ANGLETERRE
Le livre, que cette édition met de nouveau entre les mains du public allemand, a paru pour la première fois au cours de l'été 1845. Dans ce qu'il a de bon, comme de mauvais, il porte la marque de la jeunesse de l'auteur. J'avais alors vingt-quatre ans ; aujourd'hui j'ai trois fois cet âge, et en relisant ce travail, je trouve que je n'ai pas à en avoir honte le moins du monde. Je ne songe donc nullement à effacer ces marques de jeunesse de mon ouvrage. Je le présente sans changement au lecteur. Je n'ai fait que reprendre avec plus de précision, quelques passages peu clairs et qu'ajouter çà et là une courte note de bas de page, accompagnée de la date (1892).
Quant au destin de ce livre, je mentionnerai seulement qu'il parut en 1887 à New York en traduction anglaise (par Mme Florence Kelley-Wischnewetzky) et que cette traduction fut réédité en 1892, à Londres, chez Swan Sonnenschein et Cie. La préface de l'édition américaine est à la base de la préface de l'édition anglaise ; cette dernière est à la base de la présente préface de l'édition allemande. La grande industrie moderne uniformise les rapports économiques des pays dont elle s'empare à un point tel que je ne saurais dire au lecteur allemand autre chose que ce que j'ai déjà dit aux lecteurs américains et anglais.
L'état de choses décrit dans ce livre appartient aujourd'hui — du moins en ce qui concerne l'Angleterre — en grande partie au passé. Si elle ne figure pas expressément dans les manuels
officiels, il y a pourtant une loi de l'économie politique moderne qui veut que, plus la production capitaliste se développe, moins elle peut s'en tenir aux petites combinaisons, aux escroqueries et aux tromperies dérisoires, qui caractérisent ses débuts. Les astuces mesquines du juif polonais, représentant le commerce européen à son degré le plus bas, ces ruses qui lui rendaient dans son pays de si estimables services et dont l'usage était làbas si répandu, ne lui servent plus de rien dès qu'il arrive à Hambourg ou Berlin. De même, le commissionnaire, juif ou chrétien, venant de Berlin ou de Hambourg, qui arrivait à la Bourse de Manchester, a dû, en tout cas il n'y a pas tellement longtemps, faire cette découverte : pour acheter à bon marché du fil ou du tissu, il lui fallait, avant tout, abandonner ces manœuvres et ces trucs misérables — un tantinet plus raffinés il est vrai — qui passaient dans son pays pour être le nec plus ultra de l'habileté en affaires. Certes, bien des choses ont dû changer en Allemagne aussi, avec les progrès de la grande industrie, et en particulier depuis le Iéna industriel de Philadelphie1, le vieux principe des philistins allemands qui affirmaient : « Les gens doivent sans doute trouver agréable de se voir expédier d'abord de bons échantillons, puis de la mauvaise marchandise », a dû tomber en discrédit. Et de fait, ces astuces et ces roueries ne payent plus sur un grand marché, où le temps est de l'argent, et où s'établit un certain niveau de moralité commerciale, non pas par enthousiasme vertueux, mais simplement pour ne pas perdre inutilement son temps et sa peine. Et il en est allé de même en Angleterre dans les relations entre l'industriel et ses ouvriers.
Le nouvel essor des affaires, après la crise de 1847, fut le début d'une nouvelle ère industrielle. L'abolition des lois sur les céréales et les autres réformes qui en furent la conséquence nécessaire, laissèrent les coudées franches à l'industrie et au commerce anglais. Immédiatement après se produisit la découverte des champs aurifères de Californie et d'Australie. Les marchés coloniaux augmentèrent de plus en plus leur capacité d'absorption des produits industriels anglais. Le métier à tisser mécanique du Lancashire fit disparaître une fois pour toutes
1 En 1876, à Philadelphie eut lieu une exposition industrielle universelle. (N.R.)
des millions de tisserands indiens travaillant à la main. La Chine fut de plus en plus ouverte au commerce. Mais c'est l'Amérique qui, prenant la tête, se développa avec une rapidité inouïe même pour ce pays coutumier de progrès gigantesques. Et l'Amérique — ne l'oublions pas — n'était précisément à cette époque qu'un marché colonial, le plus grand de tous, c'està-dire un pays qui fournissait des produits bruts et importait de l'extérieur — ici d'Angleterre — des produits industriels.
