‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 65 sur 75 · LES BURGONDES · texte numérisé non relu

LES BURGONDES

mais indocile, flexible mais irréductible, curieuse, aimant les étrangers, personnelle, réelle, toute pleine de son moi (il n'est nulle part plus retentissant que chez elle); hommes d'épée, de belles paroles et de bruit. Voilà la base, la matière de la nation. Vient ensuite ce que la race allemande a fourni. Ses influences générales sur l'Europe et sur le monde moderne : son impersonnalité, sa discîplinabilité , son instinct d'association, d'absorption, mais son défaut de composition. Les influences de ses tribus diverses : c'est ici le caractère bourguignon, plus rassis, plus reposé, facile, bon enfant, un peu terre à terre, assez matériel, aimant toutes les joies, indulgent pour celles du corps et n'étant pas inhabile à celles de l'esprit, plutôt gaillard qu'agile, raillard que vantard, malin que rusé, renfermé que caché, natures où l'on trouve à la fois: bonhomie, finesse; naïveté, grand sens; du calme et du trait. L'élément bourguignon semble être moindre ici que dans la Bourgogne proprement dite, et plus altéré. Mais il s'en faut bien qu'il en soit absent.

Les Burgondes.

Les voilà ! regardons-les bien. Parmi eux sont quelques uns des pères de nos pères. C'est moins une armée qu'une tribu; moins une tribu qu'une horde, rudiment incertain d'un peuple à l'aventure. D'abord, les guerriers avec une

armure de cuir non tanné, et des peaux velues leur pendant sur les épaules : ils hérissent leurs blondes chevelures, roulent fixement des yeux glauques, redressent leurs corps gigantesques et pesants. Leurs armes sont la framée, l'épieu, la hache, la fronde ; et pour s'annoncer à l'ennemi, une grêle de flèches empoisonnées. Sur leurs bannières pour symbole et pour guide mystérieux, un chat ou une couleuvre aux nombreuses spirales, à la gueule affamée et béante. Le Hendin les mène au combat, chef soumis aux caprices populaires qui lui font expier les mauvaises chances de la guerre ou de la moisson. Le Sinist, au contraire, est l'être inviolable qui consulte et apaise les dieux. Sur des chariots, maisons roulantes qu'ils traînent de vallée en vallée, parmi des meubles, des lits et tout un ménage barbare. butiné çà et là, sont juchés les petits enfants souriants, les vieilles hagardes, les vierges au teint pâle, à la taille haute, au cœur ferme et hardi. Ainsi passent les Burgondes, connus au loin ; avec eux errent leurs troupeaux, beuglante armée, et des coursiers dressés aux travaux de la bataille et du labour. Moins superbes que les autres barbares, ils ne dédaignent pas de travailler le fer et le bois, d'équarrir les poutres entrelacées d'un palais rustique, d'en sculpter les piliers de chêne, ni de tailler le cintre aigu des portes et des voûtes. On ne voit point qu'ils y aient perdu vaillance ni renom.

Le type vaudois.

Le type, dans le canton de Vaud, semble être tantôt le Savoyard *, tantôt le Bourguignon. Mais l'un et l'autre y est effacé, mélangé, et ne s'y montre pas autant, comme en Bourgogne et en Savoie, à son état primitif. De plus, ils ne sont pas seuls ; et au milieu de ces rapports de traits perce dans la figure de notre peuple un caractère propre qui ne paraît sortir que de lui ; soit qu'il faille en rapjiorter la source à des débris de races indigènes, soit, comme nous le pensons aussi, aux influences du sol, du climat et du développement social. Ce n'est ni le Gerniain blond et blanc, à la haute stature, au visage large, aux membres pleins et flottants ; ni le Français brun, petit ou du moins grêle, mais mobile, la tête haute, et les traits animés; ni le Bourguignon de Suisse ou de France, de Berne ou de Dijon, grand, gros et assez facilement obèse; ni le Franc- Comtois, long, maigre, sévère, noir et sanguin ; ni le Genevois brun, mais quelquefois un peu fade ; ni le Proven-

' Le type savoyard présente deux nuances : le doux, gai et blond, principalement dans la partie occidentale, à Chambéry et dans la vallée de l'Isère ; le doux, triste et brun, en remontant à l'orient. Ce type règne le long du Rhône jusqu'à ce que ce fleuve arrive aux races du midi. Les deux nuances se retrouvent ici. (Observation de M. Naeff).

