‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 66 sur 75 · Caractère du patois romand · texte numérisé non relu

Caractère du patois romand

Notre romand (il serait impossible de ne pas l'admettre) a une cadence plus prononcée que la langue qui le remplace, un caractère plus musical. J'en atteste les souvenirs de ceux qui ont assisté à notre grande fête nationale, celle de l'abbaye des vignerons ! Au milieu de ce concours immense de citoyens et d'étrangers, sur cette vaste place si magnifiquement encadrée par le Mont-Pèlerin, le Léman, les Alpes et le ciel, dans les rues sablées et fourmillantes, ce qui montait avec le plus de force et d'harmonie aux amphithéâtres bourdonnants, aux balcons, aux fenêtres couronnées de dames et de fleurs, ce n'étaient pas les chants français, leurs paroles maigres, sèches, aiguës, toutes d'une pièce et d'un son, trop légères pour supporter un si grand spectacle et un si grand bruit, évaporées dans l'air trop vaste, ou retombant étouffées dans la foule et sous les pieds des danseurs. C'était

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notre patois, c'étaient nos vieux Ranz et nos vieilles Coraules, qui résonnaient jusqu'aux derniers gradins avec leur voix pleine et forte, aux larges ondes, aux sons fermes et ouverts, seuls accoutumés à franchir le torrent ou le précipice, à soupirer le poids de l'âme et du jour sur les collines escarpées, à réveiller les échos ennemis des cimes tonnantes, ou à lutter dans les hauts pâturages et les vallées profondes avec l'éternel roulement de la cascade et les beuglements interrompus des troupeaux. Si l'on tirait de ce caractère de notre romand quelques conséquences favorables, quant à son emploi musical, pour celui qui, rompu à ce langage, se serait pourtant relevé de ce qu'il y a de défectueux dans l'état imparfait où il est resté, on ne pourrait pas les rejeter toutes. Mais il présente encore d'autres caractères marqués, qui ne sont pas toujours des qualités désirables.

Il a généralement quelque chose d'un peu lent, d'appesanti, de lourd. Il ne passe légèrement sur rien. Il est traînant : ce caractère sera plus prononcé ici qu'ailleurs ; mais il se retrouve partout. Energique et empreint même d'une rudesse qui ne lui va pas mal, son défaut c'est une allure toujours un peu pesante. Il se montre susceptible d'être parlé avec une singulière rapidité, et se prête aux mouvements véhéments de l'âme ; mais le rocher qui descend de la montagne, bien qu'il se précipite comme la foudre , ne perd rien de son poids et en laisse derrière lui des marques. Notre romand n'est pas englué ; la colère ou la passion le décrochent fort bien ; mais il conserve toujours quelque chose de gros et d'épais : avec lui, les paroles ne volent pas ; elles sautent. Cette obser-

vation se vérifie surtout par l'ensemble d'un discours patois. Mais certains faits particuliers de ce langage la font vivement ressortir. Le romand affectionne constamment les contours dans la parole : il a dans ses formes, ' et il donne au français, chez nous, une défectivité fré- ' quente, qui retarde, en forçant à réunir plusieurs autres ' mots, au lieu d'aller tout droit avec un seul *. De même on pourrait citer , à l'appui de cette tendance générale à étendre le son , certains mots français, bien circonscrits par la prononciation de leur langue, et que les mauvaises ■ I habitudes données par le patois nous font allonger mal à propos ^. Mais , d'où vient , dirai-je encore , dans un idiome d'ailleurs assez pauvre, cette singulière profusion i de termes pour reprocher la lenteur, l'inertie? tous mots " I ignobles où la nonchalance est exprimée avec une effrayante vérité , et semble en quelque sorte avoir été profondément sentie ^.

Mais le défaut qui , à mon sens , caractérise le mieux notre romand , ou qui lui fait le plus de tort, c'est je ne sais quoi d'effacé, d'inachevé, de tronqué, quelque chose à la fois de plein et de vague, de large et de mou, de sonore } et d'interrompu, de haut et de tombant. Voyez tous ces mots qui ayant perdu leur vive consonne de la fin semblent privés de leur pointe : tous ces substantifs en d, et

* Dans plusieurs temps simples, et surtout aux personnes du pluriel, il hésite, il prend l'auxiliaire avec la préposition à, ou quelque autre tournure.