Mais il advint en outre, que les moyens de communication mis en service à la fin de la période précédente — chemins de fer et cargos à vapeur transocéaniques — furent désormais utilisés à une échelle internationale et réalisèrent ainsi ce qui n'avait jusqu'alors existé qu'à l'état d'ébauche : le marché mondial. Ce marché mondial consistait à cette époque en un certain nombre de pays principalement ou exclusivement agricoles, groupés autour d'un grand centre industriel : l'Angleterre. L'Angleterre consommait la majeure partie du surplus de leurs produits bruts, et leur fournissait en revanche la majeure partie des produits industriels dont ils avaient besoin. Rien d'étonnant par conséquent, que le progrès industriel de l'Angleterre fût colossal et inouï, à telle enseigne que l'état où elle se trouvait en 1844 nous apparaît aujourd'hui, par comparaison, dérisoire et presque primitif.
Mais à mesure que se dessinait ce progrès, la grande industrie faisait — semble-t-il — plus grand cas de la morale. La concurrence entre fabricants, au moyen de petits vols commis au préjudice des ouvriers, ne payait plus ; le grand commerce abandonnait définitivement ce procédé misérable de gagner de l'argent ; le fabricant millionnaire avait mieux à faire que de perdre son temps à des trucs aussi mesquins. Ils étaient bons tout au plus pour de petits grippe-sous contraints de se jeter sur le moindre argent, pour ne pas être victimes de la concurrence. C'est ainsi que disparut des districts industriels, le « Truck System i ». La loi des dix heures et toute une série de réformes moins importantes furent votées — toutes mesures qui étaient une injure à l'esprit du libre-échange et à la concurrence effrénée, mais qui parallèlement accroissaient encore la supériorité
à se
1 Système qui consistait à payer les ouvriers en nature, en les obligeant fournir dans les magasins ouverts par les industriels. (N.R.)
des colosses capitalistes vis-à-vis de leurs concurrents moins favorisés en affaires.
Ce n'est pas tout. Plus une entreprise industrielle est grande, plus ses ouvriers sont nombreux, et plus le dommage et la gêne pour la marche de l'affaire sont importants à chaque conflit éclatant entre patron et ouvriers. C'est de là que naquit un nouvel état d'esprit chez les industriels, en particulier chez les plus importants. Ils apprirent à éviter des conflits inutiles, à s'accommoder de l'existence et de la puissance des trade-unions, et enfin, même à découvrir dans les grèves — à condition qu'elles soient déclenchées au bon moment — un moyen efficace pour réaliser leurs propres desseins. Ainsi advint-il que les plus grands industriels, jadis chefs de guerre dans la lutte contre la classe ouvrière, étaient maintenant les premiers à lancer des appels à la concorde et l'harmonie. Et ceci pour de très bonnes raisons.
C'est que toutes ces concessions à la justice et à l'amour du prochain n'étaient en réalité que des moyens d'accélérer la concentration du capital entre les mains de quelques-uns et d'écraser les concurrents plus modestes qui ne sauraient vivre sans les gains extraordinaires dont nous parlions. Pour ces quelques capitalistes, les escroqueries annexes de jadis n'avaient pas seulement perdu toute valeur, elles faisaient à présent directement obstacle aux affaires d'envergure. Et c'est ainsi que le développement de la production capitaliste seul a suffi — du moins dans les secteurs? pilotes de l'industrie, car dans les branches moins importantes ce n'est pas du tout le cas — à supprimer tous ces maux secondaires qui, au début, aggravaient le sort de l'ouvrier. Et c'est ainsi qu'apparaît de plus en plus au premier plan ce fait essentiel : on ne doit pas rechercher la cause de la misère de la classe ouvrière dans ces défauts secondaires, mais bien dans le système capitaliste lui-même. Le travailleur vend au capitaliste sa force de travail pour une certaine somme par jour. Au bout de quelques heures de travail il a reproduit la valeur de cette somme. Mais son contrat de travail exige qu'il continue à trimer encore un certain nombre d'heures pour accomplir sa journée de travail. Or, la valeur qu'il produit au cours de ces heures de travail supplémentaire est de la plusvalue, qui ne coûte rien au capitaliste, mais qui n'en glisse pas moins dans sa poche. Telle est la base du système qui divise de plus en plus la société civilisée : d'un côté, quelques Rotschild
et Vanderbilt, possesseurs de tous les moyens de production et de subsistance, de l'autre, une masse énorme de travailleurs salariés, ne possédant rien d'autre que leur force de travail. Et que ce résultat ne soit pas imputable à tel ou tel grief secondaire, mais uniquement au système lui-même, ce fait, le développement du capitalisme en Angleterre même, l'éclairé aujourd'hui d'une lumière fort crue.