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cal brun et chaudement coloré; ni le Savoyard généralement plus petit que nous, ramassé, raboteux et concassé ; ni le Bas-Valaisan, beaucoup mêlé du Savoyard, mais plus sombre, plus enfoui, plus triste et plus dormant. Le Vaudois diffère de ces deux derniers qui sont pourtant ses voisins sur le Léman et le Rhône. Le Savoyard ne vit pas, il végète. Sur le Valaisan pèse d'un lourd sommeil le crétinisme, ce rocher brut d'où se dégage à peine une informe statue. Plus ouvert, et, comme je voudrais dire, moins foncé, mieux débrouillé que celui-ci, le Vaudois est peut-être moins raidement planté que celui-là, mais plus élancé en revanche ; plus développé, plus à l'aise, mieux ordonné ^. Sont encore différents de lui ses voisins même du Jorat alpin et du Jura seelandais. Le Fribourgeois est plus suisse, plus blanc, plus laiteux; le Neuchâtelois, plus prononcé dans un seul sens, mais avec moins de vigueur générale, plus un, moins divers, moins général. Le Vaudois est grand, ferme, coloré, plutôt brun que blond, tardif que lent, inactif qu'inhabile, fort plutôt que gros, bien qu'assurément l'aisance et l'habitude du vin fassent fleurir bon nombre de ces tailles rebondies où les Français trouvèrent à si bon marché le mot pour rire des Suisses et des Bourguignons.

Au surplus, il y a une très grande diversité. Dès qu'on entre dans un de nos villages, elle vous frappe ; on dirait que chacun d'eux est divisé en deux camps égaux, les bruns et les blonds, le midi et le nord. Les nuances sont

^ La région moyenne de la figure est très ordinairement moins allongée sur l'autre rive que sur celle-ci.

pourtant çà et là plus tranchées; et, chose singulière! dans le très petit espace de notre pays, et, dans cette enceinte si étroite, à de courtes distances, la teinte change brusquement. A La Vaux les bruns dominent, les roux sont rares, jusqu'au district de Saint-Saphorin où, surtout à Chexbres, le blond et les cheveux couleur de filasse semblent avoir été la couche primitive. Ai-je besoin de dire les yeux bleus gracieusement arqués, et les fins sourcils châtains de nos belles de Montreux ? A Veytaux qui le touche, et dont la population n'a que trois tiges de familles, c'est une teinte foncée. De grands yeux noirs bien fendus, des formes pleines et rondes, tel est le plus général aspect de la population féminine dans la contrée d'Aigle ; on dirait des figures du midi, mais grossies et un peu alourdies par le nord. En remontant de la plaine aux hauteurs, les races deviennent ordinairement plus petites. Nos Alpes vaudoises forment plutôt une exception à cette règle. Grands, élancés, leurs habitants le paraissent davantage encore, parce qu'ils sont osseux plutôt que musculeux, et que tout leur extérieur est saillant, fortement dessiné, mal arrondi. Du reste une teinte colorée, un nez fin, un tour de visage allongé, la jambe maigre, comme chez tous les montagnards, et ses formes étirées par le continuel effort du jarret: chez les femmes, au-dessus d'un œil souriant, une noire cordelette de soie (ainsi diraient les Grecs *), et une poitrine effacée : elles ressemblent aux Ecossaises des hautes terres ^. Dans le Jorat, la popula-

^ Chants popuL de la Grèce moderne, II, 203, (trad. de Fauriel). 0 sweet Highland Mary , Burns' Songs.

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tion diffère singulièrement, mais non pas en beau, de celles des rivages et des montagnes, comme si d'une autre source elle s'était glissée entre ces deux dernières, ou avait été refoulée là par elles, sans que l'histoire fournisse aucun renseignement. Ce qui volontiers caractérise cette population, c'est une taille condensée, une raboteuse carrure, des cheveux aux reflets fauves, un pied lourd, quelque chose de pierreux, de rocheux, mais un rocher de grès qui n'a jamais qu'un jet médiocre ; une absence de grâce ne se rachetant ni par la grandeur, ni par l'originalité; une dureté froide, une rudesse posée, des traits pleins et petits; mais aussi quelquefois la fraîcheur vermeille du matin, le joyeux émail des blanches gelées dans les hautes terres, et l'âpreté excitante des fruits du sauvageon dans les haies et les ravins. La plaine et ce qui tend au Jura présentent des traits plus mêlés, ainsi que cela doit être ; dans les villes l'aspect est encore plus varié et plus confus. Toutefois on y sent un caractère commun. C'est la France, il est vrai, qui forme la couche principale. C'est une race française, mais tempérée d'éléments helvétiques, rehaussée d'une nature plus large et plus ferme, et colorée quelquefois par un souffle du midi. Là, comme au reste partout dans notre patrie, quoique à des degrés différents, on est frappé d'un certain mélange, d'une indéfinissable variété dans la commune ressemblance. à C'est ainsi peut-être qu'il faut commencer à expliquer' ce qu'il y a d'effacé, de vague, d'insignifiant, au premier abord, dans la physionomie de notre population. Ces bonnes et souvent belles figures vaudoises sont peu mo-

