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LIVRE IV

RELIGION ET PHILOSOPHIE

A UN PAKrAÏT AMÏ

Malgré la mort, malgré la vie, Je veux te suivre et t'adorer.

Malgré moi-même et ma folie, Je me sens vers toi soupirer.

Tu me retiens, tu me captives.

Quand je m'égare ou me distrais.

A travers mes larmes furtives.

Quand je suis seul, tu m'apparais.

L'éclair, sondant la nuit profonde, Est moins perçant que ton regard; L'orbe riant du vaste monde M'embrasse moins de toute part.

L'oiseau qui seul se fait entendre, Quand la nuit tout dort sous les bois, M'appelle d'une voix moins tendre Que dans mon cœur ne fait ta voix.

142 RELIGION ET PHILOSOPHIE

Elle me dit: « Je t'aime, écoute!

» En moi tu peux tout retrouver.

» Pourquoi me fuir ? pourquoi ce doute ?

» Hors moi qui peut donc te sauver ?

» Je t'aime plus qu'on n'aime un frère. » Tu sais ma demeure et mon nom.

» Brise le nœud qui m'est contraire, » Et jamais ne me redis : Non !

» Ne me crains plus. Sois-moi fidèle.

» Je vais sans cesse à ton côté :

» Mais, pour me suivre, garde une aile, » Car j'habite l'éternité. »

CHIMIE

Le soir vient à pas lents, mais il vient: il prolonge Ces rayons qui du jour semblent être le songe, Le songe fugitif et se perdant sans bruit Dans l'inconnu sommeil d'une insondable nuit.

Nuit terrible, nuit solennelle, Qu'est-ce qui couve sous ton aile,

Qu'est-ce qui dort?

Est-ce la vie, est-ce la mort?

De ton abîme où tout s'enfonce, Sortira-t-il, pour ta réponse.

Un nouveau jour, un nouveau bien.

Ou rien ?

CHIMIE

Pourquoi te troubles-tu, mon âme^ devant elle?

Ne sens-tu pas en toi la présence immortelle

De ce qui vit, qui reste, et ne saurait finir.

De ce qui te fit être et te peut rajeunir ?

En vain l'ombre te couvre, et même tes pensées

T'échappent feuille à feuille, au vent noir dispersées ;

Nul élément jamais tout entier ne périt,

Et ce qui te fit toi dans la vie est inscrit.

Tu pourras y dormir des milliards d'années.

Comme la nébuleuse attend ses destinées,

Comme le roi des monts, avant que de surgir,

A vu des océans sur sa tête mugir.

Y fusses-tu sans même en avoir connaissance,

Tu seras là pourtant, cachée en ton essence,

Comme au sein maternel l'enfant que rien n'instruit

Vit, ignorant sa vie et celle qui la suit.

Tu fus toi, tu dois donc avoir quelque parcelle

Qui ne saurait en tous être même étincelle :

Autrement, si chacun n'avait son germe à soi.

Eux ne seraient pas eux, tu ne serais pas toi.

Purs éléments, subtils atomes.

Vous qui peuplez les noirs royaumes

Du noir chaos, Toujours sans place et sans repos; Unissez-vous contre ce germe!

Frappez, foulez, frappez sans terme!

Indestructible, il reste ferme ; Méconnaissable et sans appui.

Mais lui !

RELIGION ET PHILOSOPHIE

Quel est ce germe! en quoi l'un n'est-il pas le nôtre? Comment sont-ils pareils et chacun d'eux tout autre ? Tu n'en sais rien, mon âme, et n'en peux rien savoir, Car jusque dans ce fond tu ne peux pas te voir. Mais tu te sens toi-même, et, si ton corps succombe. Tu sais bien que c'est toi qui marches vers la tombe.

Ce germe, ton bien propre, y descend-il aussi?

Est-il esprit, matière, ou ce qu'on nomme ainsi?

Admettons qu'il retourne à l'océan des choses:

Eh bien, que voyons-nous en leurs métamorphoses?