Ce n'est pas tout. Les épidémies répétées de choléra, fièvre typhoïde, variole, etc., ont fait comprendre au bourgeois britannique la nécessité urgente d'assainir ses villes, s'il ne veut pas être, lui et sa famille, victime de ces fléaux. En conséquence, les anomalies les plus criantes décrites dans ce livre sont aujourd'hui éliminées ou tout au moins rendues moins choquantes. On a mis en place ou amélioré des systèmes d'égoûts, de larges enfilades de rues traversent bien des quatriers comptant parmi les pires des « mauvais quartiers ». La « Petite Irlande x », a disparu, prochainement ce sera le tour des « Seven Dials 2 ». Mais qu'est-ce que cela signifie ? Des districts entiers dont je pouvais encore faire en 1844 une description presque idyllique, sont tombés maintenant, en raison de l'extension des cités, dans le même état de décrépitude, d'inhabitabilité, de misère ; certes, on ne tolère plus les cochons ni les tas d'ordures. La bourgeoisie a fait encore des progrès dans l'art de dissimuler le malheur de la classe ouvrière. Mais en ce qui concerne les habitations ouvrières aucun progrès important n'a été accompli : ce fait, est amplement démontré par le rapport de la commission royale : « On the Housing of the Poor 3 » de 1885. Et il en va de même pour tout le reste. Les décrets de police se multiplient tout autant que les ronces ; mais ils ne peuvent qu'endiguer la misère des ouvriers, ils ne peuvent la supprimer.
Cependant, tandis que l'Angleterre a laissé derrière elle ce stade juvénile de l'exploitation capitaliste que j'ai décrit, d'autres pays viennent de l'atteindre. La France, l'Allemagne et surtout l'Amérique sont les rivaux menaçants qui, comme je le prévoyais en 1844, battent de plus en plus en brèche le monopole industriel de l'Angleterre. Leur industrie est jeune, comparée à
1 A l'époque, un des quartiers ouvriers les plus misérables de Manchester. (N.R.)
2 Quartier ouvrier à Londres. (N.R.)
3 Les conditions de logement des pauvres. (N.R.)
celle de l'Angleterre, mais elle progresse avec une bien plus grande rapidité et est parvenue aujourd'hui approximativement au même degré de développement que l'industrie anglaise en 1844. En ce qui concerne l'Amérique, le parallèle est particulièrement frappant. Il est vrai que le décor où vit la classe ouvrière américaine est très différent, mais là-bas régnent les mêmes lois économiques et les résultats, s'ils ne sont pas identiques sous tous les rapports, doivent cependant nécessairement être du même ordre. Aussi, observons-nous en Amérique, les mêmes luttes pour une journée de travail plus courte et fixée par la loi, en particulier pour les femmes et les enfants travaillant en usine ; nous voyons fleurir le système du « truck » et le système du « cottage », dans les districts ruraux ; les capitalistes — les « bosses » — et leurs représentants, les utilisent comme moyen de domination sur les travailleurs. Lorsque en 1886, je reçus les journaux américains qui rendaient compte des grandes grèves des mineurs de Pennsylvanie, dans le district de Connelsville, j'eus le sentiment de lire ma propre relation du soulèvement des mineurs de charbon dans le nord de l'Angleterre, en 1844. Même façon de voler les ouvriers au moyen de mesures falsifiées, même système de « truck », même tentative de briser la résistance des mineurs par l'ultime et écrasant moyen des capitalistes : en expulsant les ouvriers de leurs logements, qui appartiennent à l'Administration des Mines.
Pas plus ici que dans les éditions anglaises, je n'ai tenté d'adapter ce livre à l'état de choses actuel, c'est-à-dire d'énumérer en détail les changements intervenus depuis 1844. Et cela pour deux raisons. Premièrement, il m'aurait fallu doubler le volume de ce livre. Et deuxièmement, le premier tome du Capital de Marx fournit une description détaillée de la situation de la classe ouvrière anglaise aux environs de 1865, c'est-à-dire à l'époque où la prospérité industrielle britannique connut son apogée. J'aurais donc dû répéter ce que Marx avait déjà dit.