biles, peu animées ; on les croirait parfois doucement pétrifiés non par un volcan, mais par un lac tranquille : elles ne remuent pas, elles ne parlent pas, elles ne rient pas, elles ne pleurent pas, elles ne dissimulent pas même; elles sont là, voilà tout. Entrez dans un salon : l'originalité extérieure n'est pas ce qui seul distingue un Anglais, ni la facilité élégante un Français ; mais aussi un certain air plus saillant, une vie plus soutenue, plus sentie, plus vivante enfin. A côté, les figures vaudoises paraissent détendues, si quelque chose d'imprévu ne les remonte subitement. Le mélange a pu effacer les traits distinctifs, ternir les couleurs primitives. Mais il ne faut pas tant s'en prendre à lui comme à l'âme, qui se fait sa figure, comme au souffle qui modèle la bulle expansible où il est contenu. Ici tout a sommeillé pendant des siècles ; c'est le mouton qui, ayant chômé longtemps, retourne souvent à son chômage, où sa tête aura dans la foule l'ombre et le frais. Mais chômer n'est pas même un rêve, ou du moins ce n'est que le rêve du corps. Il faut compter en outre les ravages mystérieux du libertinage dans l'intelligence et dans la chair : nourri par un tempérament vigoureux et sensuel, agacé par l'accortesse naturelle de nos jeunes Vaudoises, longtemps facilité par l'asservissement du caractère national qu'on avait appris à supporter les privilèges de caste même en amour, il est malheureusement ici assez populaire, et a pour soutenir sa cause les séductions nombreuses de l'oisiveté de l'esprit. L'usage copieux du vin, si fréquent parmi nous, énerve aussi le jeu de la physionomie, en noie le coloris, en émousse le trait. L'excitation produite par l'ivresse est factice, et suivie

d'une chute d'autant plus lourde qu'elle avait déployé plus haut ses ailes tournoyantes qui jettent le trouble et le dégoût dans les cœurs : en outre, elle suspend de ses fonctions la mémoire, cette horloge de notre être, dérange sa marche vigilante, et aide ainsi la vie à s'endormir peu à peu. La manière de se nourrir s'est généralement améliorée, mais des aliments nuisibles se sont aussi introduits. Par là se détériore le caractère physique, la santé publique s'altère, la figure s'abrutit, la beauté de la race se perd. Celle des femmes de ce pays avait sa célébrité. L'influence des causes générales, la rudesse avec laquelle l'homme traite encore sa compagne, le mauvais système d'éducation et de vie féminines, ont déjà porté atteinte à cette réputation.

L'extension populaire du développement intellectuel n'a pas été non plus sans fatale influence. L'esprit ronge et troue le corps d'autant plus aisément, que celui-ci ne lui appartient pas tout entier, et n'a pas encore passé au feu, comme on dit. Le sommeil de l'intelligence hébète^ son éveil maladroit flétrit. Si chez nous la figure a quelque chose de plus vif, chez plusieurs de nos voisins, elle a quelque chose de plus frais. Heureux encore que notre vie en plein air sauve notre sang des dangers de la ré> clusion, où se fanent bientôt les populations industrielles.

Quand une vie acquiert le juste développement qu'elle doit avoir, que l'existence n'est pas manquée ou faussée, le naturel dénaturé, la séve tarie à sa source, que toute l'organisation enfin n'est ni criminellement ni mesquinement asservie, alors croissent ici de belles, fortes et savoureuses natures, qui dans l'épais secret de leur feuillage, amas-

sent, après les fleurs roses et blanches, les fruits de pourpre et d'or que l'automne révélera. Dites-nous, hameaux écartés, maisonnettes isolées, racontez-nous, tout ce que peuvent donner de grandeur à une vulgaire existence, de noblesse à des traits rustiques, de poésie à un front sans éclat, la satisfaction de l'obscur devoir accompli, djLi journalier labeur achevé et repris sans cesse, la douceur d'une indépendance occupée, le tranquille enchaînement des jours, l'ombre sereine des affections légitimes, le calme d'une destinée active qui, cheminant à petits pas, s'écoule au travers de la nature et apprendra peut-être à se verser dans le sein de Dieu ! Combien d'auréoles, .fleuries ou rayonnantes, sur des fronts incHnés dans l'oubli ! La vie est la grâce même : il ne faut que la laisser croître et mûrir ; et pour cela elle aime volontiers les champs, car les cieux y sont plus ouverts. Les serres chaudes du monde et de la société la font éclore plus vite, et en toute saison ; elles la contrastent, la soumettent à d'élégants caprices ou à de stériles monstruosités, combinent, renforcent ses parfums ou ses couleurs ; mais elles ne peuvent donner à leur reine la plus brillante ce qui est le partage de la moindre églantine des buissons, un souffle de fraîcheur, l'haleine du matin.

Voyez-la donc assise à sa petite fenêtre qui regarde sur le verger , où elle entend le soir les pas de son ami. Sa joue n'a pas la blancheur de neige des filles du Nord ; mais elle a , de plus qu'elles , l'incarnat velouté, cette pudique flamme du sang, cette rougeur qui s'ignore.

Ses yeux bleus de cils noirs voilent leurs étincelles, Comme un oiseau d'azur paré de sombres ailes.

