‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 39 sur 68 · L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE

du XVIIIe siècle qu'on la rencontre également chez Hegel. Chez ce dernier, la nature, en tant que simple «extériorisation» de l'idée, n'est capable d'aucun développement dans le temps, mais seulement d'une extension de sa diversité dans l'espace, de telle sorte qu'elle établit en même temps, et l'un à côté de l'autre, tous les degrés de développement qu'elle comporte et se trouve condamnée à une perpétuelle répétition des mêmes processus. Et c'est cette absurdité d'un développement dans l'espace, mais en dehors du temps — condition fondamentale de tout développement — que Hegel impose à la nature, au moment même où la géologie, l'embryologie, la physiologie végétale et animale et la chimie organique se développaient et où apparaissaient, sur la base de ces sciences nouvelles, les pressentiments pleins de génie de la théorie ultérieure de l'évolution (par exemple, chez Gœthe et Lamarck). Mais le système l'exigeait ainsi, et force était à la méthode, pour l'amour du système, d'être infidèle à elle-même.

Cette conception antihistorique avait également cours dans le domaine de l'histoire. Ici, la lutte était étroitement confinée contre les survivances du moyen âge. Le moyen âge était considéré comme une simple interruption de l'histoire par mille années de barbarie générale ; les grands progrès du moyen âge — l'extension du territoire culturel européen, les grandes nations viables qui s'y étaient formées côte à côte, enfin, les énormes progrès techniques du XIVe et du XVe siècle, — on ne voyait rien de tout cela. Or, par là on empêchait une compréhension rationnelle du grand enchaînement historique, et l'histoire servait tout au plus de recueil d'exemples et d'illustrations à l'usage des philosophes.

Les vulgarisateurs, qui, de 1850 à 1860, débitaient en Allemagne leur matérialisme, ne dépassèrent en aucune façon le point de vue limité de leurs maîtres. Tous les progrès des sciences naturelles faits depuis lors ne leur servirent que de nouvelles preuves contre la croyance en un créateur, et, en effet, ce n'était pas du tout leur affaire de continuer à développer la théorie. Si l'idéalisme était au bout de son latin et frappé à mort par la révolution de 1848, il eut cependant la satisfaction de voir que le matérialisme était momentanément tombé encore plus bas. Feuerbach avait absolument raison de rejeter toute res-

ponsabilité pour ce matérialisme-là ; seulement il n'avait pas le droit de confondre la doctrine des prédicateurs ambulants du matérialisme avec le matérialisme en général.

Cependant, il y a ici deux remarques à faire. Premièrement, même du temps de Feuerbach, les sciences naturelles étaient encore en plein processus d'intense fermentation qui n'a trouvé sa clarification et son achèvement relatifs qu'au cours des quinze dernières années ; on fournissait de nouveaux matériaux de connaissance en quantité inouïe, mais l'établissement de l'enchaînement et, par conséquent, de l'ordre dans ce chaos de découvertes se bousculant l'une l'autre, n'a été possible que ces tout derniers temps seulement. Assurément, Feuerbach a bien connu de son temps les trois découvertes décisives, celle de la cellule, celle de la transformation de l'énergie et celle de la théorie de l'évolution connue sous le nom de Darwin. Mais comment le philosophe campagnard solitaire aurait-il pu suivre d'une façon suffisante les progrès de la science pour pouvoir apprécier à leur valeur des découvertes que les naturalistes eux-mêmes, ou bien contestaient encore à l'époque, ou ne savaient utiliser d'une façon suffisante ? La faute en incombe uniquement aux conditions lamentables de l'Allemagne de l'époque, par suite desquelles les chaires de philosophie étaient accaparées par des écraseurs de puces éclectiques pleins de subtilité, tandis que Feuerbach, qui les dépassait tous de la hauteur d'une tour, était obligé de s'empaysanner et de s'encroûter dans un petit village. Ce n'est donc pas la faute de Feuerbach si la conception historique de la nature, devenue désormais possible et qui débarrassait de tout ce qu'il y avait d'unilatéral le matérialisme français, lui resta inaccessible.

Mais, secondement, Feuerbach a tout à fait raison de dire que le seul matérialisme des sciences naturelles constitue bien la « base de l'édifice du savoir humain, mais non pas l'édifice luimême ». Car nous ne vivons pas seulement dans la nature, mais également dans la société humaine, et cette dernière, elle aussi, n'a pas moins que la nature l'histoire de son développement et sa science. Il s'agit par conséquent de mettre la science de la société, c'est-à-dire l'ensemble des sciences appelées historiques et philosophiques en accord avec la base matérialiste, et de la reconstruire en s'appuyant sur elle. Mais cela ne fut pas accordé à Feuerbach. Ici, il resta, malgré la « base », enserré dans les

Page 1