LA VEILLÉE
Au rouge éclat de la vive auréole
Qu'un soir d'automne allume dans les airs,
La pâle fille a senti son épaule
D'un long frisson garder les froids éclairs.
Vers le foyer que la porte branlante
Laisse entrevoir déjà tout embrasé,
Elle se hâte, y tombe chancelante.
Et, dans la flamme à l'haleine brûlante.
Cherche un remède à son souffle épuisé.
Dans le chemin passent de joyeux groupes. Mais la cuisine est un muet désert.
Vaches, moutons, s'en reviennent par troupes. Le feu plaintif fait crier le bois vert. Aux gais refrains tressaille la malade.
En regardant le sapin qui se tord :
C'était naguère au vent de la cascade ; C'est maintenant en flamboyante arcade ; Et l'arbre aussi dit sa chanson de mort.
Voici la mère, et les sœurs, et les hommes, Bruyant essaim qui s'envole des champs Pour regagner la ruche, où nous ne sommes. Jamais, hélas ! rentrés pour bien longtemps. Mais, pauvre abeille, étrangère ou blessée, Qui voudrait fuir l'agile tourbillon.
Elle retombe en leur foule pressée, A chaque pas sent son aile cassée, A chaque voix craint un coup d'aiguillon.
Ainsi restait la pauvre jeune fille.
Triste, et le front pçnché sur ses genoux, Libre des soins qui mènent la famille, Lasse à mourir, seule au milieu de tous. La table est mise, et la nappe bien nette ; On va s'asseoir ; il faudra regarder, Répondre aussi : la souffrance est muette. Mieux vaut le froid d'une mince chambrette Les pleurs au moins peuvent y déborder.
Elle va donc, haletante, furtive.
Ombre qui passe au miHeu des vivants.
A son approche une pitié craintive Glace le rire aux cœurs des plus fervents. Mais quand la porte en criant s'est fermée, Comme une tombe oi.i rentrerait un mort. Du gai repas la joie accoutumée, A grands éclats, soudain s'est ranimée : Elle va mieux, disent-ils ; elle dort.
Elle souffrait et respirait à peine ; Elle étouffait sous le mal et les pleurs. D'affreux sanglots, brisant sa courte haleine, La soulevaient sur son lit de douleurs. Vaincue enfin dans la lutte cruelle, Et se laissant aller à son destin.
Elle a plié sous sa langueur nouvelle, Comme une fleur qui sent la faux près d'elle Et, frissonnant, s'incline avant la fin.
Elle revoit, dans sa fiévreuse veille.
Les verts taillis, le frais et clair ruisseau. Un chant d'amour résonne à son oreille ; Mais ce n'est plus que le chant d'un oiseau. Puis elle entend les cloches du dimanche : Tout est en fête, en habit de gala :
Les prés, comme elle, ont mis leur robe blanche De marguerite aux rubans de pervenche... Puis un vent noir souffle sur tout cela.
— « Oh! laissez-moi! qui peut venir encore Me réveiller quand je n'ai pas dormi! »
— « Ma pauvre enfant, quel chagrin te dévore, Qu'en me voyant tout ton corps ait frémi? Viens près de nous. Il faudrait se distraire, Manger un peu, s'efforcer et vouloir :
Pour se guérir c'est le plus salutaire. Est'Ce le temps de rester solitaire ?
Quelqu'un, je pense, est venu pour te voir.
» Que crains-tu donc! tu caches ton visage.
Viens, lève-toi ! le bruit t'amusera.
On va chanter pour égayer l'ouvrage,
Et puis, plus tard, peut-être on dansera.
Tous nos voisins sont en bas. La veillée
Sera joyeuse, et les mille propos,
Les bons récits te tiendront éveillée.
Eh quoi, ma main sur ton font s'est mouillée î
Que te faut-il? que veux-tu? » — « Du repos.
» Soyez gais, vous! moi, je n'ai plus envie
Ni de chansons, ni d'airs vieux ou nouveaux.
Tout est fini ! bien amère est ma vie.
Je ne veux rien que la fin de mes maux.
Ah ! pourquoi suis-je au monde? Et pourquoi faire
Par quelle loi souffré-je seule ici?
Que pour mes sœurs l'existence est légère !
Moi, je saurai ce que pèse la terre
Que fouleront leurs danses sans souci.