^ Ex : fils^ où nous sifflons longuement 1'^, quand même ce mot est dans le corps de la phrase ; avis, et d'autres.

^ Bahan, tcéropa, dadou, talala, (osé-je poursuivre ?) gnagnou.

tous les verbes de trois conjugaisons en â, ei^ et î\ La voyelle qui est le son brut, sans forme et sans couleur, termine seule le mot, et c'est la voyelle longue : nouvelle cause de ralentissement que j'aurais pu indiquer plus haut. Dans bien des cas même, étant longue elle n'est pas précédée d'une autre syllabe où la voix s'élève et donne, par l'accent, à défaut de la consonne, une physionomie au mot (amâ^ pliant â , et non amar^ pllanntâ). Je sais bien qu'on ne doit pas dire 'non plus aimer ^ ni plann'ter' ; mais le français n'excuse pas le patois ; et d'ailleurs, le défaut, chez celui-ci, est bien plus général. Partout il a perdu le / final de la langue d'oc, dont il conserve l'^z, qui est plus sonore, mais aussi plus vague que Va du français, où d'ailleurs il revient quelquefois, avec une sorte d'^ muet au féminin On serait porté à croire que c'est l'introduction et la prépondérance de cette dernière langue qui a ainsi retranché au patois ses finales aiguës, par la suppression desquelles un mot est comme un soldat sans épée et sans bannière. Mais je ne le pense pas : on voit que cet instinct, qui au reste se retrouve chez d'autres dialectes romands, est encore plus ' celui de notre patois que celui du français. L'analogie de toute notre vie et de toute notre histoire en est la meilleure preuve à mon gré ; mais on en pourrait citer de plus évidemment parlantes, quoique pas plus sûres, sur-

* Substantifs : veretâ^ vanitâ. Verbes : portâ, fosshérd; avei, povei; vegnî, tegnî.

^ A ma, amaîe , prov. amat, amada ; renovaîa, aïe, prov. renoveîlat, ada ; vegnu, vegnùa, prov. vengut, venguda.

tout la suivante : c'est que notre patois a donné ce défaut à notre français. Les classes d'une éducation inférieure, et même nous autres sans nous en apercevoir, retranchons fréquemment cette dernière consonne pittoresque. Est-ce qu'un de nos chanteurs de rue sortant du cabaret s'aviserait jamais de prononcer Vr dans le nom de Vaînour (Vamou') qu'il célèbre d'une voix avinée ? S'il vous rencontre et qu'il vous prenne en une de ces amitiés subites qu'engendre le vin, il vous dira honjou! et non bonjour! à moins qu'il ne prononce triplement Vr pour se donner un air farouche et faire peur aux enfants qui viennent former un cortège à sa gloire. Et de même de bonheur, de sentir, de finir, etc. Ne vous étonnez pas non plus qu'en d'autres mots notre français retranche l'accent aigu, petite aigrette qui redresse le son muet de Ve; et qu'il dise sauve- (qu'on en fasse l'altération de sauf ou de sauvé, c'est le même procédé, qui tient au même vice), tise au lieu à^usé, trempe au lieu de trempé, et d'autres corruptions et prononciations analogues, dont la cause est dans notre accent à moitié méridional et encore moins chantant que plaintif. Tout cela ne dit-il rien ? et ne sont-ce pas encore ces angles rongés dont je vous parlais quelque part ?

Maintenant que nous avons assez médit de notre voix romande, nous voulons en dire aussi du bien, car nous en pensons beaucoup, et nous l'avons déjà laissé entrevoir.

Notre romand a une sorte de largeur, qui lorsqu'elle ne s'étend pas trop, le rend sonore, et y asseoit bien la pensée. J'en donnerais pour preuves ces diphthongues fré-