Que la Nature, exacte et soigneuse en ses lois,

Des mêmes éléments faisant divers emplois

En retrouve toujours, sans gain et sans usure,

Toujours le même nombre et la même mesure.

Ainsi dit la science : elle pose ce fait.

Que tout, dans ses calculs, vérifie en effet.

Et la Nature ainsi, la divine ouvrière,

Du temps et de l'espace ayant pleine carrière,

Ramène et reprend tout à son creuset béant.

Si donc rien ne s'y perd et ne rentre au néant;

Si sa main, combinant les matières premières,

Dans l'animal, la plante, et les sels et les pierres,

Dans les eaux, dans la nue et l'air inhabité,

En a, ni plus ni moins, la même quantité;

Si, quand elle a besoin d'azote ou de carbone,

Ce qu'elle en ôte à l'un, à l'autre elle le donne.

Comment, germe cent fois plus simple et plus précieux,

Pourrait-elle te perdre et te quitter des yeux?

CHIMIE

Ne rien sentir, ne rien connaître,

Ce n'est pas ne rien être ; La mort n'est qu'un plus grand repos Pour de plus grands travaux, Du voyageur lassé qui sur le pont sommeille, Nulle vague, nul vent n'attire plus l'oreille, Il dort.

Tout à coup il s'éveille.

Au port.

Ainsi, mon âme, ô toi, voyageuse invisible, Impalpable, et peut-être à toi-même insensible. Papillon que l'hiver de la vie a transi, Un temps plus ou moins long tu dormiras ainsi; Puis, d'un nouveau printemps la saison revenue. Tu sentiras encor sur toi passer la nue, Et le nouveau soleil perçant à l'horizon Percer aussi les murs de ta noire prison, Fondre cette enveloppe où tu te tiens blottie. Ranimer l'étincelle en ta cendre amortie, Et, comme à ce qui dort dans la roche ou le fer Le feu rouvre en vapeur un passage dans l'air. Te rappeler au jour, dégager cette essence Qui n'est qu'à toi, sur qui nul agent n'a puissance Au point de la détruire ou d'en faire un emploi Où tu serais un autre et ne serais plus toi.

Mais tes sœurs ont aussi mêmes droits, mêmes forces : Toutes vous vous tendez mutuelles amorces ;

146 RELIGION ET PHILOSOPHIE

On s'attire, on se veut, pour ravir, pour donner.

Prends donc garde, mon âme, à te bien combiner.

Des éléments impurs fuis l'impur mariage,

Qui renverrait pour toi le moment du triage.

Incorporée en eux, et l'ayant bien voulu,

Tu serais l'oiseau d'or enfermé dans la glu;

Tu serais le cristal dans la profondeur sombre

Du rocher qui le tient pour des siècles sans nombre;

Mais, fusses-tu noyée aux plus noirs océans.

Ou prise sous le pied des rocs les plus géants,

Tu n'échapperas point; tu reçus ta semence;

Elle reparaîtra dans le creuset immense

Où la Vie en son souffle, en son penser divin.

Saura te retrouver et te reprendre enfin.

Comme elle fait jaillir, sans effort, à toute heure.

Le feu du fer qui crie ou du tison qui pleure.

O vous qui nous rendez l'art du magicien, Savants, qui ne croyez qu'à vos laboratoires. Quand la Nature est là, pourquoi douter du sien. Sans lequel cependant les vôtres ne sont rien? Vous pour qui tout le reste est de vieilles histoires. Croyants de la Nature, au moins croyez-y bien !

Jamais oisive ni stérile.

Laborieuse et non fébrile.

Elle ne perd pas un instant.

Tout vit pour elle et fait sa joie.

Aux temps voulus elle l'emploie.

Ou le laisse à l'état latent;

Mais, toujours sûre de sa proie.

Elle l'attend.

CHIMIE I

Ne crois donc pas qu'elle t'oublie, O mon âme ! dans ton sommeil.

Il est son œuvre, et le réveil Sera la fin, l'œuvre accomplie, Qui te délie.

