L. FEUERBACH ET LA FIN DE LA PHIL. CLASSIQUE ALLEMANDE
nous trouvons que, dans l'histoire moderne la volonté d'Etat est déterminée d'une façon générale par les besoins changeants de la société civile, par la suprématie de telle ou telle classe, en dernière analyse, par le développement des forces productives et des rapports d'échange.
Mais si déjà à notre époque moderne avec ses formidables moyens de production et de communication, l'Etat ne constitue pas un domaine indépendant, avec un développement indépendant, et si, au contraire, son existence comme son développement s'expliquent en dernière analyse par les conditions d'existence économiques de la société, cela doit être encore beaucoup plus vrai de toutes les époques précédentes où la production de la vie matérielle des hommes ne disposait pas encore de ces riches ressources et où, par conséquent, la nécessité de cette production devait exercer une domination plus grande encore sur les hommes. Si l'Etat, encore actuellement, à l'époque de la grande industrie et des chemins de fer, n'est au fond que le reflet, sous une forme condensée, des besoins économiques de , la classe régnant sur la production, il devait l'être encore beaucoup plus à l'époque où une génération humaine étant obligée de consacrer une bien plus grande partie de sa vie entière à la satisfaction de ses besoins matériels en dépendait par conséquent beaucoup plus que nous aujourd'hui. L'étude de l'histoire des époques passées, dès qu'elle s'occupe sérieusement de cet aspect, le confirme surabondamment. Mais cela ne peut évidemment pas être traité ici.
Si rEtat et le droit public sont déterminés par les conditions économiques, il en est évidemment de même aussi pour le droit privé, qui ne fait au fond que sanctionner les rapports économiques normaux dans les conditions données qui existent entre les individus. Mais la forme sous laquelle cela se produit peut être très différente. On peut, comme cela s'est produit en Angleterre en accord avec tout le développement national, conserver en majeure partie les formes du vieux droit féodal, tout en leur donnant un contenu bourgeois, ou même donner directement un nom bourgeois au contenu féodal ; mais on peut également, comme c'a été le cas sur le continent en Europe occidentale, mettre à la base le premier droit mondial d'une société productrice de marchandises, le droit romain, avec son élaboration extraordinairement précise de tous les principaux rap-
ports juridiques existant entre simples possesseurs de marchandises (acheteur et vendeur, créancier et débiteur, contrat, obligation, etc.). On peut, à cette occasion, dans l'intérêt d'une société encore petite-bourgeoise et semi-féodale, soit le ramener simplement par la pratique juridique au niveau de cette société (droit commun) ou, à l'aide de juristes soi-disant éclairés, moralistes, le remanier et en faire un code à part, correspondant à cet état social, code qui, dans ces conditions, sera mauvais même du point de vue juridique (droit prussien). Mais on peut encore, après une grande révolution bourgeoise, élaborer, sur la base, précisément, de ce droit romain, un code de la société bourgeoise aussi classique que le code civil français. Si, par conséquent, les prescriptions du droit bourgeois ne sont que l'expression sous une forme juridique des conditions d'existence économique de la société, cela peut se faire bien ou mal, selon les circonstances.
L'Etat s'offre à nous comme la première puissance idéologique sur l'homme. La société se crée un organisme en vue de la défense de ses intérêts communs contre les attaques intérieures €t extérieures. Cet organisme est le pouvoir d'Etat. A peine né, il se rend indépendant de la société, et cela d'autant plus qu'il devient davantage l'organisme d'une certaine classe et qu'il fait prévaloir directement la domination de cette classe. La lutte de la classe opprimée contre la classe dominante devient nécessairement une lutte politique, une lutte menée d'abord contre la domination politique de cette classe ; la conscience du rapport de cette lutte politique avec sa base économique s'atténue et peut même disparaître complètement. Mais même lorsqu'elle ne disparaît pas complètement chez ceux qui participent à cette lutte, cela se produit presque toujours dans l'esprit des historiens. De toutes les anciennes sources concernant les luttes au sein de la République romaine, Appien est le seul qui nous dise clairement et nettement de quoi il s'agissait en réalité, à savoir de la propriété foncière.
Mais l'Etat, une fois devenu une force indépendante à l'égard de la société, crée, à son tour, une nouvelle idéologie. C'est chez les professionnels de la politique, chez les théoriciens du droit public et notamment chez les juristes du droit privé que disparaît vraiment le rapport avec les faits économiques. Comme, dans chaque cas particulier, force est aux faits économiques