Il est à peine besoin de faire remarquer que le point de vue théorique général de ce livre — sur le plan philosophique, économique et politique — ne coïncide pas exactement avec ma position actuelle. En 1844 n'existait pas encore ce socialisme international moderne, dont surtout et presque exclusivement les travaux de Marx devaient faire entre-temps une véritable science. Mon livre ne représente qu'une des phases de son déve-
loppement embryonnaire. Et tout comme l'embryon humain, aux degrés primitifs de son développement, continue toujours à reproduire les rangées d'ouïes de nos ancêtres les poissons, ce livre révèle partout une des origines du socialisme moderne, un de ses ancêtres : la philosophie classique allemande. C'est ainsi que j'insiste, surtout à la fin, sur l'affirmation que le communisme n'est pas simplement la doctrine du parti de la classe ouvrière, mais une théorie dont le but final est de libérer l'ensemble de la société, y compris les capitalistes eux-mêmes, des conditions sociales actuelles qui l'étouffent. C'est exact dans l'abstrait, mais en pratique c'est absolument inutile et parfois pire. Tant que les classes possédantes, non seulement n'éprouveront aucun besoin de libération, mais encore s'opposeront de toutes leurs forces à la libération des travailleurs par eux-mêmes, la classe ouvrière se verra contrainte d'entreprendre et de réaliser seule la révolution sociale. Les bourgeois français de 1789 proclamaient eux aussi, que la libération de la bourgeoisie signifiait l'émancipation de tout le genre humain ; mais la noblesse et le clergé se refusaient à l'admettre ; cette affirmation — bien qu'elle fût à cette époque, à considérer la féodalité, une vérité historique abstraite indéniable — - dégénéra bientôt en formule purement sentimentale et se volatilisa totalement dans l'embrasement des luttes révolutionnaires. Aujourd'hui, il y a pas mal de gens qui, du haut de leur point de vue impartial, prêchent aux ouvriers un socialisme s'élevant au-dessus des oppositions de classes et des luttes de classes. Mais ce sont ou bien des novices qui ont encore énormément à apprendre, ou alors les pires ennemis des travailleurs, des loups déguisés en brebis.
Dans le texte, la durée du cycle des grandes crises industrielles est fixée à cinq ans. C'était en effet la périodicité qui semblait résulter de la marche des événements de 1825 à 1842. Mais l'histoire de l'industrie de 1842 à 1868 a démontré que la période réelle est de dix ans, que les crises intermédiaires étaient de nature secondaire et ont de plus en plus disparu depuis 1842. Depuis 1868, les choses se sont à nouveau modifiées, nous en reparlerons plus loin.
Je ne me suis pas avisé de supprimer dans le texte les nombreuses prophéties, en particulier celle d'une révolution sociale imminente en Angleterre, que m'inspirait alors mon ardeur juvénile. Je n'ai aucune raison de chercher à nous parer —
moi et mon œuvre — de qualités que nous n'avions pas alors. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas que bien de ces prophéties ne se soient pas réalisées, mais plutôt que tant d'autres se soient avérées justes et que la période critique pour l'industrie anglaise — conséquence de la concurrence continentale et surtout américaine — que je prévoyais certes alors dans un avenir beaucoup trop rapproché, soit effectivement arrivée. Sous ce rapport, je me sens obligé de mettre le livre en accord avec l'état actuel des choses. C'est ce que je fais en reproduisant ici un article qui parut en anglais dans le Commonweal de Londres, du 1er mars 1885, et en allemand dans la Neue Zeit en juin de la même année (cahier 6).
« Il y a quarante ans, l'Angleterre était à la veille d'une crise, que seule la violence semblait appelée à résoudre. Le rapide et gigantesque développement de l'industrie avait dépassé de beaucoup l'extension des marchés extérieurs et l'accroissement de la demande. Tous les dix ans, la marche de la production était interrompue brutalement par une crise économique générale, à laquelle succédaient après une longue période de dépression chronique, quelques courtes années de prospérité pour finir toujours par une surproduction fiévreuse et finalement par une nouvelle catastrophe. La classe des capitalistes réclamait à cor et à cri le libre commerce des céréales et menaçait de l'obtenir par la force, en renvoyant les populations citadines affamées dans les contrées campagnardes dont elles étaient originaires ; mais comme le disait John Bright, « non pas comme indigents qui mendient du pain, mais comme une armée qui prend ses quartiers en territoire ennemi ». Les masses ouvrières des villes réclamaient leur part du pouvoir politique — la Charte du peuple ; elles étaient soutenues par la majorité des petits bourgeois et la seule différence qui les séparait, portait sur la question de savoir si on devait obtenir la mise en application de la Charte par la violence, ou la légalité. C'est alors que survint la crise économique de 1847 et la famine irlandaise, et avec elles, la perspective d'une révolution.
« La révolution française de 1848 sauva la bourgeoisie anglaise. Les proclamations socialistes des ouvriers français victorieux, effrayèrent la petite bourgeoisie anglaise et désorganisèrent le mouvement des ouvriers anglais qui se développait dans un cadre plus étroit, mais plus directement pratique. Au
moment même où le chartisme devait déployer toute sa vigueur, il s'effondra de l'intérieur, avant même de s'écrouler extérieurement, le 10 avril 1848. L'activité politique de la classe ouvrière fut reléguée à l'arrière-plan. La classe capitaliste avait vaincu sur toute la ligne.
