‹ Œuvres choisies;Chapitre 160 sur 194 · LA JOUKNJCE AU VILLAGE · texte numérisé non relu

LA JOUKNJCE AU VILLAGE

Nous avons, au matin, l'alouette joyeuse,

Qui jette dans les airs sa note harmonieuse;

Le silence au village, au lointain les moissons,

Où le rire éclatant remplace les chansons.

Midi ramène à l'ombre, à la table rustique.

Des moissonneurs lassés la troupe domestique ;

Et le grillon tout seul, de cris rauques, voilés.

Remplace le doux chant des oiseaux envolés.

Sur les andains déserts passent les sauterelles ;

Le lézard palpitant s'endort sous les javelles ;

La fleur penche sa tête et regrette en secret

Et le svelte froment et l'abri qu'il prêtait.

Puis, comme un bien-aimé, le soir enfin arrive,

Ranimant d'un regard la nature plaintive.

Alors, tout est parfum, sourire, enchantement;

Alors, le cœur s'épanche en long ravissement.

Sur le banc qui s'adosse à la maison chérie.

On suit confusément sa molle rêverie.

Au murmure de l'eau tombant dans le bassin,

Fière de l'arbre vert qui se mire en son sein ;

Au caquet des poussins qui par là vont et viennent;

Aux joyeuses clameurs des vaches qui reviennent.

Les chars de blé pesants roulent à grand fracas

Au chemin sans pavé; le laboureur, bien las.

Mais le cœur réjoui de sa simple richesse,

Suit, avec son enfant que le vieux chien caresse.

Les portes des maisons s'ouvrent à tout moment.

La causerie en sort à long épanchement.

On conte son labeur, et la riche couronne

Dont la terre a payé les sueurs qu'on lui donne.

On secoue un instant le poids pesant du jour.

Le pauvre journalier se repose à son tour.

Oh! combien de pensers doux, profonds, insondables,

Jettent sur nos esprits leurs ombres variables !

Comme un nuage rose, en flocons vaporeux,

La vie alors sans bruit passe devant les yeux.

Eysins, 1833.

LX SERVANT'

Voici ma belle cheminée.

J'aime sa flamme sans fumée.

Sous la cendre chaude blotti.

Là, je surveille le rôti ; Ou j'empêche que la châtaigne Sur son lit de feu ne se plaigne, En éclatant avec un bruit Dont le chat tressaille et s'enfuit.

Je ris de voir le chien se tordre Vers sa queue, et la vouloir mordre,

^ Nom du lutin, ou de l'esprit familier, dans la Suisse française.

LE SERVANT 423

Moi qui la tire, et vais toujours

Tournant, invisible, à rebours.

C'est moi, dans la nuit, qui chemine

De la grand' salle à la cuisine.

De la laiterie au cellier.

Du fond de la cave au grenier,

Partout trottant quand minuit sonne.

Sans me laisser voir à personne.

Je monte, en boitant, l'escalier;

Mes pas pesants le font plier ;

Ou bien, suivant mon gai caprice.

D'une rampe à l'autre je glisse.

La servante, alors, dans son lit

S'éveille, m'entend et pâlit.

Puis, se tournant vers sa compagne

Que la frayeur à son tour gagne :

« Ecoute! dit-elle, c'est lui!

» Il est en colère aujourd'hui. »

Moi, d'une marche alerte et fine,

Je m'en approche et les lutine.

De leur front je tire les draps ;

Doucement, le long de leurs bras.

Je pose un doigt, puis deux, puis quatre,

Au risque de me faire battre ;

Mais prst! je gagne amont, sans mal ;

A peine amont, je suis aval ;

Je les chatouille, je les pince,

Et la marque n'en est pas mince.

« C'est lui ! » disent-elles tout bas,

A la fin, sans autre embarras.

Puis, je m'en vais dans la prairie, Leur laissant pour toute féerie Le rat grattant la boiserie.

