‹ Œuvres choisies;Chapitre 1 sur 194 · Oeuvres choisies; · texte numérisé non relu

Oeuvres choisies;

Ce tome deuxième renferme un choix des poésies d'Olivier, dont un certain nombre inédites.

Plusieurs personnes y ont coopéré. On a tenu compte de la diversité des goûts, et Ton s'est efforcé de représenter, aussi fidèlement que possible, l'œuvre variée du poëte. On ne trouvera pas ici tous les vers d'Olivier ; Olivier, néanmoins, doit y être tout entier.

On a laissé de côté les morceaux de longue haleine, publiés à part, qui eussent grossi démesurément le volume. Il n'a été fait d'exception qu'en faveur du poëme intitulé le Canton de Vaud (1833), qui est comme la préface et le commentaire anticipé de l'œuvre poétique d'Olivier.

On n'a rien pris des chansons inédites de sa

jeunesse ; on a également écarté les pièces auxquelles, quand Toccasion s'en est offerte, il a refusé les honneurs d'une seconde édition.

Des Poèmes suisses^ on n'a retenu que la chanson d'Yzolier, dont il existe une seconde version, inédite^ intéressante à comparer avec la première.

Les Deux Voix ont été mises largement à contribution, non moins que les Chansons lointaines et les Chansons du soir, Olivier n'a jamais entendu renier, à aucun degré, les morceaux de ce recueil qu'il n'a pas reproduits dans l'édition illustrée des Chansons lointaines.

On n'a admis aucune poésie de M"^® Olivier, quoiqu'il y en ait dont la place est marquée entre celles de son mari. Du moment qu'il s'agissait d'un choix, il a paru préférable de s'en tenir à celle des deux voix qui s'est tue pour toujours.

Les divisions établies par Olivier dans deux de ses recueils ne pouvaient convenir à un recueil d'ensemble. On en a adopté une autre, qui s'expliquera d'elle-même. Dans chaque livre, on a généralement suivi, sans toutefois s'y asservir, l'ordre chronologique. Le livre de la Famille est ainsi devenu une véritable autobiographie.

Un certain nombre de morceaux, rappelés ou cités dans la notice du tome P% n'ont pas été répétés dans celui-ci. La table des matières en rendra compte. Elle indiquera aussi de quel recueil a été tiré chaque morceau.

Enfin, on a utilisé^ mais également sans s'y asservir, les indications contenues dans un cahier, écrit tout entier de la main d'OUvier, et intitulé : Corrections pour mes ouvrages.

Décembre 1878.

Les éditeurs.

J. OLiyiER, II.

Le soleil, entouré de paisibles nuages, Illuminant partout leurs changeantes images. Disparaissait, le front orné de ce bandeau, Derrière le Jura, gigantesque rideau.

Quelques rayons encor, luisant par intervalle. Jetaient furtivement leur clarté tiède et pâle, Comme un adieu du soir au pays qu'ils aimaient. De vieux oiseaux d'hiver tristement s'endormaient Au sommet des noyers nus jusqu'en leur racine. Et Lausanne, debout sur sa triple colline, Ou se plongeant au fond de ses vallons obscurs, Des feux de la veillée étoilait tous ses murs; Tandis que, dominant la vapeur fantastique Que la ville exhalait, — comme une urne magique.. Où, sur le grand foyer de la terre et du temps, Bouillonnerait le sort des mortels inconstants, — Eclairée à demi, l'antique cathédrale Dessinait vaguement sa taille colossale :

Se penchant sur les arcs, Iqs ogives, les tours,

Dont une habile main parsema ses contours.

Elle semblait une ombre étrange, grave, austère.

Veillant sur la cité dont elle fut la mère.

On entendait au loin, si l'on ne pouvait voir,

La génisse en bramant courir à l'abreuvoir,

Du lien de l'étable un instant soulagée.

Peut-être, en ce moment, d'un faix de bois chargée.

Quelque vieille longeait le coin de la forêt

Et vers son foyer mort avec joie accourait.

