LE NANT DE L'AYSELET
Timide, et se gonflant à peine dans l'orage, Un ruisseau, sous son voile et son dais de feuillage, Berce avec nonchalance une onde qui s'endort A l'ombre des taillis cheminant sur le bord. L'aune et le saule, en paix, y baignent leur racine, A côté des buissons de mûre et d'aubépine. Les jeunes peupliers y murmurent le soir. Parfois, du vert fourré s'élance un merle noir. Qui s'envole en sifflant son air grave et rustique. Seuls, de hauts châtaigniers, restes de l'âge antique,
Dominent les arceaux où le flot mince et pur Glisse de creux en creux, comme un filet d'azur. Pour atteindre à son lit s'inclinent les prairies, Et les plus frais gazons lui font des broderies. Les ancêtres naïfs nommèrent ce ruisseau Le Nant de Y Ay sel et ou du petit oiseau. C'est là, sur l'herbe molle, à l'ombre du bocage. Couchée, un grand chapeau protégeant son visage. Qu'une faneuse, un jour de printemps, sommeillait. A ses pieds, le ruisseau lentement s'en allait. Comme s'il eût tremblé qu'une marche écumeuse Ne l'éloignât trop tôt de la belle dormeuse.
Laissant ses compagnons, à jeun dès le matin, Faire, accoudés en cercle, un rustique festin, Elle était là venue ; il lui fallait de l'ombre. Et la voilà qui dort sous le bocage sombre. La feuille froide étend sur son front la pâleur ; De l'herbe tout son corps boit l'humide fraîcheur ; Et l'onde, au mol courant imprudemment ravie. Va glacer dans son sein la source de la vie.
Et pourtant, quand baissée au bord du ruisseau frais, Qui pour lui mieux sourire un moment prit ses traits, A genoux, et son front effleurant l'eau tranquille. Elle y sentit passer comme un bruit d'aile agile. Une sorte d'effroi la saisit; mais voyant Ses longs cheveux mêler au cristal ondoyant
Des flots d'un or soyeux qu'un indiscret branchage Avait sournoisement dérangés au passage, Elle rit de sa crainte et s'expliqua le bruit. Puis, d'une preste main quand elle eut reconstruit La tresse en fins anneaux à ses pieds déroulée, Elle baigna sa joue en cette onde troublée.
Et pourtant c'était bien, sous les feuilles perdu, Un oiseau qui, battant de l'aile et l'œil tendu. Semblait vouloir lui dire, en ce muet langage : Voilà mon bien, à moi ! ma source et mon ombrage.
Lorsqu'elle fut couchée, et son bras à demi Se dérobant sous l'herbe, et son sein endormi. Alors le jeune oiseau, sautillant et timide, Quitta d'un pied furtif son nid, sa grotte humide. Et, voletant de l'arbre aux pointes du gazon, A la belle faneuse il chanta sa chanson :
« Je suis, je suis la voix dans les feuilles cachée!
» La feuille me répond quand le vent l'a touchée :
» Je suis, je suis dans l'air le soupir entendu,
» Et le bruit incertain de l'azur descendu.
» Je vole tout le jour de l'aubépine aux chênes,
» Aux dômes des tilleuls, des noyers et des frênes.
» Je gazouille au matin, j'ai des refrains le soir, [noir.
» Quand l'étoile, à mes chants, danse au fond du ciel
L'étoile, c'est ma sœur. Je l'aime, et je l'ai vue Jusqu'au bord de mon nid descendre de la nue. Elle est blanche et rosée ; elle m'aime, et souvent Je lui jette un baiser que lui porte le vent.
Mais j'aime mon taillis par-dessus toutes choses. Plus que l'astre d'argent, plus que le sein des roses, Mon feuillage et mon nid qui se penche sur l'eau, Et me berce la nuit au souffle du ruisseau.
