui que j'ai essayé de vous montrer à la fois plus à part et plus à découvert que d'autres n'étaient en mesure de le faire. Ce que j'ai indiqué suffit à mon but. Un dernier trait seulement, qui se rattache au cadre particulier de mon sujet.
Sainte-Beuve, venu dans notre pays pour son cours de Port-Royal et y ayant fait deux autres séjours avant et après, le connaissait bien, l'appréciait, l'aimait, y avait trouvé, y conserva toujours des amis, et le regardait ainsi comme un pays où, en pensée du moins, il avait un piedà-terre. Malgré quelques passagères boutades sur ce qui pouvait çà et là l'y piquer ou dont il se piquait lui-même, il lui resta bienveillant et fidèle jusqu'à la fin. Il en a donné plus d'une preuve dans ses ouvrages, et jusque
'dans son dernier travail important, son étude sur le général Jomini. Elle contient, entre autres, un passage admirable sur le vrai Suisse qui, même absent de sa patrie, en a toujours le souvenir, la vue et le chant de l'âme, « un ranz éternel dans le cœur. » Ce passage est lui-même comme un chant ému. Quelques personnes à Lausanne, — par vieille rancune politique, — ont voulu regretter que l'auteur ait pris là pour type du vieux Suisse son ancien collègue à l'académie de Lausanne, M. Monnard. Cette critique ou cette chicane, comme on voudra l'appeler, critique peu gracieuse en tout cas pour répondre à des paroles bienveillantes, fit de la peine à Sainte-Beuve, qui la releva vivement, si je ne me trompe, et en parfaite connaissance de cause, dans une lettre à un ami. Mais elle fut la seule, je crois. Je lui avais aussitôt écrit pour mon compte et pour celui de toutes les personnes que j'avais pu voir, combien nous étions touchés de ce glorieux et éloquent témoignage rendu à la Suisse. Il me répondit à Gryon, au fond de ces montagnes que, dans notre commune jeunesse, je lui avais fait entrevoir et où m'ont relégué l'âge et les événements. Il se montrait vivement touché, lui aussi, de notre sympathie, et heureux de nous avoir fait ce plaisir. Peu de temps après, il partait pour ces autres cimes où, quand tout s'efface de la terre^ même ses plus profondes pensées et son plus vaste savoir, heureux, seul heureux est celui qui a pour s'avancer vers ces sommets invisibles, un plus haut chant encore, un « ranz encore plus éternel dans le cœur ! »
Ne l'eut-il en aucune manière? On l'a dit de ces derniers moments, où l'on n'est jamais sûr de bien saisir une
pensée mourante et qui s'échappe à elle-même. J'aime mieux en croire ce que peu auparavant, le 23 mai 1865, il écrivait encore à l'abbé Barbe, son ami d'enfance :
« Si tu te rappelles nos longues conversations sur les remparts ou aux bords de la mer, je t'avouerai qu'après plus de quarante ans j'en suis encore là. Je comprends, j'écoute, je me laisse dire; je réponds faiblement, plutôt par des doutes que par des arguments bien fermes ; mais enfin, je n'ai jamais pu parvenir à me former sur ce grave sujet une foi, une croyance, une conviction qui subsiste et ne s'ébranle pas le moment d'après. Ton livre sur V Immortalité de Vâme me fait repasser méthodiquement par ces mêmes chemins. Je te sais gré de cette promenade élevée que te doit mon esprit, qui ne laisse pas d'être un peu fatigué et dégoûté bien souvent. J'espère te revoir encore, et renouer l'entretien d'autrefois, d'aujourd'hui et de demain : l'entretien dont le sujet est éternel. »