Mais mon regard, mon cœur et toutes mes pensées Cherchaient surtout ce lac aux ondes nuancées. Ce lac qu'en vain je veux chasser de mes tableaux. Qui s'y glisse toujours avec des traits nouveaux ; Ce Léman sans pareil, orgueil de nos campagnes. Avec le Rhône un jour tombé de nos montagnes. Comme une goutte pure, un liquide saphir Roulant de feuille en feuille au souffle »du zéphir. Le soleil, délaissant les flancs des hautes cimes. Semblait avoir rempli le lac et ses abîmes, Habiter sous les eaux et là, comme un brasier, Flamboyant tout à coup sur le profond gravier, Lancer abondamment de sa bouche dorée La flamme en cent couleurs richement diaprée.

Des golfes et des caps je suivais, enchanté. Les détours gracieux, ces lignes de beauté Où la nature, à l'âme intimement unie.

Lui parle avec amour sa langue d'harmonie.

Là, Morges se cachait près de ses grands roseaux Que le vent fait gémir et trembler dans les eaux; De son donjon royal dominant les villages, Wufflens m'apparaissait comme un tombeau des âges Où l'étranger, qui monte au sommet du vieux fort, Sent partout la fraîcheur du souffle de la mort. Là, de nos montagnards je cherchais les vallées. Leurs demeures penchant sur le roc, isolées; Puis La Côte riante et ses blanches maisons Ceintes de pampres verts dans les belles saisons. Je la voyais plus bas sous les brumes mobiles ; Devinant les hameaux groupés autour des villes. Je cherchais à saisir s'il ne m'en viendrait pas Des romances d'amour ou des chants de soldats.

Mais à gauche la scène a changé : plus profondes, Plus sombres, le Léman y déroule ses ondes ; Les Alpes, dont le front par les neiges blanchi Est dans le fond des eaux vaguement réfléchi, Affermissant leurs pieds sous cet obscur abîme, Répandent sur le lac leur majesté sublime. Sur le lac qui les aime et caresse leurs flancs. Comme un mai:iteau de pourpre aux plis étincelants» Ah! c'est là que mon cœur choisirait sa retraite. Si jamais... J'en sais une indolente et secrète, L'été, cachée au frais non loin d'un châtaignier. Dont les doux fruits, l'hiver, en un coin du foyer. Eclatant tout à coup sous la cendre amassée, Frapperaient de stupeur ma famille empressée ; Tandis que la fenêtre et ses humbles carreaux. Sans châssis colossal, sans gothiques vitraux,

Laisseraient voir le lac et sa molle étendue, Jaman, sombre pilier qui supporte la nue, Et le celtique Arvel dont les replis profonds Hébergent les brouillards qui gravissent les monts ; Clarens, sous des figuiers cachant ses maisonnettes ; Montreux, dont les vergers semés de violettes, Penchés avec amour sur le Léman charmé, Lui forment au printemps un rivage embaumé ; Chillon, planté dans Fonde, au pied de la montagne. Par celui qu'on nommait \e petit Charlemagne ; Enfin, cette vallée où le Rhône onduleux Fuit sous des bois de saule au tronc vide et noueux, Parmi des prés de joncs et de grands marécages. Tristes plaines sans vie, humides pâturages, Où sur une eau stagnante on rencontre à l'écart La froide et pure fleur du pâle nénuphar. Mais là brillent aussi d'odorantes prairies. Sous les monts que descend l'ange des rêveries, Lorsque l'ombre l'amène et que ses doigts distraits Font doucement frémir les feuilles des forêts: Combien de fois naguère il m'a semblé l'entendre, Glissant à mes côtés, effleurer l'herbe tendre, Comme un ami venu du céleste séjour!

Voilà pourquoi ces monts, ces prés ont mon amour.

Mais tout mon beau pays, comme une immense lyre, Soulève mes transports et répond à ma voix.

J'aime du vert matin l'humide et frais sourire, J'aime l'ombre du soir qui danse autour des bois; Et, lorsque sous les foins de la plaine fleurie, A l'heure de midi, le grillon saute et crie. Que le faucheur s'endort, toujours, ô ma patrie. J'admire ta beauté que j'admirai cent fois.

Ah! je voudrais pouvoir, les yeux mouillés de larmes. Exhaler cet amour qui tourmente mon sein; Arrêter par des vers enflammés de tes charmes L'étranger dédaigneux qui poursuit son chemin; Lui dire tes ruisseaux, tes sources, tes ombrages. Tes gracieux vallons qui montent par étages. Et sur ton grand plateau tout chargé de villages. Les Alpes, le Jura, qui se donnent la main.

