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LE FESTIN

La terre froide et sourde avait, en retombant. Fait sortir du cercueil un son d'adieu suprême. Triste et dernière voix, bruit funèbre et glaçant. Qui semble faire encor souffrir ceux que l'on aime, Et le cortège noir revenait en causant.

Je m'en allai, cherchant la source et le bocage. Captive était son onde, envolé son feuillage. Sous le réseau de glace on voyait seulement Quelques gouttes d'azur passer comme une image Qui s'enfuit, et murmure, et sourit un moment.

Les Alpes avaient mis leurs grands manteaux de neige^ Dont les plis sans éclat dérobaient tout entiers Les gazons et les bois, les rocs et les glaciers. Sous de livides cieux qu'aucun souffle n'allège, S'endormaient les tombeaux, les vieux et les derniers.

Le cimetière allait retrouver son silence. Il était calme et froid, sans bruit, sans espérance, Désert, abandonné même des fossoyeurs.

Seul, sur la tombe neuve urï oiseau se balance ; Mais quand je m'approchais, il s'envolait ailleurs.

Un autre le suivait. Sous les feuilles séché es, Qui tapissaient partout le sol moussu des bois, Je les vis disparaître; et les feuilles couchées. Sonores, de leur aile ou de leur pied touchées. M'apportèrent longtemps des échos de leur voix.

Le village s'anime. Au travers de la brume

D'une maison surtout resplendit le foyer;

Par les étroits carreaux on le voit ondoyer.

La table est préparée et la lampe s'allume.

On mange, on cause, on boit ; car, selon la coutume,

On a fait pour la morte un splendide festin, Et la cave a cédé le meilleur de son vin. C'est le dernier service ; et les pâtes sucrées, Les hrisselets cassants, les merveilles dorées Arrivent empilés dans de grands plats d'étain.

On donne aux assistants quelques débris des roses Qui de leur pâle éclat couronnaient le cercueil. Les convives, alors, prennent des airs moroses, Et l'on fait au manger quelques petites pauses, Lorsque chacun reçoit ce souvenir de deuil.

Pour de rustiques gens tous sont assez habiles A rider de leur front le lac calme et serein, A faire sur la mort quelques phrases faciles. Apprises dès longtemps, et, de détails futiles. Art favori du monde, à tromper le chagrin.

— « Au moins, dit l'un d'entre eux au père, à la famille, » Vous avez bien soigné votre défunte fille,

» Votre sœur; et jamais il ne lui manqua rien. »

— « C'est vrai! répondent-ils; cela console bien. » Et chacun à son tour sur ce sujet babille.

La mère, une ou deux fois, se montra sur le seuil. Ses cheveux gris sortant de sa coiffe de deuil, Ses yeux fixes tournés sur la table servie : « Mangez! mangez! pour moi, rien ne me fait envie, » Mangez ! » leur disait-elle avec un morne accueil.

Je partis, côtoyant les vignes dépouillées.

Un vent sévère et froid Ballottait dans les airs les feuilles envolées ; Et j'en vis qui roulaient en troupes désolées Autour de la maison, et tombaient sur le toit.

Un sombre tourbillon descendit sur la terre.

On l'entendait frémir Et résonner surtout vers le haut cimetière, Oîi son souffle heurtant quelque monceau de pierre,

Y pouvait mieux gémir.

J'entendis un vieillard passant pau les prairies.

Qui, le front découvert, Luttait contre le vent et, dans ses rêveries, Disait tout haut, marchant sur les feuilles flétries : « On laisse le bois mort, on coupe le bois vert. »

Etait-ce pitié franche ou vite consolée ?

Je ne sais ; mais voici Qu'avec ses blancs fuseaux, blanche fileuse ailée, La neige, d'un linceul, toile bientôt filée.

Couvre la plaine aussi.

Et les tombeaux anciens, et la fosse nouvelle.

Les morts jeunes et vieux, Tous ont même manteau, froid duvet de son aile, Tous, même sceau de marbre à la froide étincelle. Mais qui fond au soleil quand il ouvre les cieux.

Ainsi la mort, dernière et suprême froidure.

Sous le rayon divin Verra fondre sa glace, et dans une onde pure, La vie, au jour nouveau, reprendra son murmure

Et coulera sans fin.

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