«La réforme parlementaire de 1831 représentait la victoire de la classe capitaliste dans son ensemble sur l'aristocratie foncière. L'abolition des droits de douane sur les céréales fut la victoire des capitalistes industriels non seulement sur la grande propriété foncière, mais en outre, sur les fractions de capitalistes dont les intérêts étaient plus ou moins identiques ou liés à ceux de la propriété foncière : banquiers, gens de bourse, rentiers, etc. Le libre-échange signifia le bouleversement de toute la politique (intérieure et extérieure) financière et commerciale de l'Angleterre conformément aux intérêts des capitalistes industriels, de la classe qui représentait maintenant la nation. Et cette classe se mit sérieusement à la besogne. Tout obstacle à la production industrielle fut impitoyablement écarté. Les tarifs douaniers et tout le système des impôts furent entièrement refondus. Tout fut soumis à un impératif unique, mais de la plus haute importance pour les capitalistes industriels : abaisser les prix de toutes les matières premières, et particulièrement de toutes les denrées destinées à la classe ouvrière, produire des matières premières et maintenir à un niveau peu élevé — sinon abaisser — les salaires. L'Angleterre devait devenir « l'atelier du monde » ; tous les autres pays devaient devenir pour l'Angleterre ce qu'était déjà l'Irlande : des marchés pour ses produits industriels, des sources d'approvisionnement en matières premières et en denrées alimentaires. L'Angleterre, grand centre industriel d'un monde agricole, entouré d'un nombre toujours croissant de satellites producteurs de blé et de coton, tournant autour du soleil industriel ! Quelle grandiose perspective !
« Les capitalistes industriels s'attelèrent à la réalisation de ces hautes visées avec ce bon sens vigoureux et ce mépris des principes périmés, qui les ont toujours distingués de leurs concurrents philistins de notre continent. Le chartisme était à l'agonie. Le retour de la prospérité économique — fait normal et qui allait presque de soi, — une fois épuisées les conséquences du krach de 1847, fut mis exclusivement au compte du libre-
échange. Ces deux circonstances avaient fait de la classe ouvrière anglaise, sur le plan politique, l'appendice du « grand parti libéral », parti dirigé par les industriels. Il s'agissait de conserver à jamais cet avantage acquis. Et l'opposition des chartistes, non pas au libre-échange, mais à la volonté de faire de ce problème la seule question vitale pour la nation, avait appris aux industriels, leur faisait comprendre chaque jour davantage, que la bourgeoisie ne parviendrait jamais à dominer politiquement et socialement la nation, autrement qu'avec l'aide de la classe ouvrière. C'est ainsi que peu à peu, l'attitude réciproque des deux classes se modifia. La législation sur les fabriques, jadis croque-mitaine de tous les industriels, non seulement ils l'observèrent de bon gré, mais encore retendirent plus ou moins à toute l'industrie. Les trade-unions, réputées récemment encore ouvrage diabolique, furent désormais cajolées et protégées par les industriels comme institutions hautement légitimes et moyen utile de propager parmi les travailleurs de sains enseignements économiques. Les grèves mêmes, déclarées illégales avant 1848, furent jugées tout à fait utiles à l'occasion, particulièrement quand Messieurs les industriels les avaient provoquées eux-mêmes au moment adéquat. Des lois qui avaient ravi au travailleur l'égalité en droit avec son employeur, au moins les plus révoltantes, furent abolies. Et cette Charte du peuple, jadis si redoutable, devint, pour l'essentiel, le programme politique de ces mêmes industriels, qui s'y étaient opposés jusqu'alors. La suppression du cens électoral et le vote à bulletin secret sont institués par la loi. Les réformes parlementaires de 1867 et 1884 ressemblent déjà nettement au suffrage universel, du moins tel qu'il existe actuellement en Allemagne; le découpage en circonscriptions électorales que discute actuellement le Parlement, crée des circonscriptions égales, en gros du moins pas plus inégales qu'en France ou en Allemagne. Des indemnités parlementaires et le raccourcissement de la durée du mandat, à défaut de Parlements élus tous les ans, se profilent comme les conquêtes d'un avenir prochain ; et malgré tout, certains avancent que le chartisme est mort.
«La révolution de 1848, comme nombre de celles qui la précédèrent, a connu d'étranges destins. Les mêmes gens qui l'écrasèrent, sont devenus, selon le mot de Marx, ses exécuteurs testamentaires. Louis-Napoléon fut contraint de créer une Italie
unie et indépendante, Bismarck fut contraint de faire en Allemagne une révolution à sa manière et de rendre à la Hongrie une certaine indépendance et les industriels anglais n'ont rien de mieux à faire que de donner force de loi à la Charte du peuple.