Je veux t'aimer aussi, fille de la prairie, Marguerite qui dors parmi l'herbe fleurie. Viens ! je te donnerai mon bassin frais et pur. Mon lit de mousse verte et mon bocage obscur.
On t'aura déjà dit que, belle entre les belles. Grandissant comme un lis parmi les fleurs nouvelles, Personne n'a des yeux aussi parlants que toi ; Mais personne, non plus, ne le dit comme moi.
C'est moi, lorsque pensive un jour, au pied d'un saule Tu t'arrêtas, c'est moi qui, frôlant ton épaule, Jaloux du baiser d'or qu'osait l'ardent soleil, Y fis soudain passer comme un frisson vermeil.
Ce matin, les faucheurs, marchant dans la rosée, Embrassèrent le pré de leur faux aiguisée ; Et le râle du foin, tombant vert et mouillé, Et le cri de la faux m'ont soudain réveillé.
» Puis, lorsque le soleil fut sorti du vieux chêne,
» Je te vis arriver de la maison prochaine,
» Un râteau dans la main, sous le bras un panier,
» Vive et comme un oiseau sautant par le sentier.
» Ma belle matinée, alerte et bocagère,
» Me fut plus douce encore, mon aile plus légère,
» Comme si je t'avais emportée avec moi,
» Et que mon vol brûlant dût frissonner sous toi.
» J'ai fait le tour des prés, des nids de violettes, » Des troncs couverts de mousse où je sais des cachettes, » Partout, sur mon chemin, la vigne en fleur nouait » Le traître fil qui doit me rendre son jouet.
» Car tu sais que de moi la vigne est amoureuse, » Et que cette folâtre à mon aile peureuse, » D'un lacet mince et vert qui va s' entortillant, » Fait un piège, le soir, où je tombe en volant.
» Mais je ne l'aime pas et me détourne d'elle ;
» Car elle enchaînerait ma voix avec mon aile.
» Je t'aime, toi, légère! et c'est ton chant lointain
» Que j'ai seul entendu, de tout ce long matin. »
Le feuillage frémit ; les frênes s'inclinèrent.
Les sveltes peupliers au vent s'abandonnèrent ;
Le ruisseau fit entendre un murmure d'amour.
Et de son flot d'argent ! « Viens ! — dit-il à son tour.
» Viens ! et nous t'aimerons : ta petite voix douce » Est comme l'eau qui jase en dansant sur la mousse. » Les fleurs dirent aussi : « Viens, notre sœur! le soir, » Alors que les lis blancs fleurissent au ciel noir. »
La faneuse eut le cœur troublé de son beau rêve. C'était comme un parfum que le vent nous enlève. Elle en aimait le vague et fuyant souvenir, Miroir que tout penser menaçait de ternir.
Dans sa grotte sonore et de trèfle ombragée,
Où le thym est un chêne à la cime étagée,
Le grillon, sous les prés longuement applaudi,
Chantait à demi-voix sa chanson de midi.
Au fond des vastes deux l'alouette perdue
S'ébattait, invisible, et partout entendue.
Le coucou répondait dans le secret des bois.
Tout être avait son mot, le silence une voix.
La fleur du souvenir et de la rêverie,
De ses yeux bleus voilés étoilait la prairie;
Et l'on n'entendait plus que ce bruit incertain.
Comme un fleuve sans bord roulant dans le lointain :
Frémissement confus de vie et de lumière.
Rayonnante vapeur de la nature entière.
Lorsque l'air étincelle et que, limpide et pur.
Il semble bouillonner dans une urne d'azur.
Tout vivait, tout brillait. Mais pourquoi, jeune fille,
Es-tu si pâle, alors qu'autour de toi scintille.
Comme un astre de feu, la terre à son réveil ?
Qui t'a touché le front pendant ce court sommeil ?
Hélas ! quand la moisson rassembla les familles, Que les hommes fauchaient, et que les jeunes filles Enjavelaient l'andain serpentant derrière eux, L'une pleurait, malade, et les trouvait heureux.