Peut-être bien changée, alors tu renaîtras ; Mais, troublée ou sans peur, tu te reconnaîtras, Comme, lorsque d'un rêve en sursaut- on s'éveille, On se dit: C'est bien moi qui m'endormis la veille. Cependant, plus encor qu'en ton premier séjour Où, tout en restant soi, l'on change chaque jour. Tu sentiras tomber, pareils à des scories, A des fruits avortés, à des feuilles flétries. Tes songes d'ici-bas, dont tu faisais ta foi. Dont tu faisais ta vie, "et qui n'étaient pas toi. De même tu verras passer de ta mémoire Tout ce qui ne fait pas ligne dans ton histoire. Comme, en tes souvenirs par le temps confondus, Plusieurs te reviendront que tu croyais perdus.

En tressailliras-tu d'espérance ou de crainte? D'une nouvelle mort subiras-tu l'étreinte? En toi sentiras-tu, plus aveugle et plus vain. Le terrestre élément résister au divin.

Ou celui-ci vainqueur, ton salut et ta joie, Réagir contre l'autre et lui ravir sa proie? L'Etre d'où vient ton être, il n'est que ce recours! Ne le fuis pas, mon âme, en tes sombres détours. Et songe, quand la vie en toi baisse ou remonte. Qu'à celui qui la donne il en faut rendre compte.

RELIGION ET PHILOSOPHIE

Il suffit d'un soupir Qui pour toi le réclame.

Courage donc, mon âme!

Ne laisse pas languir, Ne laisse pas noircir

Ta flamme.

La vie est pour les forts.

La mort est pour les morts.

(Inédit.)

Heine, le poète railleur, Dix ans perclus, lente agonie !

Aux traits aigus de la douleur Opposait ceux de l'ironie.

Hommes et dieux, tout y passait :

Mais comme un jour il pâlissait, A voix sourde il se mit à dire :

« Voici la mort, il n'est plus temps de rire ! »

l'histoire

L'HÏSTOÏKE

(Inédit.)

Pâle, morose et sans couronne, L'Histoire, en son automne,

Rend ses arrêts sur des débris.

Nul n'est absous, l'agneau ni l'aigle.

Sans actes bien en règle

Et par de bons témoins souscrits.

Tout le reste n'est que mensonge.

Echo qui se prolonge,

Sans premier bruit, sans nul soutien,

Chansons en l'air, chansons sur rien.

En vain des peuples la mémoire

Est pleine de ta gloire, O vieil archer libérateur !

Tu n'es, à l'œil de la critique.

Qu'un être poétique.

Inaccessible en ta hauteur.

Pauvre héros des anciens pâtres,

Tu n'es des rocs grisâtres Que le fantôme aérien, O pauvre Tell, tu n'es plus rien.

Adieu, grands cœurs, vivantes flammes.

Souffle inspiré des âmes.

RELIGION ET PHILOSOPHIE

Foyers du monde refroidi, Qui le rendiez à la lumière,

A sa chaleur première, A son aurore, à son midi ; Pour nous, c'est le flambeau du doute

Qui nous montre la route ; Le vôtre n'est qu'un conte ancien.

Vous n'êtes rien, ne fûtes rien.

Et vous, prophètes des vieux âges, Hérauts des saints messages,

Qui nourrissiez le peuple humain

Du pain vivant de la parole, Pour vous plus d'auréole :

Elle s'efface à l'examen.

Plus de voyants et plus d'apôtres!

Hommes comme nous autres.

Fous seulement du vrai, du bien.

Mais rien de plus!... vous n'êtes rien.

Et toi, l'unique et l'adorable,

Le juste incomparable.

Qui nous disais : « Venez à moi.

Je suis du Père, et lui ramène

Tous ceux de son domaine; Vivez d'amour, vivez de foi ! »

Tu n'es aussi que de la terre.

Sans nul autre mystère.

Pour tout moderne historien, O pauvre Christ, tu n'es plus rien.

l'histoire

Plus d'origine fabuleuse.