Le lac semble leur répondre et lui sourire au loin parmi les noyers. Ses cheveux ne baignent pas son col nu de leurs flots odorants; ils ne s'allongent pas en tresses immenses. Sa coiffe de taffetas ou de velours les rassemble avec soin , posée elle-même avec une apparente négligence. Divisés sur le front, ils s'y coulent et s'y gonflent en un moment, puis se recachent précipitamment sous la dentelle pour reparaître plus bas en deux grosses boucles longuement élaborées. Ainsi lachâtaigne, soulevant les pointes qui la défendent, entr'ouvre légèrement sa prison et laisse voir une mince bande d'un lustre moiré, chatoyant parmi les feuilles d'automne sur la colline où la tour de Duyn s'endort sous le lierre. Si notre belle a l'intelligence de cette parure, les blondes de sa coiffe ne se hérisseront pas tout court, mais retomberont longues et noires sur la figure ombragée à demi. Telles les portent avec un instinct de coquetterie les filles des hautes vallées. Ce petit rideau voltigeant et transparent est mieux qu'un voile; il en a la coquetterie et ne dérobe rien. C'est un limpide nuage qui folâtre sur le front et les yeux. Ainsi l'ombre frangée d'Argentine tourne en badinant sur le val de neige caché dans son sein.

La jeune fille descend l'escalier de bois de sa chambrette. Si sa tête est moins pittoresquement encadrée que celles de ses compatriotes allemandes, son corps n'est pas pyramidalement attifé comme le leur. Moins riche aussi, mais moins chargé, son corset noir dessine les formes ; il ne les amoncelle pas. Ce corset de laine ou de soie, avec le chapeau à pomme et dans nos Alpes le chapeau bordé de velours, est presque le seul débris de l'ancien costume

national. Mais de jolis cheveux, soigneusement peignés, valent bien les colossales fausses tresses, qui pèsent sur la tête des jeunes Fribourgeoises, belles pourtant comme des madones, et un corset bien collé sur la taille, ainsi que le veut la chanson, un fichu bien net, des bas propres comme un oignon ne valent-ils pas tous les costumes du monde? La beauté souriante ou pensive s'en accommode également. Dans ce pacifique attirail, elle se promène le long des prés, donnant le bras à ses moqueuses compagnes. Les garçons endimanchés les abordent avec une timide rudesse, des propos gauchement hardis et des soupirs sans art. Quand il y a danse, le déshabillé blanc quitte la haute armoire de noyer, ouverte à deux battants, et le collier maternel est tiré du coffret rose, jadis la richesse d'une aïeule qui n'est plus.

Mœurs vaudoises,

La vie de notre peuple présente à l'extérieur, si l'on y fait attention, un phénomène singulier : c'est un mélange

^ Chanson de l'Abbaye des Vignerons :

Son galé corset

Coulâ sur sa taille,

Son motchau bèn net,

Son tçapi dé paille,

Sé bas proupro qu'on ougnon....

constant de celle des champs et des villes, de l'agriculteur et du citadin. Il n'est presque pas d'habitant de nos petites cités, excepté à Lausanne, qui n'ait son pré, sa vigne, ou au moins son jardin. Et tous les campagnards, de même, ont dans la ville de leur coin de pays, leurs relations héréditaires, leurs parents, leurs compères, leurs patrons. Sans doute, la jalousie des campagnards contre les messieurs se montre ici comme ailleurs ; les premiers comptent leurs principaux créanciers parmi les seconds ; ils leur reprochent d'avoir ainsi accaparé la meilleure part; et ceux-ci, de leur côté, n'hésitent pas dans l'occasion à voir chez ceux-là des dupes à l'égard desquelles il n'y a pas à douter de leur supériorité. Mais les cités n'en restent pas moins des cités champêtres, dont les villages voisins ne sont souvent que des faubourgs.

Comme au temps de l'ancienne Helvétie, ces villes sont en beaucoup plus grand nombre que dans nul autre canton \ Le fait est parlant : nous n'aimons pas l'isolement, la solitude qui se suffit à elle-même ; nous aimons mieux planter notre tente au bord de la route que dans la forêt. Peu voyageur, peu coureur, notre peuple tient à trouver près de lui ce qui rend la vie complète ou approchant : le chez soi lui suffit. On ne se cousine guère plus en

* En mettant de côté les capitales des vingt-deux cantons, la Suisse française a environ autant de petites villes, à elle seule, que les trois autres Suisses confédérées : et sur ce nombre le canton de Vaud actuel en possède une vingtaine ; ajoutez-y les six ou sept du Pays-de-Vaud fribourgeois, il n'en demeurera guère qu'une dixaine pour le reste de THelvétie romane.

Ecosse qu'on ne le fait ici ; dans le Pays-d'Enhaut, certaines familles ont un surnom général qui est comme celui de leur clan. Il serait difficile de démêler l'origine de ces traits : la nature y est sans doute pour quelque chose ; mais surtout l'esprit de la race même. Le clan, s'il a laissé des traces parmi nous, reposant sur l'idée de parenté, créait des relations plus étroites et plus matérielles que la vassalité germanique, plus abstraite et plus compliquée. Celle-ci ne donnait à l'homme qu'un suzerain ; du reste, elle le laissait libre et solitaire au loin. Dans le clan, l'homme était davantage l'égal du chef, mais moins détaché de lui. De là, cette vie moins éparpillée et plus par monceaux, que l'on remarque chez les races celtiques : le monde de la cité, grec et romain, vint encore mieux accomplir cette tendance, satisfaire ce besoin. Mais regardez cependant que nous n'avons l'instinct sociable qu'à demi ; nous vivons bien plus dans les champs que dans les salons et sur la place publique; nous tenons plus à nous voir qu'à nous parler .'''il nous faut des réunions, mais nous n'aimons guère que celles où chacun peut aller uniquement pour soi ; combien de personnes qui n'ont d'autre cercle de relations que celui de leur parenté, et combien d'intérieurs de familles tout disjoints et branlants ! On sent donc que sous l'effet de notre vie particulière ou d'un autre esprit, dont je ne saurais trop indiquer la source, une tendance opposée s'est mêlée à la première, et lui a pour ainsi dire fait faire volte-face en l'atteignant.

