L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE
volution, dont Hegel parle toujours avec le plus grand enthousiasme. La monarchie était par conséquent ici l'irréel et la Révolution le réel. Et ainsi, au cours du développement, tout ce qui était auparavant réel devient irréel, perd sa nécessité, son droit à l'existence, son caractère rationnel ; à la réalité mourante se substitue une réalité nouvelle, viable, pacifique, si l'ancien état de choses est assez raisonnable pour aller à la mort sans opposer de résistance violente, s'il s'oppose à cette nécessité. Et ainsi la thèse de Hegel se transforme, par le jeu de la dialectique hégélienne elle-même, en son contraire : tout ce qui est réel dans le domaine de l'histoire humaine devient, avec le temps, irrationnel, est donc déjà par destination irrationnel, est d'avance infecté d'irrationalité ; et tout ce qui est rationnel dans la tête des hommes est destiné à devenir réel, aussi contradictoire qu'il puisse être envers la réalité apparente du jour. La thèse de la rationalité de tout le réel se résout, selon toutes les règles de la dialectique hégélienne, en cette autre : Tout ce qui existe mérite de mourir.
Mais la véritable importance et le caractère révolutionnaire de la philosophie hégélienne (à laquelle nous devons nous restreindre ici, comme étant la conclusion de tout le mouvement depuis Kant), c'est précisément qu'elle mettait fin une fois pour toutes au caractère définitif de tous les résultats de la pensée et de l'activité humaines. La vérité qu'il s'agissait de reconnaître dans la philosophie n'était plus, chez Hegel, une collection de principes dogmatiques tout faits, qu'il ne reste plus, quand on les a découverts, qu'à apprendre par cœur; la vérité résidait désormais dans le processus de la connaissance même, dans le long développement historique de la science qui monte des degrés inférieurs aux degrés supérieurs de la connaissance, mais sans arriver jamais, par la découverte d'une prétendue vérité absolue, au point où elle ne peut plus avancer et où il ne lui reste plus rien d'autre à faire qu'à demeurer les bras croisés et à contempler la vérité absolue acquise. Et cela dans le domaine de la philosophie comme dans tous les autres domaines de la connaissance et de l'activité pratique.
Pas plus que la connaissance, l'histoire ne peut trouver une fin parfaite dans un état idéal parfait de l'humanité ; une société parfaite, un « Etat » parfait sont des choses qui ne peuvent exister que dans l'imagination ; tout au contraire, toutes
les conditions historiques qui se sont succédé ne sont que des étapes transitoires dans le développement sans fin de la société humaine allant de l'inférieur au supérieur. Chaque étape est nécessaire, et par conséquent justifiée pour l'époque et les conditions auxquelles elle doit son origine, mais elle devient caduque et injustifiée envers de nouvelles conditions supérieures qui se développent peu à peu dans son propre sein ; il lui faut faire place à une étape supérieure qui entre à son tour dans le cycle de la décadence et de la mort. De même que la bourgeoisie, au moyen de la grande industrie, de la concurrence et du marché mondial, dissout pratiquement toutes les vieilles institutions stables, vénérables, de même cette philosophie dialectique dissout toutes les notions de vérité absolue, définitive et de conditions humaines absolues qui y correspondent. Il n'y a rien de définitif, d'absolu, de sacré devant elle ; elle montre la caducité de toutes choses et en toutes choses, et rien n'existe pour elle que le processus ininterrompu du devenir et du transitoire, de l'ascension sans fin de l'inférieur au supérieur, dont elle n'est elle-même que le reflet dans le cerveau pensant. Elle a, il est vrai, également son côté conservateur ; elle reconnaît la justification de certaines étapes de développement de la connaissance et de la société pour leur époque et leurs conditions, mais seulement dans cette mesure. Le conservatisme de cette manière de voir est relatif, son caractère révolutionnaire est absolu — le seul absolu, d'ailleurs, qu'elle laisse prévaloir.
Il n'est pas nécessaire de discuter ici la question de savoir si cette manière de voir est en accord complet avec l'état actuel des sciences naturelles, qui font prévoir une fin possible à l'existence de la terre elle-même, mais, par contre, une fin assez certaine de son habitabilité, et qui, par conséquent, attribuent également à l'histoire de l'humanité non seulement un rameau ascendant, mais aussi un rameau descendant. Nous nous trouvons en tout cas encore relativement loin du tournant à partir duquel l'histoire de l'humanité ira en déclinant, et nous ne pouvons pas exiger de la philosophie de Hegel qu'elle s'occupe d'un sujet qu'à son époque les sciences naturelles n'avaient pas encore mis à l'ordre du jour.
Mais ce qu'on peut dire, en fait, c'est que le développement exposé plus haut ne se trouve pas avec cette netteté chez Hegel. C'est une conséquence nécessaire de sa méthode, mais qu'il