« Les effets de cette domination des capitalistes industriels, furent pour l'Angleterre, au début, stupéfiants. Les affaires prirent un nouvel essor et une extension inouïe, même dans ce berceau de l'industrie moderne. Les résultats considérables obtenus grâce à la vapeur et aux machines furent réduits à néant en comparaison du puissant essor que connut la production de 1850 à 1870, des chiffres impressionnants qu'atteignirent l'exportation et l'importation, l'amoncellement de richesses entre les mains des capitalistes et la concentration de force de travail humain réalisée dans les villes géantes. Certes, le progrès fut interrompu comme précédemment par le retour d'une crise tous les dix ans ; en 1857, tout comme en 1866 ; mais on considérait ces à-coups comme des événements naturels inéluctables par lesquels il faut bien passer et qui finissent par se régler.
« Et la situation de la classe ouvrière durant cette période ? Il y eut des améliorations provisoires, même pour la grande masse. Mais cette amélioration fut constamment ramenée à l'ancien niveau par l'afflux de la grande foule de la réserve des travailleurs sans emploi, par les nouvelles machines, rejetant continuellement des travailleurs hors du circuit et par l'arrivée des ouvriers agricoles, remplacés eux aussi de plus en plus par les machines.
« On ne constate d'amélioration durable du niveau de vie que dans deux secteurs protégés de la classe ouvrière. En premier lieu, celui des ouvriers d'usine. La fixation légale à leur avantage, d'une journée de travail normale, sur des bases au moins relativement rationnelles, leur a permis de rétablir à peu près leur constitution physique, et leur a conféré une supériorité morale renforcée encore par leur concentration locale. Leur situation est, à n'en point douter, meilleure qu'avant 1848. La meilleure preuve en est que, sur dix grèves qu'ils mènent, neuf sont provoquées par les industriels eux-mêmes dans leur propre intérêt, comme seul moyen de limiter la production. Vous n'amènerez jamais les industriels à s'entendre tous pour réduire le temps de travail, quelque invendables que soient leurs
produits. Mais amenez les ouvriers à faire grève, et les capitalistes ferment leurs usines jusqu'au dernier.
« En second lieu, les ouvriers des grandes trade-unions. Ce sont les organisations des secteurs industriels où le travail d'hommes adultes est seul utilisable ou prédominant. Ni la concurrence du travail des femmes ou des enfants ni celle des machines n'ont été jusqu'à présent en mesure de briser leur puissance organisée. Les mécaniciens, charpentiers et menuisiers, ouvriers du bâtiment, constituent chacun pour soi une force, à telle enseigne, qu'ils peuvent même — comme le font les ouvriers du bâtiment — résister victorieusement à la mise en service de machines. Leur situation s'est, sans aucun doute, remarquablement améliorée depuis 1848. La meilleure preuve en est que depuis plus de quinze ans, ce ne sont pas seulement leurs employeurs qui sont satisfaits d'eux, mais eux-mêmes qui sont également très contents de leurs employeurs. Ils constituent une aristocratie à l'intérieur de la classe ouvrière ; ils sont parvenus à conquérir une situation relativement confortable et cette situation ils l'acceptent comme définitive. Ce sont les travailleurs modèles des sieurs Leone Levi et Giffen (et aussi de ce bon bourgeois de Lujo Brentano) et en fait, ils sont très gentils et nullement intraitables pour un capitaliste en particulier et pour la classe capitaliste en général.
« Mais en ce qui concerne la grande masse des travailleurs, leur degré de misère et d'insécurité est tout aussi bas aujourd'hui, sinon pire, que jamais. Les quartiers-Est de Londres sont un marais stagnant de misère, de désespoir et de famine, qui ne cesse de s'étendre — lorsque les hommes ne travaillent pas — d'avilissement moral et physique — lorsque les hommes travaillent. Et il en va de même dans toutes les autres grandes villes, la minorité privilégiée des ouvriers exceptée, et il en va de même dans les villes de moindre importance et dans les districts agricoles. La loi qui réduit la valeur de la force de travail aux subsistances indispensables pour vivre, et celle qui, en règle générale, abaisse le prix moyen de la force de travail à la quantité minimum de ces subsistances, ces deux lois agissent sur la classe ouvrière avec la force irrésistible d'une machine automatique qui l'écrase entre ses rouages.
« Telle était donc la situation qu'avaient créée la politique du libre-échange de 1847 et vingt années de règne des capitalis-
tes industriels. Mais alors un tournant se dessina. A la crise de 1866, succéda bien un bref et léger essor commercial vers 1873, mais il ne dura pas. En effet, à l'époque où elle aurait dû se produire, en 1877 ou 1878, nous n'avons pas subi de crise véritable, mais nous vivons depuis 1876 dans un état de marasme chronique qui affecte tous les secteurs essentiels de l'industrie. Ni la catastrophe totale, ni l'ère de prospérité, depuis longtemps désirée que nous pensions pouvoir atteindre aussi bien avant qu'après le krach, ne veulent se produire. Une lourdeur mortelle, un engorgement chronique de tous les marchés pour toutes les affaires, telle est la situation que nous connaissons depuis bientôt dix ans. Pourquoi en est-il ainsi ?
