LETTRE ÉCRITE DE LA MONTAGNE
Leurs noms dont aisément la rime se couronne :
Marjolaine, ou Niva, Blanche, ou reine-Péronne ;
Le taureau sur la pente, en brâmant, arrêté;
Les chevreaux furetant, sautant de tout côté ;
Les sentiers suspendus où le chamois hésite ;
Les cimes que l'éclair ou le vent seul visite,
Colonnades d'azur, marches de diamant.
Degrés rompus du seuil qui mène au firmament ;
Et la plaine sans bruit, dormante comme une onde,
Qui semble au loin couler sous la forêt profonde ;
— Non, tout ce monde alpestre, amour de mes beaux ans,
Ne sait plus m'arracher à mes songes pesants.
De ces fleurs dont le miel enivra ma jeunesse.
Il ne me vient qu'un suc de doute et de tristesse.
Ces monts doivent passer; eux et moi nous mourrons;
Le ver est dans leurs flancs, la glace est à leurs fronts.
Partout germe le mal ; la Mort, le mal suprême,
Serpent de l'univers, ronge le ciel lui-même.
Dans ce vide effroyable où le Temps croulera.
Et la Terre et les Cieux, oh ! qui nous soutiendra?...
Je sens s'ouvrir sous moi ce dévorant abîme.
Sans lumière, sans fond, sans rivage, sans cime ;
Trembler sous moi la vie et, dans l'antre béant.
Mort sans être encor né gronder l'épais Néant.
Durant ces visions de mes heures pensives,
Que me font les forêts et leurs chansons plaintives ?
Elles ne savent plus endormir ma douleur.
Que me fait du matin la vermeille pâleur ?
I04 LA FAMILLE
Je cherche le rayon de l'aurore éternelle.
Et. que fait une cime à qui demande une aile ?
Mais si je te voyais assise auprès de moi.
Me parlant de la vie avec ta simple foi ;
Devant nous, les enfants, dans l'herbe chaude et tendre,
Se détournant parfois pour rire ou pour entendre;
L'horizon reprendrait son calme transparent :
Vous le délivreriez de tout fantôme errant.
Plus patient, plus fort, sans secouer le voile,
Heureux d'apercevoir, au travers, une étoile.
Je verrais, dans ce jour de terrestre beauté.
L'ombre du jour d'en haut, du jour d'éternité.
Chalets des Agites, août 1838.