‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 49 sur 68 · L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE

tifs d'ordre idéal : ambition, « enthousiasme pour la vérité et la justice », haine personnelle ou encore toutes sortes de lubies purement personnelles. Mais, d'une part, nous avons vu que les nombreuses volontés individuelles qui agissent dans l'histoire entraînent, pour la plupart, des résultats tout à fait différents et souvent directement opposés à ceux que l'on se proposait, et que leurs motifs n'ont par conséquent qu'une importance secondaire pour le résultat final. D'autre part, on peut encore se demander quelles sont à leur tour les forces motrices cachées derrière ces motifs, et quelles sont les causes historiques qui se transforment en ces motifs dans les cerveaux des hommes qui agissent.

Cette question, l'ancien matérialisme ne se l'est jamais posée. C'est pourquoi sa conception de l'histoire, dans la mesure où il en a une, est essentiellement pragmatique, apprécie tout d'après les motifs de l'action, partage les hommes exerçant une action historique en nobles et non-nobles, et constate ensuite ordinairement que ce sont les nobles qui sont les dupes et les non-nobles les vainqueurs, d'où il résulte pour l'ancien matérialisme que l'étude de l'histoire ne nous apprend pas grandchose d'édifiant, et pour nous que, dans le domaine historique, l'ancien matérialisme est infidèle à lui-même parce qu'il prend les forces motrices idéales qui y sont actives pour les causes dernières, au lieu d'examiner ce qu'il y a derrière elles, et quelles sont les forces motrices de ces forces motrices. L'inconséquence ne consiste pas à reconnaître des forces motrices idéales, mais à ne pas remonter plus haut jusqu'à leurs causes déterminantes. La philosophie de l'histoire, par contre, telle qu'elle est représentée notamment par Hegel, reconnaît que les motifs apparents et ceux aussi qui déterminent véritablement les actions des hommes dans l'histoire ne sont pas du tout les causes dernières des événements historiques, et que, derrière ces motifs, il y a d'autres puissances déterminantes qu'il s'agit précisément de rechercher ; mais elle ne les cherche pas dans l'histoire elle-même, elle les importe, au contraire, de l'extérieur, de l'idéologie philosophique, dans l'histoire. Au lieu d'expliquer l'histoire de l'ancienne Grèce par son propre enchaînement interne, Hegel, par exemple, affirme simplement qu'elle n'est rien d'autre que l'élaboration de « formation de la belle individualité », la réalisation de l'« œuvre d'art », comme telle. Il dit, à

cette occasion, beaucoup de belles choses profondes sur les anciens Grecs, mais cela n'empêche que nous ne pouvons plus, nous contenter aujourd'hui d'une telle explication, qui n'est qu'une phrase et rien de plus.

S'il s'agit, par conséquent, de rechercher les forces motrices qui, — consciemment ou inconsciemment et, il faut le dire, très souvent inconsciemment, — se trouvent derrière les mobiles des actions des hommes dans l'histoire et qui constituent en fait les dernières forces motrices de l'histoire, il ne peut pas tant s'agir des motifs des individus, si proéminents soient-ils, que de ceux qui mettent en mouvement de grandes masses, des peuples entiers, et dans chaque peuple, à leur tour, des classes tout entières ; motifs qui les poussent non à des soulèvements passagers à la manière d'un feu de paille qui s'éteint rapidement, mais à une action durable, aboutissant à une grande transformation historique. Approfondir les forces motrices qui se reflètent ici dans l'esprit des masses en action et de leurs chefs — ceux que Ton appelle les grands hommes — en tant que motifs conscients, d'une façon claire ou confuse, directement ou sous une forme idéologique et même divinisée — telle est la seule voie qui puisse nous mener sur la trace des lois qui dominent l'histoire en général et aux différentes époques dans les différents pays. Tout ce qui met les hommes en mouvement doit nécessairement passer par leur cerveau, mais la forme que cela prend dans ce cerveau dépend beaucoup des circonstances. Les ouvriers ne se sont pas le moins du monde réconciliés avec l'exploitation mécanique capitaliste depuis qu'ils ne détruisent plus purement et simplement les machines, comme ils le firent encore en 1848 sur le Rhin.

Mais alors que dans toutes les périodes antérieures, la recherche de ces causes motrices de l'histoire était presque impossible à cause de la complexité et de la dissimulation de leurs rapports avec les répercussions qu'ils exercent, notre époque a tellement simplifié ces rapports que l'énigme a pu être résolue. Depuis le triomphe de la grande industrie, c'est-à-dire au moins depuis les traités de paix de 1815, ce n'est plus un secret pour personne en Angleterre que toute la lutte politique y tournait autour des prétentions à la domination de deux classes: l'aristocratie foncière (landed aristocracy) et la bourgeoisie (middle class). En France, c'est avec le retour des Bourbons

Page 1