LE POÈTE SUISSE
Distiques,
A M. Frédéric Frossard.
Eteignez-vous , scintillantes étoiles , Qui m'appelez d'un regard fraternel ! Laissez sur moi tomber les sombres voiles , Et le silence, et l'oubli solennel î Mon œil vous suit , du haut de la montagne ; Couché dans l'herbe et tourné vers les cieux , Je crois ouïr vos chœurs mélodieux , Et je m'élance, et je vous accompagne.
Vaste océan d'harmonie et d'amour.
Que dans tes flots je disparaisse un jour !
Oh! seulement, que ne peut-il m'attendre, Cet astre pur qui monte à l'horizon.
LE POÈTE SUISSE 39 Qui me sourit comme un œil vif et tendre Et cherche, ici, le mien dans le gazon ! Sur le front blanc des roches mi-voilées, Nous glisserions balancés mollement :
Puis, envolés au fond du firmament.
Baignant nos feux aux grands lacs des vallées,
D'un seul rayon, anneau mystérieux, Nous unirions et la terre et les cieux.
Vœux insensés ! Les chalets qui sommeillent , Ne sauront rien de ces élans secrets.
En ruminant les génisses s'éveillent , Et, sans dessein, brament vers les forêts. L'écho répond de sa caverne sombre.
, Le sycomore, au bord de son ruisseau , Ecoute aussi les ailes d'un oiseau.
Qui les essaie, et qui chante dans l'ombre.
Puis tout s'endort: et, dans sa froide nuit, Le sourd glacier veille seul, mais sans fruit.
Poète suisse ! Eh bien, ta destinée La voilà donc! Ah! tu voudrais, vainqueur , La tête libre, et fière, et couronnée.
Suivre ét saisir les rêves de ton cœur ! Mais de ces rocs la pesante ceinture , Comme un camp noir d'immobiles géants Aux bras de glace, aux yeux secs et béants , T'enserre, et même étouffe ton murmure.
LE POÈTE ET SON ŒUVRE
Cœur de poète, irritable et brûlant , Dévore-toi sous ton lien sanglant.
Là-bas, là-bas, dans les plaines fertiles , Au pied des monts où rien ne peut mûrir, La Poésie élève, au sein des villes, Sa voix, ici condamnée à mourir.
Là, dans la force et la verdeur de l'âge , Avec une âme assise en son vouloir , Sous l'œil d'Enhaut, on peut, avant le soir , S'environner d'un poétique ombrage.
La Suisse est pauvre, et n'a point de cité , Point de poète et d'immortalité.
Terre inféconde et pourtant toujours chère, Reste donc sourde à jamais, et sans voix ! Quand l'avenir, d'une main étrangère , Viendra fouiller tes Alpes et tes bois , Il ne verra que tes torrents sauvages , Comme aujourd'hui, rouler leurs flots fangeux Tes lacs sourire, et tes sommets neigeux S'envelopper de leurs flottants nuages.
Ton peuple obscur aura fini son cours:
Toi, tu seras grande et belle toujours.