quentes et surtout cet a partout répété. Des articulations douces ou fortes, dont plusieurs nous sont très particulières, varient, adoucissent cette largeur ou cette sonorité, et lui font prendre de la couleur. C'est d'abord le fréquent emploi de lettres isolées , placées euphoniquement pour éviter l'hiatus, que nous redoutons peut-être à l'excès \ Ensuite , c'est une multitude de sons mouillés ou stridents, de lettres roulées ensemble dont notre langue est très riche, et que nous marquons difficilement avec les combinaisons ordinaires de l'alphabet. Les deux // simples ou compliquées d'autres sons, du son k par exemple, se mouillent ou se redoublent en se heurtant ; nous avons Vn mouillée des Espagnols, qu'il serait peutêtre nécessaire d'écrire comme eux. Plusieurs autres consonnes, gutturales ou liquides, \h elle-même, peuvent s'accidenter ainsi. Ajoutez à ces agréables cascatelles, à ces petites fontaines rafraîchissantes, je ne sais quel doux susurrement interjeté par le son zomç fréquemment mélangé avec le d, le le / ; accord qui ressemble à un gazouillis des ruisseaux dans les herbes ou du vent dans les feuilles. Aimable caractère d'une langue pastorale et rustique ! la nature champêtre soupire doucement par cette voix de notre premier langage. Dans ces vers :

Oû-to dessu stè brèntze Coumèn pllau sèn botçi !

* Le patois ne peut pas dire a eu, comme le français ; il lui faut le z\ l'a-z-u. D'autres fois c'est le Par là il renforce l'habitude des fausses liaisons. A la campagne, il n'est pas rare d'entendre jouter mal à propos, mais non sans grâce, un n pour l'euphonie.

Le teim è nai co l'èntze ; Coumènce d'ènlutzi ^,

n'avez-vous pas entendu les premières gouttes de pluie tinter sur les plus hautes branches, et vu scintiller le premier éclair ? Dans cet autre, ne sent-on pas comme l'épaisseur et la vastitude des grands ombrages ?

Dèzô quôque fohi que seit prau vàsto et sômbro

Ebranlez les mots grondants et sourds que je vais vous dire, et le tonnerre qui s'approche, roulera derrière la forêt.

On oû dja lo tenèrre Ronnâ derrei lo bou ^.

Les torrents gonflés emportent leurs ponts de troncs d'arbres recouverts de branchages et vainement assujettis par une couche de gravier. Devant les fondrières comblées reculent les génisses.

^ La càrra dè pJlodje.

Entends-tu sur ces branches Comme il pleut sans cesser !

Le temps est noir comme l'encre :

(II) commence à éclairer.

' Bucolicos dè Virjile, traduitès in vers héroïcos et dialecte Gruvèren. — Frubouarg 1788^. — III.

Sous quelque hêtre qui soit assez vaste et sombre.

^ La càrra dè pllodje.

On entend déjà le tonnerre Gronder derrière le bois.

No ne seim pas mô inrèmbllâ ^ !

disent les vachers qui voulaient passer de la basse à la haute montagne. Mais enfin l'ondée cesse. Un ciel tranquille et chaud étend son pavillon sur les cimes.

.... Ora te veis la vàtçe cutchia a l'ombro Et le linzert catchi dèzô l'arbiisto sômbro ^ ;

puis ces deux chevreaux là-bas,

L'oun et l'ôtro de blanc à la pîl tatçollàs^.

On a reconstruit les ponts et raffermi les hauts sentiers, où les vaches s'avancent fièrement. Quel poëte, quel peintre nous a jamais si bien fait voir et entendre un troupeau !

Blantz' et neire, Van lez premu'e,

Rotz' et motaile, Les tbte neire

Dzjoùven' et ôtro ... Van lez derreire...* Les sonaillire

^ Ranz des vaches.

Nous ne sommes pas mal embourbés.

^ BucoUcos, etc., IL

.... Maintenant tu vois la vache couchée à l'ombre Et le lézard caché sous l'arbuste sombre.

3 Ihid,

L'un et l'autre de blanc, à la peau tachetée. * Ranz des vaches.

Blanches et noires. Vont les premières.

Rouges et étoilées. Les toutes noires

Jeunes et autres ... Vont les dernières.

Les sonnaillères

Hau ! hau ! llauba ! Uauba ! crie la voix des bergers, mêlée aux battements des campanes et des clochettes, au chant métallique des hautes cascades, et au profond murmure des noirs sapins. Hau ! llauba ! voici l'érable, et le tremble, et le chalet.

Vinidez tôte Dèzô on pllâno Yô voz àrio, Dèzô on trèmbllo Yo ië trèntço...*^

Dans la plaine, d'où monte le soir, toute la famille rentre des champs ; mais elle poursuit encore sa laborieuse journée. Les garçons dirigent l'eau des étangs dans le grand verger. Comme elle coule joyeusement de rigole en rigole et .irrigue bien la prairie !

