‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 33 sur 68 · L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE

n'a jamais tirée lui-même de façon aussi explicite. Et cela pour cette simple raison qu'il était obligé de construire un système, et qu'un système de philosophie doit, selon les exigences traditionnelles, se conclure par une sorte quelconque de vérité absolue. Quelle que soit donc la force avec laquelle Hegel, notamment dans la Logique affirme que cette vérité éternelle n'est autre chose que le processus logique, c'est-à-dire le processus historique lui-même, il se voit cependant contraint de donner à ce processus une fin, précisément parce qu'il est obligé de faire aboutir son système à une fin quelconque. En logique, il peut faire à son tour de cette fin un début, en ce sens qu'ici le point final, l'idée absolue — qui n'est d'ailleurs absolue que parce qu'il ne sait absolument rien nous en dire — «se dessaisit», c'est-à-dire se transforme en la nature, et revient plus tard à elle-même dans l'esprit, c'est-à-dire dans la pensée et dans l'histoire. Mais, à la fin de la philosophie, un tel retour au point de départ n'est possible que par un seul moyen. Notamment, en supposant que la fin de l'histoire consiste en ceci que l'humanité prend connaissance de cette idée absolue, et en déclarant que cette connaissance de l'idée absolue est atteinte dans la philosophie de Hegel. Mais, par là, on proclame comme étant la vérité absolue tout le contenu dogmatique du système de Hegel, ce qui est en contradiction avec sa méthode dialectique, qui dissout tout ce qui est dogmatique ; par là, le côté révolutionnaire de la doctrine de Hegel est étouffé sous le foisonnement de son côté conservateur. Et ce qui est vrai de la connaissance philosophique l'est également de la pratique historique. L'humanité qui a réussi, en la personne de Hegel, à élaborer l'idée absolue, doit pouvoir également dans la pratique réussir à faire passer dans la réalité cette idée absolue. Les exigences politiques pratiques que pose l'idée absolue aux contemporains ne doivent, par conséquent, pas être exorbitantes. Et c'est ainsi que nous trouvons, à la fin de la philosophie du droit, que l'idée absolue doit se réaliser dans cette monarchie représentative que Frédéric-Guillaume III promettait en vain, avec tant d'obstination, à ses sujets, c'est-à-dire, dans une domination des classes possédantes, indirecte, tempérée et modérée, adaptée aux conditions petites-bourgeoises de l'Allemagne de l'époque, à propos de quoi on nous démontre encore, par la voie spéculative, la nécessité de la noblesse.

Les nécessités internes du système suffisent par conséquent à elles seules à expliquer l'éclosion d'une conclusion politique très modérée à l'aide d'une méthode de pensée profondément révolutionnaire. La forme spécifique de cette conclusion provient d'ailleurs du fait que Hegel était Allemand, et qu'il portait derrière la tête, tout comme son contemporain Gœthe, un fragment de perruque à queue de philistin. Gœthe comme Hegel étaient, chacun dans son genre, des Jupiters Olympiens, mais ni l'un ni l'autre ne dépouillèrent complètement le philistin allemand.

Tout cela n'empêchait pas cependant le système de Hegel d'embrasser un domaine incomparablement plus vaste que n'importe quel système précédent et de développer dans ce domaine une richesse de pensée qui étonne encore aujourd'hui. Phénoménologie de l'esprit (que l'on pourrait appeler un parallèle de l'embryologie et de la paléontologie de l'esprit, un développement de la conscience individuelle à travers ses différentes phases, considéré comme une reproduction en raccourci des phases historiques parcourues par la conscience humaine), logique, philosophie de la nature, philosophie de l'esprit, cette dernière mise au point à son tour en ses différentes formes secondaires historiques : philosophie de l'histoire, du droit, de la religion, histoire de la philosophie, esthétique, etc., dans tous ces différents domaines historiques, Hegel travaille à découvrir et à démontrer l'existence du fil du développement qui les relie, et comme il n'était pas seulement un génie créateur, mais aussi un savant d'une érudition encyclopédique, ses travaux dans tous ces domaines font époque. Il est bien évident que, par suite des nécessités du « système », il est assez souvent obligé d'avoir recours à ces constructions arbitraires à propos desquelles ses minuscules adversaires font jusqu'aujourd'hui un tapage aussi effroyable. Mais ces constructions ne sont que le cadre et l'échafaudage de son œuvre ; si l'on ne s'y arrête pas inutilement, si on pénètre plus profondément dans le puissant édifice, on y découvre des trésors innombrables qui conservent encore aujourd'hui toute leur valeur. Chez tous les philosophes, le « système » est précisément ce qui est périssable, justement parce qu'il est issu d'un besoin impérissable de l'esprit humain, le besoin de surmonter toutes les contradictions. Mais toutes ces contradictions, une fois pour toutes supprimées, nous arrivons à la prétendue vérité absolue, l'histoire mondiale est terminée,.

Page 1