De tout cela, il nous est résulté une existence qui a pour caractère, de la tranquillité plus que de la solitude.

de la facilité plus que de la force ou de la grandeur, du laisser-aller plus que de l'entrain. Elle entend le voisiner plus que l'épanchement. Elle sait mieux regarder les passants, assise sur sa porte, que marcher à son tour. Elle a plus de liens sociaux que de liens individuels ; chacun se sépare volontiers des autres, mais dans le même cercle et pour faire la même chose et vivre exactement comme eux.

Cette vie a ainsi une sorte d'élan, mais concentré; elle se meut, mais sur elle-même : elle s'agite, mais en l'air. Nos voisins de Neuchâtel et de Genève ont chacun pour eux une admiration singulière, quoique avec des nuances ; ce qu'ils font, ils le trouvent bien fait, ils le prônent, ils le montrent, et lui donnent un bruit accéléré dont ils ont le secret. Ce n'est peut-être que de la vanité, mais on dirait de l'enthousiasme et une parfaite conviction. Placés entre deux, et ne frayant ni avec les uns ni avec les autres, nous, c'est tout au rebours. Nous sommes essentiellement Jugeurs et dénigrants ; bien moins de ce qui nous entoure que de nous-mêmes. Le sentiment de nos forces et de notre mérite ne nous manque pas précisément ; non ! car nous nous étonnons peu : nous faisons comme les autres, aussi vite et pas plus mal quand nous voulons. Nous savons fort bien que nous pouvons réussir, mais nous l'essayons rarement: nous avons comme le sentiment mort de notre pouvoir : ce qui se passe, le réveille, et lui trouve le coup-d'œil attentif, juste et prompt, mais nous ne le ressuscitons guère pour nous. Avec bonhomie et sans amour propre, nous ne sommes point surpris de ce que l'on fait : rien ne nous met en doute

que nous n'en puissions pas autant ; mais nous n'en faisons rien, comme par une espèce de mauvaise honte et de timidité, pour ne pas nous placer en vue et nous risquer. Il est bien possible que cela soit beaucoup affaire de jeunesse et doive en partie s'en aller avec le temps, mais c'est aussi un trait profond et primitif. Si en nous quelque chose se met en mouvement, nous lui jetons aussitôt des bâtons dans les roues ; cherche à se faire écouter, nous remuons les pieds en ricanant ; à prendre le dessus, nous faisons le vide autour de lui, pour qu'il tombe. Si parfois il nous arrive de nous infatuer, ce n'est jamais, comme nos deux voisins, de nous-mêmes, ce qui a son bon et son mauvais côté, c'est de l'étranger. Nous aimons à nous faire petits. Il y a dans cette manière d'être quelque chose d'humble et de touchant qui à certains égards mérite aussi du respect, et avec plus de solidité, plus de véritable enthousiasme que celui qui se pousse mieux en avant. Nous avons du sol. Cest le fonds qui 7?ianque le moins. Notre vie n'est ni bruyante, ni éclatante, mais si elle est sans étalage, elle est aussi sans airs trompeurs ni guindés, elle a de la sincérité et de la vérité, de la force, du courage, de la patience, de l'abandon, du chez-soi, de l'individualité, une grande horreur de l'affectation, les mouvements très libres, l'instinct démocratique et populaire, de la simplicité, un son très juste, une couleur très naturelle, rien de forcé, enfin une originalité particulière quoique peu sensible, dont la civiHsation n'a pu effacer le trait principal, qui est un laisser-aller tranquille et reposé.

Les détails de cette vie, qu'il faudrait esquisser main-

igS LE CANTON DE VAUD

tenant, pourraient l'être avec intérêt dans un ouvrage d'imagination ; ici, ils manqueraient de place et de corps. Je ne dirai donc pas comme je le voudrais, la vie du laboureur, du vigneron et du montagnard, du citadin et du villageois.