O rochers d'Anzeindaz, val qui touche les nues, Où la lune à minuit descend sur le glacier; Chalets de Taveyanne; ô forêts bien connues Que rougissait la fraise aux parois du sentier; Fraîches îles d'Ormont, en des lacs de verdure. Où l'érable, le soir, frissonne au long murmure Qui vient des Diablerets sur la cascade obscure ; Neiges, ponts du chamois qu'il ne fait pas plier !

Un génie est caché dans tous ces lieux que j'aime. Jusqu'au jour fortuné qui le dévoilera.

Les fleurs de nos rochers forment son diadème; Seul, il sait d'anciens noms que sa voix redira.

Jadis, on le voyait errer de cime en cime ; Depuis, abandonnant sa demeure sublime, Il dort dans quelque grotte au penchant d'un abîme. O génie inconnu, qui te réveillera?

Ainsi se pressaient mes pensées Dans mon âme, à la fin du jour. Et leurs images enlacées Passaient devant moi tour à tour.

De son côté, chacune d'elles Arrivait en battant des ailes ; Mais, joyeuses ou solennelles.

Toutes fuyaient avec le soir; Car l'ombre croissait, et la brune A chaque instant m'en voilait une.

Enfin, je n'en vis plus aucune Etinceler dans le ciel noir.

Ainsi la nuit des temps a couvert notre histoire. Comme l'ombre enveloppe, après un jour brillant, Ces monts, ces prés, ce lac dont j'admirais la gloire Sous les derniers regards du soleil chancelant. Nous eûmes nos éclairs traversant les ténèbres Dans l'immense passé qui s'en va s'écroulant. Et puis, tout retomba sous des voiles funèbres.

Ah! c'est que le malheur pesa longtemps sur nous

Avec son doigt de fer qui brise la pensée

Et retient dans leur vol, hors de l'âme oppressée,

Tous souvenirs de gloire et d'un âge plus doux.

Et puis, quand l'ouragan mugissait sur nos têtes,

A peine réveillés par sa voix en courroux.

Nous nous rendormions tous, bercés' par les tempêtes.

Vous, poètes vaudois, — car il en est plusieurs. Mais, oiseaux trop craintifs, chantant avec mystère Leurs airs nationaux dans le bois solitaire. Sans chercher un écho qui les répète ailleurs, — Amis, ah! c'est à vous de porter la lumière ^ Dans ce passé qui dort sans âme et sans couleurs, Et de le réveiller de sa froide poussière !

Combien de fois j'ai cru, fouillant les vieux châteaux.

De nos aïeux muets retrouver les annales,

Et sous les pans tombés de nos gothiques salles

D'un obscur parchemin déterrer les lambeaux.

Interrogeant de l'œil les pierres effacées.

Il me semblait aussi que, du fond des tombeaux.

Sortait une réponse enfin à mes pensées.

Quel bonheur, si peut-être un héros ignoré, Un débris de poème ou d'anciennes chroniques. Un récit oublié de nos âges antiques Venait frapper soudain un regard inspiré ! Le ciel ne m'avait pas réservé cette gloire. Ce que je sais est peu ; mais, tant que je vivrai, Je veux avec amour en nourrir la mémoire.

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La nuit est lourde ; au ciel nul souffle ne distrait De l'ombre du passé qui monte et m'apparaît, Laissant, comme un brouillard au travers de ses voiles, Scintiller des grands noms les lointaines étoiles. Il en est trois surtout que mon regard poursuit. Astres de flammes et d'or qui roulent dans la nuit, Comblent l'immensité de leurs clartés profondes, Des âges entassés font rayonner les ondes, Et, joignant les reflets de leurs foyers sanglants. Gigantesques signaux, éclairent deux mille ans.

O César, l'Helvétie a sa part dans ta gloire.

A son Léman gaulois commence ton histoire;

Ton épée écrivit, en larges flots de sang.

Sur nos rochers de glace et leurs plateaux de neige,

Comme aux marbres du Nil, que le désert assiège.

Ton nom, de bouche en bouche encor retentissant.