« La théorie du libre-échange avait été fondée sur cette hypothèse : l'Angleterre devait devenir le seul grand centre industriel d'un monde agricole et les faits ont démenti complètement cette hypothèse. Les conditions de l'industrie moderne, énergie produite par la vapeur et le machinisme, peuvent être créées partout où il existe du combustible et en particulier du charbon ; et d'autres pays que l'Angleterre possèdent du charbon : la France, la Belgique, l'Allemagne, l'Amérique et même la Russie. Et les gens de ces pays-là n'ont pas été d'avis que leur intérêt fût de se muer en métayers crève-la-faim à la mode irlandaise, uniquement pour la plus grande gloire et richesse des capitalistes anglais. Ils se mirent à produire des objets fabriqués, non seulement pour eux-mêmes, mais encore pour le reste du monde, et la conséquence, c'est que le monopole industriel détenu par l'Angleterre durant presque un siècle, est maintenant irrémédiablement brisé.
« Cependant, le monopole industriel anglais est le pivot du système social anglais d'aujourd'hui. Même durant la période où ce monopole existait, les marchés ne pouvaient suivre le rythme de l'accroissement de la productivité de l'industrie anglaise ; conséquence : les crises décennales. Et actuellement, les nouveaux marchés deviennent chaque jour si rares qu'on se voit obligé d'imposer, même aux nègres du Congo, la civilisation que représentent les cotonnades de Manchester, les poteries du Staffordshire et les articles sidérurgiques de Birmingham. Qu'adviendra-t-il, si des denrées continentales, et en particulier américaines, affluent en quantité croissante, si la part du lion qui revient encore actuellement aux usines anglaises dans
l'approvisionnement du monde, se réduit d'année en année ? Réponds, ô panacée du libre-échange !
«Je ne suis pas le premier à évoquer cette éventualité. En 1883 déjà, lors de la réunion à Southport, de la British Association, M. Inglis Palgrave, président de la commission économique, a bel et bien dit qu'en Angleterre, le temps des grands profits était révolu, et qu'une pause était survenue dans le développement de divers grands secteurs industriels. On pourrait presque affirmer que l'Angleterre va en arriver à une certaine stagnation.
« Mais comment tout cela finira-t-il ? La production capitaliste ne peut pas se stabiliser, il lui faut s'accroître et se développer, sinon elle est condamnée à périr. Déjà à l'heure actuelle, le simple fait de restreindre la part du lion que s'adjugeait l'Angleterre dans l'approvisionnement du marché mondial se traduit par un arrêt des affaires, provoquant de la misère, un excès de capitaux d'un côté, un excès de travailleurs sans emploi de l'autre. Que sera-ce, lorsque l'accroissement de la production annuelle sera complètement arrêté ? C'est là le talon d'Achille de la production capitaliste. Sa condition vitale c'est la nécessité d'une extension permanente ; et cette extension permanente devient maintenant impossible. La production capitaliste aboutit à une impasse. Chaque année rapproche l'Angleterre de cette alternative : c'est la nation ou la production capitaliste qui vont périr. — Laquelle des deux devra y passer?
« Et la classe ouvrière ? Si elle eut à subir une telle misère, même au moment de l'extension inouïe du commerce et de l'industrie de 1848 à 1868, si même à cette époque, sa grande masse ne connut dans le meilleur cas qu'une amélioration passagère, tandis que seule une petite minorité privilégiée et protégée jouissait d'avantages durables, que sera-ce si cette période brillante s'achève définitivement, si cette stagnation actuelle écrasante, non seulement s'aggrave, mais encore si cette aggravation, si cet écrasement étouffant devient l'état normal, durable de l'industrie anglaise ?