De grand matin se lève le père de famille, dans sa maison isolée au milieu du verger, ou alignant capricieusement ses jardins et ses murs avec celle du voisin. Souvent l'aube n'a pas encore blanchi, qu'il rôde déjà par sa demeure, passant du poile * à la cuisine adjacente, descendant l'escalier de bois de la galerie rustique, et remuant déjà tout dans la grange et dans l'étable. Il appelle ses gens, garnit les râteliers et donne le coup d'œil du maître aux chevaux et aux bœufs. Surnuméraires de récurie, la chèvre et le mouton, accourent à sa rencontre, en bêlant. Accroupi auprès des vaches ruminantes, il presse du pouce replié contre les doigts, le pis gonflé. Le lait jaillit en sifflant dans le seillon bientôt couronné d'une tiède écume. Mais les bœufs ou les chevaux sont debout, et déjà fuit l'étoile matinière. Le lac n'est plus dans l'ombre comme le coup de pinceau dans le brouillard ; il s'azure et s'éveille au chant des oiseaux. Les charrues se préparent à partir : la vieille charrue nationale avec sa double corne et son attelage, la charrue belge avec sa corne mobile, son léger timon et son oreille de

^ Les Suisses « sont sumptueux en poiles.... M. de Montaignei qui couchait dans un poile, s'en louait fort, eins de sentir toute la nuit une tiédeur d'air plaisante et modérée. Au moins on ne s'y brusle ny le visage ny les botes, et est on quitte des fumées de France. » Voyage de Michel de Montaigne.

fer. Les jougs reposent par terre, courroies déroulées. Voici les bœufs qui s'avancent bravement et tendant la tête ; les longues lanières de cuir s'entrelacent assujetties sur leurs fronts. Chars, herses et charrues s'en vont deçà delà par les chemins humides ou pierreux. Retournant la terre noirâtre le soc met à nu la secrète demeure du rat des champs, qui autrefois chercha vainement loin de la ville

Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillité.

Dans les prés la faux se creuse à son tour de larges sillons, la rosée l'aiguise et l'échauffé ; le foin mouillé tombe par rangs circjiilaires, avec le cri sourd que pousse tout ce qui meurt. Les blés, en leur saison, se couchent de même sur l'andain sec et chaud. La moissonneuse le sépare en javelles égales, et deux ouvriers, se tendant les bouts opposés de la riotita de chêne, condensent et lient la gerbe en luttant contre elle avec leurs genoux ; non sans risquer, si leur lien leur échappe, de tomber à la renverse sous les épis émancipés, à la risée de tous les travailleurs. Le soir la poulie guindé avec effort les gerbes pesantes sur le haut solier. Dans les vignes, ce sont d'autres labeurs, tous bien longs, bien chanceux, bien durs; il faut rompre la terre, la reterser^ tailler, effeuiller ; une nuit un peu froide d'août ou de mai consume les bourgeons, un orage d'avril vendange les ceps. Ces dangers évités, alors l'automne voit chez nous d'heureuses journées. Tout est mouvement, rumeur, rire et chant. Les tonneaux passent lourdement, assujettis sur les chars avec des chaînes de fer, et ornés de fleurs. Jour et nuit gémissent les pressoirs. Le passant con-

temple avec avidité « ces raisins aussi doux, aussi roux que le miel » ; quelque bonne vieille au cœur encore fleurissant, lui en tendra par-d,essus le mur, et le suivra longtemps des yeux jusqu'au détour oîi, prenant leur repas et assis, les pieds pendants sur le chemin, d'autres vendangeurs l'assailliront à l'improviste de quolibets impitoyables, qu'ils lui cornent longtemps *.

Et durant ces divers travaux, la mère de famille est allée et venue, préparant à manger aux homines^ le matin levée avec eux, le soir couchée après eux. Quand le soleil jetait son premier rayon dans la cour de derrière, elle est arrivée portant quelque chose dans son tablier : à sa vue toutes les poules ont déniché pour accourir en gloussant et becqueter la riche poussière étendue sur le pavé. Tout le jour, travaille, et se fatigue, et se tourmente la mère de famille, dans la cuisine, à la laiterie, au four, au jardin, aux champs, à l'étable des porcs sans cesse affamés et grognants ; seules, ses poules ne lui coûtent aucune peine : heureuse encore si ces pillardes effarées ne lui attirent pas des plaintes et n'excitent pas de sinistres projets !

Les soirs d'automne on teille le chanvre devant les maisons. Quand l'hiver est descendu, les femmes filent^ les hommes tressent la paille ou l'osier en ruches et en. corbeilles; l'âtre se réjouit d'un feu d'épine ; le poêle de molasse ou de fer entretient avec soin sa chaleur; la

1 durus

Vindemiator, et iiivictus, cui saepe viator Cessisset

HoR. L. I, sat. 7.

petite lampe d'airain est suspendue à son lustre rustique, formé de deux bâtons qui, en glissant l'un contre l'autre, s'allongent ou se raccourcissent à volonté. Et, le plus près d'elle, pendant que les jeunes causent et rient, le vieux père lit profondément quelque vieille aventure, ou les événements du mois passé.

Dans les montagnes, c'est outre ces traits généraux un hiver long, mais brillant, les cotters ou veillées dans les chaudes maisons de bois ; l'été une vie nomade de chalets en chalets; l'hospitalité, jadis ordonnée par nos lois et consacrée par de poétiques légendes ^ ; puis en retour, une curiosité singulière et une familiarité d'interrogation qui ne se déconcerte de rien.

