‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 75 sur 75 · CHILLON · texte numérisé non relu

CHILLON

chassés par les vents. Il faut le voir aussi avec sa ceinture de marronniers en fleur, au-dessus des toits violets où flotte un couchant d'orage ; ou bien, massif et pourtant ouvert au jour, s'entourer de l'auréole bleue du lac et des montagnes , puis se reposer avec une gracieuse énergie sur le fonds d'or où l'encadrent le ciel et les eaux qui reflètent le ciel.

Chillon.

La connais-tu, la vague d'un bleu sombre , Qui de Chillon baigne l'antique mur ?

Quelle perfection ! quelle pureté de lignes et quelle suavité d'harmonie ! Ah ! disons tout : quelle beauté bienaimée ! Dans ce golfe que l'on dirait échappé du lac comme une pensée d'amour, dans ce manoir éclos du sein des ondes avec ses tours dentelées, feuilles épanouies d'une noble fleur, dans cet embrassement des montagnes et ces aiguilles blanches ou roses qui les tiennent enlacées, il y a quelque chose qui vous arrête, vous ravit à soi, et pour achever l'enchantement, vous force à l'aimer. Ce beau lieu garde aussi de grands ou de pittoresques souvenirs. Vers cette fenêtre s'est assis le jPefït Charlemagne, le vaillant comte Pierre, malade et regardant tristement les ondes joyeuses, remémorant avec un soucieux plaisir ses guerres, ses voyages, les tournois et les fêtes passées. Ici, le seigneur Aymon, son frère, d'un lit de parade haut et vaste, aux courtines de soie armoriées et entourées de cierges, a entendu les récits lugubres ou

3o6 LE CANTON DE VAUD

comiques des pauvres pèlerins qu'il hébergeait au passage de son castel. Voici la chambre de la comtesse^ boudoir colossal dont l'élégante petite cheminée humilierait celle du plus vaste de nos salons. Voici la cuisine féodale avec son gros pilier de bois et son plafond de marqueterie, si bien enfumés qu'il semble que ce soit de " hier qu'un bœuf rôtissait tout entier dans l'âtre où brûlait le tronc d'un chêne; que ce soit de hier qu'elle a reçu les hommes d'armes et leur a vu boire le vin des moines de Haut-Crêt. Cette cour étroite , où rampent avec peine quelques ronces qui suffisent cependant pour la recouvrir, c'est le cimetière : une jeune princesse y repose le jour avec ses bijoux et ses parures qu'elle déterre pendant la nuit. Par cette porte est entré une victime à qui la gloire a donné le meilleur de ce qu'elle peut offrir ; un grand nom, Bonnivard, une histoire suffisamment voilée^ et les chants des poètes. Le souterrain est aussi le plus beau morceau d'architecture de tout l'édifice. Ces grosses colonnes, massives sans lourdeur, fermes et si assurées de la force de celui qui pouvait les faire servir à sa vengeance ; ces voûtes qui s'enfoncent dans l'obscurité avec une hardiesse souriante et une grâce qui fait trembler ; ces murs qui sont des rocs et ces rocs qui sont des murs ; ces soupiraux par où se jouent en tremblant quelques filets de lumière, visions amies que l'écume des vagues éteint dans un funèbre soir d'orage : il n'est pas de monument où l'art et la nature se soient mieux compris, où ils aient donné à la terreur tant de charme avec tant de puissance.

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