Mais les ombres du Nord ont recouvert l'Europe ; — Dans ce brouillard épais qui partout l'enveloppe. Quelle étoile se lève et grandit vers les cieux? Le tonnerre qui roule autour de la montagne Jette à nos longs échos le nom de Charle??tagne, Et tout s'éteint et meurt, sombre et silencieux.

Il faut marcher mille ans, fouler bien des décombres. Pour rencontrer enfin le rival de ces ombres.

Avec son aigle ouvrant notre libre horizon. Nos pères l'ont tous vu, nous connaissons la plaine Où sa vaillante armée, encor républicaine. Défila devant lui, devant Napoléon,

C'est donc toujours la France ou la Gaule ! C'est elle Qui nous tient en son vol cachés sous sa grande aile, Insectes emportés dans ses puissants efforts ! Qu'elle relève aux cieux sa tête triomphale, Et nous disparaissons dans l'ombre impériale ; Qu'elle tombe, à ses pieds nous aussi tombons morts.

Satellite oublié de la planète reine

Dont l'orbite puissante à grands bonds nous entraîne,

Joûrons-nous donc toujours ce rôle humiliant?

Ou peut-être (on le dit; moi-même dans mon âme

Souvent dè cet espoir je sens brûler la flamme)

Monte-t-elle déjà l'aube d'un jour brillant?

Ah oui! Sachons sourire au milieu des tempêtes A ces premiers rayons qui luisent sur nos têtes î

C'est le matin, c'est le réveil!

Ainsi le laboureur, quand il sort du village Et qu'il voit scintiller l'herbe du pâturage.

Salue et bénit le soleil.

Ne nous effrayons pas si quelquefois l'orage Passant dans notre ciel ternit par un nuage Cette lueur du jour naissant.

Quand de la foudre au loin retentit la voix sombre, Restons fermes chez nous et n'allons pas, dans l'ombre,. Trébucher sur un sol glissant.

Vivons de notre vie! Assez longtemps esclaves, Maintenant que nos pieds sont déchargés d'entraves^

Marchons dans une route à nous!

En attendant le jour où les peuples du monde. Secrètement poussés, dans une paix profonde

Enfin se réuniront tous.

Soyons républicains! La Gauloise Helvétie Aux fils Germains de Tell aujourd'hui s'associe;

La République est leur dépôt.

C'est un germe caché dans un sol héroïque; Le vent de l'avenir, qui souffle d'Amérique,

Le saura mûrir assez tôt.

Surtout, soyons chrétiens! La croix resplendissante Surmonte toujours plus la nuée impuissante

Où s'aveugla l'orgueil humain.

D'âges renouvelés une avenue immense S'ouvre devant la terre et la croix recommence

A lui montrer le vrai chemin.

Puis, nous aurons toujours, quoi que le temps amène, . Quel que soit le drapeau que la famille humaine.

Pour signal, arbore à nos yeux.

Nous ne perdrons jamais cette belle nature. Sous des monts parfumés le Léman qui s'azure

Au souriant regard des cieux.

Voilà les rêves d'or de ma belle espérance !

Je m'y complus longtemps... Dans le douteux silence

Il me semblait ouïr mille confuses voix,

Des coteaux, des rochers, du rivage, des bois,

Des hameaux, de la ville et des tours crevassées,

S'élever pour s'unir au chant de mes pensées :

Oh! oui, disions-nous tous, dans mon âme, à la fois,

Oui, l'arbre est fort! Sa tige, au vent d'orage, Accroît toujours sa naissante vigueur; Et de beaux fruits, cachés dans son feuillage. Déjà sont dus à sa première fleur.

Rayons d'amour, qui passez dans la plaine, Apportez-lui votre douce chaleur.

Vents printaniers, de votre pure haleine Bercez, bercez le bel arbre et sa fleur.

Oiseaux charmants, qui dormez sous ses branches, Réveillez-vous, pleins de joie et d'ardeur. Et de vos voix matinales et franches, Oiseaux, chantez le bel arbre et sa fleur.

Ils sont à nous, l'arbre et sa fleur chérie! Mais veillons bien que jamais ravisseur Ne nous enlève, arbre de la patrie, La liberté, ta jeune et noble fleur!

27 décembre 183 1.

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