Les bateliers forment aussi un petit peuple à part, dont le lac est la vraie patrie. Le calme les fixe dans un des cabarets du port; un bon vent les emmène. Ce Léman, dont la douceur est parfois langoureuse, a aussi ses accès de fureur. Et de temps en temps il raconte de lamentables scènes ^, s'il n'en garde pas pour lui seul le secret.

^ On est toujours reçu cordialement dans nos chalets. Souvent j'ai vu des montagnards vous inviter à entrer dans leurs maisons ; d'autres se détournant de leur travail venir d'assez loin pour vous remettre dans le chemin , et sans doute aussi pour savoir un peu qui vous êtes et où vous allez.

^ Cet hiver, par un ouragan terrible, les plats-bords d'une barque de Vevey ayant cédé à l'effort des lames, le patron et un batelier tombèrent dans les flots : il restait trois hommes sur le pont. Le patron leur cria de ne pas songer à lui, mais à la barque, et tout en nageant leur commandait la manœuvre nécessaire. La barque s'éloigna rapidement. Le fils du patron se jeta alors dans

Les habitants des villes ont, le soir, les cercles et les cafés ; dans la journée, la cave ou le magasin ; d'autres les conseils, les bureaux; le cabinet, les collèges et les marchés. Bien qu'en général très attachés à notre lieu, ici, dans toutes les classes, l'expatriation est forcément une des plus communes industries. — Le nombre des avocats va croissant, depuis que, mal à propos peut-être, il est possible d'achever légalement ses études de droit dans le pays: au surplus, notre peuple, lui aussi, aime les procès ^ — On ne saurait nier que toutes ces petites villes ne nourrissent beaucoup d'oisifs et d'hommes vulgairement démoralisés. Chacun y est constamment sous l'œil de tous. Et de petites rivalités s'y font la guerre à l'aide d'un commérage qui étend partout son réseau. De ridicules distinctions sociales parviennent même à s'y éta-

le bateau attaché à l'arrière, pour aller au secours de son père. Mais avant qu'on pût lui tendre une seconde rame, la corde se rompit, et la barque s'échappa de nouveau. Plusieurs planches jetées à l'eau, atteignant les naufragés, les aidèrent à tenir le dessus. Le fils voyait de loin son père l'encourager, puis en même temps lui donner éventuellement des instructions sur leurs affaires de famille. Il faisait très froid, et le malheureux jeune homme, réduit à une seule rame, n'avançait que très lentement. Des deux têtes qui l'attendaient au loin, l'une s'enfonça et disparut. Mais ce fut encore son père qui lui cria de se hâter, qu'il allait le sauver. Il n'en était plus qu'à une médiocre distance, lorsque le patron, homme d'une cinquantaine d'années, robuste, mais succombant de découragement et de froid, jeta son bonnet en l'air ; ce fut son adieu à son fils.

^ Ruchat termine ainsi son abrégé : « Heureux peuple, si seulement ils pouvaient se délivrer de la détestable fureur de plaider. »

blir; souvent il arrive qu'il y a un plus grand nombre de sociétés et de coteries que de membres dans chacune d'elles. La médiocrité prétentieuse ou moutonnière, la niaiserie élégante ou grossière s'y font mutuellement ressortir : on y voit des jeunes gens persuadés que l'honneur de la vie consiste à posséder une pipe et à ne sortir d'un café que pour passer dans un second; il en est qui mettent leur gloire à suspendre adroitement un lorgnon dans la cavité de l'œil. Les campagnes ont aussi leurs lurons, mais d'une espèce moins sotte et moins gâtée. Du reste, sur ce fond commun se dessinent de belles figures, de vigoureux caractères, des esprits originaux. L'un a toute la richesse, toutes les distractions et les naïves susceptibilités du génie : mais au lieu de le faire produire il l'a dissipé; l'autre l'a enfoui, de mépris ou de désespoir. Celuilà sait par cœur Homère, Cicéron, Dante, Shakespeare, Gœthe, Chateaubriand; et il tient le registre des morts de l'endroit. Celui-ci a parcouru l'Europe, a touché l'Amérique et l'Orient; et il ne voyage plus que de sa vigne à son pré. Tel qui avait occupé sa jeunesse des plus hautes méditations, ne s'inquiète plus aujourd'hui que des gelées et des grêles, du prix et de l'achat des vins. L'ancien élégant de Paris se promène au village en sabots. Enfin, beaucoup d'hommes étonnamment doués, mais qui ont manqué de sol. Fréquemment, se cachent aussi, sous un extérieur de vie tout ordinaire et effacé, des drames sourds, des scènes véhémentes, des aventures bizarres, et de longs romans passionnés qui ont commencé et fini tout entiers dans l'ombre. Les campagnes ne fourniraient pas moins que les villes leur part de ces récits. Un vil-

lage est aussi tout un monde où se choquent les plus grandes passions : il s'y fait des ligues ennemies, où passe tour à tour le pouvoir ; la jalousie et l'ambition y dévorent bien des âmes; et quelques autres, la haine longuement couvée les noircit. Une vie amassée grain à grain, prudemment calculée, y peut recevoir un de ces coups qui la transpercent, la font chanceler et la brisent; il suffit parfois d'une récolte manquée ou d'un procès perdu pour faire tomber une existence en débris. Et alors se voient, dans ce petit monde, des désespoirs terribles, des lèvres amères, des fronts éteints, des cheveux rares, des yeux caves, des regards morts. Hélas! il n'y a plus rien de beau, d'aimant, de confiant, d'enthousiaste et de sincère que la jeunesse: la maturité n'apporte souvent que cendre et poison, et l'on dirait que le temps des vieillards est passé.