» Dites pourtant, dites à ceux qui rient, Qu'ils doivent rire avant que, tour à tour. Sur le lit froid où les morts se marient Ils soient couchés sans vie et sans amour. S'il en est un qui de plus loin écoute. Mais en causant avec ma sœur tout bas. Je le connais, il ne veut sur sa route Aucune épine où son pied bronche et doute : Dites-lui donc qu'il ne se gêne pas.
Hélas ! hélas ! serait-ce une chimère Qui dans le cœur me revient malgré tout? Guérissez-moi, guérissez-moi, ma mère !
Je suis si jeune et ne puis être au bout. Oh ! qu'ai-je fait pour que sitôt je tombe! Dites-le moi, vous qui m'aimez pourtant, Vous qui viendrez quelquefois sur ma tombe, Alors que ceux près de qui je succombe Vont m'oublier bien mieux après qu'avant. »
La mère alors se pencha sur la couche. Elle entendit un soufïïe moins heurté.
Et, rassurée, essuya de sa bouche L'amer sillon sur la joue arrêté.
— « Dors, mon enfant. Que ton humeur s'efface ! Tu guériras. Laisse-là ces discours.
Que le sommeil te calme et te délasse ! Adieu, sois sage : et tu vois, je t'embrasse. Car, sage ou non, moi je t'aime toujours. »
A pas bien doux quand elle eut joint les autres, Qui s'amusaient sans plus songer à rien :
— « Ce soir ma fille a peur d'être des nôtres. Répondit-elle, et ne se croit pas bien.
Elle a parfois des moments de caprice.
Mais ce n'est rien : je les connais assez. » Le chant renaît, sans que nul en pâlisse. Et du refrain plus d'un écho se gHsse Vers la malade, en ses songes glacés.
Enfin l'on part ; plus de bruit : la cuisine Est vide, close, et le feu bien couvert. Seul au foyer, à peine se devine Le chat dans l'ombre, oii reluit son œil vert. L'étable tient tout son peuple à la chaîne ; A la paroi pendent brides et mors.
Nulle clarté, ni proche ni lointaine; Et le passant qui boit à la fontaine, Pourrait se croire en la cité des morts.
Silencieux, le village repose.
Plus doucement la malade a gémi ;
Mais à son front jaillit comme un feu rose :
S'éveille-t-elle ? aurait-elle dormi?
Qui peut le dire ?... Elle voit des figures.
Des anges blancs sur son lit se pencher,
Prier pour elle, et, levant leurs mains pures.
Dans l'air rempli d'harmonieux murmures,
Lui faire signe et venir la chercher.
— « Oh! que c'est beau! » dit-elle : et son œil brille D'un bleu qui semble au ciel même épuré. En toute hâte, à ce cri de sa fille, La mère est là, le cœur moins assuré.
Son bras flétri plus tendrement la serre. Et la malade : — « Oh! je vous aime bien. » Mais, reprend-elle, oh ! que c'est beau, ma mère, » Et qu'on est mieux là-haut que sur la terre ! » Tout s'y retrouve, on n'y regrette rien. »
Elle se tait ; mais son bras qui se lève,
D'un blanc plus fin, d'un contour encore pur,
Comme ses yeux semble suivre son rêve.
Prendre avec lui le chemin de l'azur.
Puis respirant d'un haleine insensible,
On croit la voir, dans un tendre abandon,
Qui se remet à son Père invisible.
Ses longs cils bruns laissent à flot paisible
Couler des pleurs d'amour et de pardon.
Sa mère alors l'appelant effrayée.
Elle répond, mais d'un chant doux et bas :
— « Que c'était beau! j'étais bien éveillée; » Ils étaient là : ne reviendront-ils pas? » Et poursuivant l'image fugitive :
— « Promettez-moi, mère, qu'ils reviendront ! » Dit-elle encor, se rendormant plaintive.
Sa mère enfin se retire, pensive, Et, soupirant, la baise sur le front.
Avec le jour, active, elle se dompte.
Surveille tout, le foyer, le jardin ; Mais vers sa fille à toute heure elle monte, L'embrasse, et pleure, et redescend soudain. Pour lui complaire, à pas lents, la malade Reprend courage à marcher, à guérir^ Et ne fait plus de réponse maussade.
Lorsque sa mère encor se persuade Que le printemps verra tout refleurir.