L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE
ques et qui gênent d'autant plus que l'auteur, loin de s'en tenir au mode d'expression d'une seule et même école, ou de Feuerbach lui-même, y incorpore encore des expressions des courants prétendument philosophiques les plus différents, notamment de ceux qui sévissent actuellement.
Le développement de Feuerbach est celui d'un hégélien — à vrai dire, jamais complètement orthodoxe — vers le matérialisme, développement qui amène, à un stade déterminé, la rupture totale avec le système idéaliste de son prédécesseur. Finalement s'impose à lui avec une force irrésistible la compréhension que l'existence préterrestre de l'« idée absolue » de Hegel, la « préexistence des catégories logiques » avant l'apparition du monde, n'est rien d'autre qu'une survivance fantastique de la croyance en un créateur supraterrestre, que le monde matériel, perceptible par les sens, auquel nous appartenons nous-mêmes, est la seule réalité, et que notre conscience et notre pensée, si transcendantes qu'elles nous paraissent, ne sont que les produits d'un organe matériel, corporel, le cerveau. La matière n'est pas un produit de l'esprit, mais l'esprit n'est lui-même que le produit supérieur de la matière. C'est là, naturellement, pur matérialisme. Parvenu à ce point, Feuerbach s'arrêta court. Il ne peut surmonter le préjugé philosophique courant, le préjugé concernant non pas la chose, mais le mot matérialisme. Il dit :
«Le matérialisme est pour moi la base de l'édifice de l'être et du savoir humain, mais il n'est pas pour moi ce qu'il est pour le physiologiste, le naturaliste, au sens étroit du mot, par exemple Moleschott, et ce qu'il est nécessairement de leur point de vue spécial, professionnel, à savoir l'édifice lui-même. Je suis complètement d'accord avec le matérialisme en arrière mais non pas en avant. »
Feuerbach confond ici le matérialisme, conception générale du monde reposant sur une certaine interprétation des rapports entre la matière et l'esprit, avec la forme spéciale dans laquelle cette conception du monde s'est exprimée à une étape historique déterminée, à savoir au XVIIIe siècle. Plus encore, il le confond avec la forme plate, vulgaire, sous laquelle le matérialisme du XVIIIe siècle continue à exister aujourd'hui dans la tête des naturalistes et des médecins et fut prêché au cours de la décade 1850-1860 par Buchner,Vogt et Moleschott. Mais, de même que l'idéalisme passa par toute une série de phases de développe-
/jOG FRIEDRICH ENGELS
ment, il en est de même du matérialisme. Avec chaque découverte qui fait époque dans le domaine des sciences naturelles, il lui faut modifier sa forme, et depuis que l'histoire elle-même est soumise à l'étude matérialiste, s'ouvre également ici une nouvelle voie de développement.
Le matérialisme du siècle précédent était avant tout mécaniste, parce que, à cette époque, de toutes les sciences naturelles, seule la mécanique, et encore seulement celle des corps solides célestes et terrestres, bref, la mécanique de la pesanteur, était arrivée à un certain achèvement. La chimie n'existait encore que dans sa forme enfantine, phlogistique. La biologie était encore dans les langes ; l'organisme végétal et animal n'avait encore été étudié que grossièrement et n'était expliqué que par des causes purement mécaniques ; pour les matérialistes du XVIIIe siècle, l'homme était une machine, tout comme l'animal pour Descartes. Cette application exclusive de la mécanique à des phénomènes de nature chimique et organique chez lesquels les lois mécaniques agissaient assurément aussi, mais étaient rejetées à l'arrière-plan par des lois d'ordre supérieur, constitue une étroitesse spécifique, mais inévitable à cette époque, du matérialisme français classique.
La deuxième étroitesse spécifique de ce matérialisme consistait dans son incapacité à considérer le monde en tant que processus, en tant que matière engagée dans un développement historique. Cela correspondait au niveau qu'avaient atteint à l'époque les sciences naturelles et à la façon métaphysique, c'està-dire antidialectique, de philosopher qui en résultait. On savait que la nature était engagée dans un mouvement perpétuel. Mais ce mouvement, d'après la conception de l'époque, décrivait aussi un cercle perpétuel et, par conséquent, ne bougeait jamais de place ; il produisait toujours les mêmes résultats. Cette conception était inévitable à l'époque. La théorie kantienne de la formation du système solaire venait à peine d'être formulée et ne passait encore que pour une simple curiosité. L'histoire de la formation de la terre, la géologie, était encore totalement inconnue, et l'idée que les êtres naturels vivants actuels sont le résultat d'une longue évolution du simple au complexe ne pouvait alors absolument être établie scientifiquement. La conception non historique de la nature était, par conséquent, inévitable. On peut d'autant moins en faire un reproche aux philosophes