Le patois romand.

I . Le langage considéré comme révélation du caractère national.

Jusqu'ici nous connaissons notre peuple dans sa patrie, dans ses origines, dans sa race et dans sa figure: écoutons maintenant son langage, sa voix, et rapportons ce qu'elle nous apprendra. La langue est le premier monument d'un peuple ; c'est, après la réalisation de son être même et son apparition, la première chose qu'un peuple livre à l'histoire, la première manifestation qu'il donne

de lui. Avant de planter ses tentes dans une oasis du désert, ou d'accroupir ses huttes dans la forêt, il parlait. Avant que, du fond de la plaine, afin de laisser une trace plus durable de son passage au pied de la montagne, il escaladât de pierre en pierre, d'assise en assise, de colonne en colonne, les nuées sinon les cieux ; avant qu'il livrât des batailles ; que le bruit de sa victoire ou de sa défaite le fît connaître au loin, avant qu'il se donnât des lois, monuments de sa sagesse ou de sa barbarie; avant qu'il prît distinctement ses croyances, ses usages, ses mœurs, son caractère, il parlait : comme lui, sa langue était plus ou moins complète et sauvage ; mais elle était là, et elle était lui. La langue d'un peuple est, à elle seule déjà, toute son histoire. Bien connue, bien appréciée, elle ne trahit pas médiocrement la nation à qui elle appartient : elle est au fond le recueil de ses idées, sa pensée-mère, son dernier mot. De tous les moyens humains d'exprimer l'âme, la parole est le plus complet, celui qui traduit le plus fidèlement la pensée parlant tout bas en dedans, et la fait le mieux résonner au dehors, celui qui la fait le plus clairement transparaître sous sa dure enveloppe. Tombant sous les sens par elle-même et par ses divers modes de transmission, figure extérieure, réalisation visible, la parole est pourtant, de toutes les manifestations de la pensée, la moins concrète, la plus subtile, la plus aérienne, la plus spirituelle. Un son est comme une sorte de milieu entre la matière et l'esprit. Le mot ou le son parlé est encore moins matériel, plus fugitif que le son musical. Dans les autres arts (car la parole est un art et c'est pour cela que nous avons tous en nous des

rudiments d'artistes) la matière est encore plus prépondérante. Or. si pour comprendre un peuple, on s'adresse avec succès à ses arts proprement dits: si les pierres mêmes que ses mains ont entassées, nous enseignent à le pénétrer intimement, nous font entrer au cœur de sa vie, pourquoi négligerait-on d'adresser la même demande à sa langue? Là. n'aura-t-il pas été encore plus clairement et plus complètement lui qu'ailleurs ? Car ce n est pas assez dire que de répéter la phrase ordinaire que le mot est le signe de l'idée, il est le corps même de l'idée qui n'a point d'existence possible pour nous sans cette transfiguration, non pas céleste, mais terrestre. L'idée et le mot sont deux en un. comme Tâme et le corps : et ils n'existent pas l'un sans l'autre. Une langue est donc comme le corps de la pensée d'un peuple. Elle le signale, l'analyse, le formule, et par cela même, car un peuple sans voix n'existerait pas même à moitié, elle le crée aussi bien qu'elle est créée par lui. Elle est le peuple même, puisqu'elle est sa pensée : elle est sa fille aînée ; et par un retour mystérieux, elle le complète, le réengendre, puisqu'elle donne à son bourdonnement intérieur ime issue, à son âme un écho, à son essence une nouvelle existence, à son intelhgence une compréhension. Etant le verbe d'un peuple, elle en est la substance et l'esprit : la substance, dans laquelle roule l'esprit: le verbe, qui. par l'esprit, tire la substance d'elle-même, comme l'insecte le fil parti de son sein, et les manifeste en se manifestant. Mais si la parole est l'homme même, et les langues l'humanité même, là aussi on devrsi retrouver nécessairement, ce me semble, comme l'artiste se fait voir dans son

œuvre, l'image de celui qui est le Père de l'homme et de la parole, savoir de ce qui pour nous est Dieu. En sorte que Dieu ne pourra être pour l'homme que ce qu'est la parole (l'homme ne peut concevoir plus loin) et il devra être cela, substance et esprit d'abord, essence incomplète, encore dans l'enfance, et qui ne se peut suffire que pour un temps ; puis verbe créateur, complément nécessaire, l'être, l'âme et le corps, en un mot, la Parole. Cette observation mal ébauchée peut du moins servir à faire voir quelle importante place la parole et les langues méritent de prendre dans l'histoire de l'humanité et des diverses nations.

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