Fau alla au prâ, Por y mèttre l'aidye,

L'aidye ; Fau allâ au prâ, Por bèn l'arrozhâ 2.

^ Ranz des vaches.

Venez toutes

Sous un érable

Où (je) vous trais,

Sous un tremble

Où je tranche (le lait).

* Vieille chanson.

(Il) faut aller au pré Pour y mettre l'eau.

L'eau ; (II) faut aller au pré, Pour bien l'arroser.

2l6 LE CANTON DE VAUD

Leur sœur, Luisa, est au jardin. C'est à son rosier qu'elle consacre ses dernières fatigues : rosier de printemps, tout souriant et beau ; il semble être là devant vous, dans ces vers si simples, mais si frais et si embaumés d'haleine matinale :

Le premi dzor d'Avri

Dze pllanti on rozji... ^

Mais ces belles couleurs qui brillent sur ta joue, ô Luisa ! On geouar paut les hlaipir, quemèn hlaipe les hlôrs

Le lendemain, on la voit passer agile et matinale, avec ce vers si preste et si leste, courant et sautant.

Le sè leive matin, le sè vit' è s'in va *.

Faut-il peindre les tourments qu'elle fait endurer? Ecoutez le poëte inconnu qui a dit :

L'isez qu'è sur la brantçe, Que tzànte per 11 làntçe N'a pas-tan dè tormaen Quiè mè en voz amaen*.

^ Autre chanson de ronde.

Le premier jour d'avril Je plantai un rosier.

^ BucoUcos, II, autre version.

Un jour peut les flétrir, comme (il) flétrit les fleurs. ^ Lo Cônto dau Craijù.

Elle se lève matin, elle s'habille et s'en va. * Chanson ormonnenche.

L'oiseau qui est sur la branche.

Qui chante par les ravins du bois, N'a pas tant de tourment Que moi en vous aimant.

Quelle naturelle image de l'inquiétude de l'amour ? et pour moduler cette plainte chérie, quels sons aussi doux que plaintifsj. Mais la tristesse contenue et brûlante éclate dans ce beau vers où respire comme une harmonie enflammée :

Fournidez, sômbros geouars d'oùna pidaùsa y'a ^ !

vers d'une attitude héroïque, soleillant, coulé en or, et que l'on croirait tiré de l'espagnol. Voici un rustique festin dont les détails, au lieu d'être déguisés par une sorte de mauvaise foi prétendue poétique, gardent toute leur pittoresque naïveté :

.... Ne crayâ ty que serrei on mariàdzo, Yô ne manquèreit pan, ne bùro, ne fremàdzo ^.

Prêtez l'oreille aux malins propos des campagnards attablés ; voyez si, tout en devisant, mais assurément sans le vouloir ! ils ne sanglent pas avec art leurs ennemis naturels, les hommes d'affaires comme on dit, eux qui ne sont que les hommes de travail.

.... Dzèns de bàntçe et de pllomma

Que fordzî ti l'ardzèn sen marté nè enclomma ^.

^ Bucolicos, II, autre version.

Terminez- vous, sombres jours d'une piteuse vie !

^ Lo Cânto dau Craizii.

.... Nous croyons tous que (ce) serait un mariage Où (il) ne manquerait ni pain, ni beurre, ni fromage.

^ Lo Cânto dau Craizù.

.... Gens de banque et de plume,

Qjai forgez tout Targent sans marteau ni enclume.

Enfin, pour que la fête soit complète et que cette épopée villageoise reçoive son dernier trait, vous aurez l'aveugle payant l'hospitalité avec son violon : ,

Neutre vezin avei aberdzi ouna né

On certain noviyèn qu'étei bon violâre :

Lai se rassembllan ty, lez fellie avoué les mâre ^

Et tout ce tableau de mœurs antiques, le vieux musicien, l'harmonieux compagnon de sa pauvre vie et de sa course errante, l'hospitalière maison, les voisins rassemblés, les filles avec les mères, tout cela en trois vers où le parfait naturel de la description est rehaussé par la simplicité d'une langue jeune encore, et qui a conservé quelque chose de primitif.

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