Voici la nébuleuse Qui se fait seule et qui fait tout, Qui sans penser fait la pensée,

Et la vie agencée D'un bout du monde à l'autre bout.

O Tout-Puissant, tout bon, tout sage,

Nul n'a vu ton passage, Et l'astre seul régla le sien.

O pauvre Dieu, tu n'es plus rien.

A genoux donc, c'est plus facile.

Devant l'homme fossile.

Devant le singe, notre aïeul; Devant ces tombeaux, ces statues.

Des races disparues Linceul de marbre, mais linceul !

Ainsi disparaîtra la nôtre ;

Après nous, plus d'une autre!

Puis, nouveau flot diluvien ; Puis, même chose, et même rien.

Ainsi, parmi la race humaine,

L'Histoire se promène Sur le passé qu'elle a détruit ; Sur les ruines entassées,

Sur les tours renversées.

Sur le néant qu'elle construit; N'ayant, comme au sortir d'un rêve,

Eteint quand il s'achève.

RELIGION ET PHILOSOPHIE

Pour dernier fruit, pour dernier bien, Que quelques faits... douteux, et rien.

L'AKTÏSTE

(Inédit.)

Dans son œuvre est caché l'artiste, On l'y sent palpiter tout bas ; Elle montre bien qu'il existe, Lui-même ne s'y montre pas.

Quelle est l'histoire de ShaKespeare!...

Son temps même la sut-il bien?

Partout dans son œuvre il respire.

De sa personne on ne sait rien,

Homère chante, tout s'anime.

Tout revit de la terre aux cieux ; Lui seul est là, maître sublime, Plus invisible que ses dieux.

Ce marbre inerte, Michel Ange Le fait parler du beau, du grand ; Lui, ne dit rien; mais sa louange Est dans le cœur qui le comprend.

Sur des océans d'harmonie Qui nous entraîne en son pouvoir?

C'est Beethoven, c'est son génie; Nous l'entendons, mais sans le voir.

l'artiste

De Raphaël ainsi la grâce Et de Mozart qui l'égala, Se joue et fuit, rayon qui passe.

Insaisissable, et pourtant là.

Tout ouvrier de bon courage Fait de son œuvre son amour.

Ce n'est pas lui, c'est son ouvrage Qu'il veut produire et mettre au jour.

Et l'Ouvrier de toute chose, Pourquoi ferait-il autrement.

Que de ses mains sorte une rose Ou le jardin du firmament?

Pourquoi nous plaindre qu'il s'efface Dans son œuvre à nos faibles yeux?

Quand on l'y verrait face à face, Hélas! l'écouterions-nous mieux?

De lui tout part et tout s'élance, Il est le foyer rayonnant :

Pourquoi suspecter son silence.

Quand il se donne en nous donnant?

L'ombre de sa gloire éternelle Nous le voile, il est, néanmoins :

De sa présence solennelle.

Il a les mondes pour témoins.

L'espace est son livre et sa toile.

Il y déroule le ciel bleu.

RELIGION ET PHILOSOPHIE

Il grave des mots dont l'étoile N'est qu'une des lettres de feu.

De l'âme souffrante ou bénie, Des mille voix de l'Univers Il compose sa symphonie, Son grand poème, un et divers.

Chacun y joue un personnage, Et, selon que chacun s'y prend.

Il lui dispose, il lui ménage Son juste sort, son juste rang.

Œuvre si profonde et si haute Que nul que lui n'en sait le but, Que tout s'y paye, et que la Faute Y doit tôt ou tard le tribut.

On se voit florissant, superbe.

Dans l'oubli de tout on s'endort ; Mais voilà que, serpent sous l'herbe, La Faute se dresse, et vous mord.

Ou bien l'on voudrait ne plus être; L'âme et le corps sont aux abois; Mais voilà qu'un souffle du Maître Nous rend le courage et la voix.

Ainsi se poursuit le grand drame ; Ainsi le fil va rencontrant. Qu'on le sente ou non dans la trame, La navette du tisserand.

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