Il fait beau ! Les astres sont purs ;

A travers les rameaux obscurs

La lune tremble sur les murs.

Le jasmin et la marjolaine

Disputent d'amoureuse haleine

Aux vitraux de la châtelaine ;

Et de l'aile du firmament

Un astre glisse doucement

Pour la contempler un moment.

Moi, comme un souffle au corps de rose.

Sur son front dormant je me pose

Et baise sa paupière close :

Un bruit, un rien me fait trembler :

Un soupir me fait reculer ;

Un seul mot me fait envoler.

Cachez-moi sous des violettes,

Vous, rossignols, vous, alouettes!

Sous les hautes herbes muettes,

Dans vos nids à mille réseaux,

Cachez-moi donc, petits oiseaux !

Je vous cacherai de la faux.

Silence ! silence ! silence !

Tout est sommeil; la nuit avance.

Au peuplier je me balance.

Je me balance au peuplier,

Et, si je veux, je fais ployer

' LE SERVANT

Les bras tortus du châtaigner.

Je me baigne dans la fontaine :

Du lac une voix incertaine M'apporte une chanson lointaine...

C'est la Fée, au pied diligent, Qui vient, jouant et voltigeant, Danser sous le rayon d'argent.

Elle est sauvage et bocagère ; Et, quoique bonne ménagère,

Son humeur est un peu légère.

Pour moi, j'ai, suivant la saison.

Le coin du feu, le vert gazon.

Et j'aime, avant tout, la maison.

De rétable où le foin abonde.

Soir et matin, je fais la ronde; Là, sans que la génisse gronde.

Plein cette noix, mon gobelet. Plein ma grande noix, s'il me plaît.

J'ai de la crème de chalet.

Je surveille en été la grange.

Pendant l'automne, la vendange; Si tout va bien, c'est ma louange :

Moi seul conserve le château Ce qu'il est, opulent et beau.

Dominant sur la terre et l'eau.

Et, la nuit, quand personne Ne veille encor.

Sur les créneaux, c'est moi qui sonne Du cor.

C'est moi, sous la bannière Du vieux manoir, Qui chante une chanson guerrière, Le soir !

Lorsque l'orage approche Du haut beffroi, Pour capuchon qui prend la cloche?

C'est moi !

Mais, là, mes mains crochues Frappent trois coups, Qui font grincer les dents aiguës Des loups.

Quand les nuits inquiètes Rouillent ma voix.

Je tourne avec les girouettes Des toits.

Si quelque barque hostile Vers nous voguait, Je sais faire d'un œil agile Le guet.

Posté sur le mur sombre, Jamais rêvant.

J'entends, je vois tout, même l'ombre Du vent.

LE SERVANT

J'ai le rayon fantasque Pour destrier, Et le nuage est à mon casque Cimier.

Celui que je rancune, Par moi surpris, S'il se fourvoie au clair de lune, J'en ris.

Mes limiers invisibles.

Meute aux cent voix.

Le chassent, aux détours horribles Des bois ;

Jusqu'à l'heure prochaine Où, de la tour, Je sens monter la fraîche haleine Du jour.

Et c'est moi, quand personne Ne veille encor.

Sur les créneaux, c'est moi qui sonne Du cor.

BKÏSE MATINALE

Laissons fuir notre voile Au gré d'un souffle pur.

Le matin nous dévoile Les cimes dans l'azur. L'âme est joyeuse et pleine De cette fraîche haleine.

Nous n'aimons, nous n'aimons Que les flots et les monts.

Venez, charmantes reines Des monts et des coteaux, Venez en souveraines Commander sur les eaux.

Tel qu'une jeune fille.

Le lac joue et babille.

Nous n'aimons, nous n'aimons Que les flots et les monts.

La barque, aux flots légère.

Suit le bord fleurissant ;

La blonde primevère

Nous regarde en passant.

Et sourit à nos belles.

Fleur de printemps comme elles.

Nous n'aimons, nous n'aimons

Que les flots et les monts.

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