LA VEILLÉE
Quand je fus grand, j'étais un soir, Un soir assis près d'elle.
Sans bois au foyer triste et noir.
Mais non pas sans chandelle.
272 LÉGENDES ET VIEUX REFRAINS
Le chandelier même était beau,
Bleu tirant sur l'ébène, Car la lune était le flambeau,
La lune, au ciel sereine.
Si haut était ce chandelier
Qu'il n'en tenait dans l'ombre
Qu'un seul rayon, dont le foyer Etait encor plus sombre.
Nous causâmes seuls bien longtemps Et d'elle et de mon père,
De mon père mort à trente ans, Mort dans la grande guerre.
Mon fils, il faut te marier :
Nous la rendrons heureuse,
Heureuse à nous remercier, Notre belle amoureuse.
— Ma mère, vous avez bien dit !
Commandez les carrosses.
Le tailleur me fait un habit.
Un bel habit de noce.
— Ton habit est-il rose et blanc ?
La mode en est passée.
— Ma mère, il est couleur de sang, Comme ma fiancée.
LA MÈRE DU SOLDAT
— Elle est vermeille, en vérité, Comme, au miroir des ondes,
Le ciel par un matin d'été....
Et le bal et les rondes ?
— Le bal est au son du tambour ; Mon épouse est la Guerre.
Demain, je pars au point du jour.
Embrassez-moi, ma mère !
C'est bien assez, vous, de vous voir Sans repos, sans ressource.
Vous tuant du matin au soir !
Prenez donc cette bourse. '
S'il vient à la belle un mari,
Un mari digne d'elle.
De mon argent achetez-lui
Collier, voile ou dentelle.
Gardez le reste et, pour l'hiver,
A la foire prochaine, Achetez-vous, fût-il bien cher,
Un bon manteau de laine.
Tous les trois ans je reviendrai,
La campagne finie, Aussi longtemps que je pourrai
Vous tenir compagnie.
LÉGENDES ET VIEUX REFRAINS