« La vérité, la voici : tant que le monopole industriel anglais a subsisté, la classe ouvrière anglaise a participé jusqu'à un certain point aux avantages de ce monopole. Ces avantages furent très inégalement répartis entre ses membres ; la minorité
privilégiée en encaissa la plus grande part, mais même la grande masse en recevait sa part, du moins de temps à autre et pour une certaine période. Et c'est la raison pour laquelle, il n'y a pas eu en Angleterre de socialisme depuis la mort de l'owenisme. Avec l'effondrement de ce monopole, la classe ouvrière anglaise perdra cette position privilégiée. Elle se verra alignée un jour — y compris la minorité dirigeante et privilégiée — au niveau des ouvriers de l'étranger. Et c'est la raison pour laquelle le socialisme reparaîtra en Angleterre. »
Voilà pour l'article de 1885. Dans la préface anglaise du 11 janvier 1892, je poursuivais :
« J'ai peu de choses à ajouter à cette description de la situation, telle qu'elle réapparaissait en 1885. Il est inutile de dire qu'« aujourd'hui le socialisme est reparu effectivement en Angleterre » ; il y en a en quantité : socialisme de toutes nuances, socialisme conscient ou inconscient, socialisme en prose et en vers, socialisme de la classe ouvrière et de la bourgeoisie. Car vraiment, ce monstre horrible, le socialisme, ne s'est pas contenté de devenir respectable, il a déjà endossé une tenue de soirée, et il s'installe nonchalamment sur les causeuses des salons. Cela prouve une nouvelle fois de quelle inconstance incurable est affligé ce terrible despote de la bonne société : l'opinion publique de la bourgeoisie — et cela justifie une fois de plus le mépris que nous autres, socialistes de la génération précédente, avons constamment nourri à l'endroit de cette opinion publique. Mais par ailleurs, nous n'avons pas de raison de nous plaindre de ce nouveau symptôme.
« Ce que je tiens pour beaucoup plus important que cette mode passagère, qui consiste, dans les milieux bourgeois, à faire étalage de ce pâle délayage de socialisme et même pour plus important que le progrès accompli en général par le socialisme en Angleterre, c'est le réveil des quartiers-Est de Londres. Ce camp immense de la misère n'est plus la mare stagnante qu'il était encore il y a six ans. Les quartiers-Est ont secoué leur désespoir paralysant ; ils sont revenus à la vie, et sont devenus le berceau du « nouvel unionisme », c'est-à-dire de l'organisation de la grande masse des travailleurs « non qualifiés ». Certes, cette organisation adopte à maints égards la forme des anciennes unions de travailleurs « qualifiés » ; mais son carac-
1ère en est profondément différent. Les anciennes unions conservent les traditions de l'époque où elles avaient été fondées ; elles considèrent le système du salariat comme un fait définitif donné une fois pour toutes, qu'elles peuvent au mieux adoucir un peu dans l'intérêt de leurs membres ; les nouvelles unions par contre, ont été créées à une époque où la croyance en la pérennité du salariat était déjà profondément ébranlée. Leurs fondateurs et promoteurs étaient, ou des socialistes conscients, ou bien des socialistes sentimentaux ; les masses qui affluaient vers elles et qui font leur force, étaient grossières, négligées, regardées de haut par l'aristocratie de la classe ouvrière. Mais elles ont cet avantage immense : leurs cœurs sont encore un terrain vierge, tout à fait exempts de cette « respectabilité » des préjugés bourgeois, héréditaires, qui égarent l'esprit des « vieux unionis* tes » dont la situation est meilleure. Et c'est ainsi que nous voyons maintenant ces nouvelles unions s'emparer d'une façon générale de la direction du mouvement ouvrier et prendre de plus en plus en remorque les riches et fières « vieilles » unions.
Sans aucun doute, les gens des quartiers de l'Est ont commis d'énormes gaffes, mais leurs prédécesseurs en ont fait aussi, et aujourd'hui encore, les socialistes doctrinaires qui font la grimace en parlant d'eux en commettent aussi. Une grande classe, tout comme une grande nation, ne s'instruit jamais plus vite que par les conséquences de ses propres erreurs. Et en dépit de toutes les erreurs possibles passées, présentes et à venir, ce réveil des quartiers de l'Est de Londres est l'un des plus grands et plus féconds événements de cette fin de siècle * et je suis heureux et fier de l'avoir vécue. »
Depuis le moment où j'ai rédigé ces lignes, la classe ouvrière anglaise a fait de nouveau un grand pas en avant. Les élections au Parlement, qui ont eu lieu il y a quelques jours, ont fait savoir en bonne et due forme aux deux partis officiels, aussi bien aux conservateurs qu'aux libéraux, qu'il leur faut maintenant compter les uns et les autres avec un troisième parti : le parti ouvrier. Celui-ci n'est encore qu'en formation; ses éléments sont encore occupés à se débarrasser des vieux préjugés de tout ordre — bourgeois, hérités du syndicalisme ancien
1 En français dans le texte. (N.R.)
style et même déjà ceux d'un socialisme doctrinaire, — afin de pouvoir se retrouver tous sur leur terrain commun. Et malgré tout, l'instinct qui les unit est déjà si fort qu'il leur a fait obtenir aux élections des résultats inconnus jusqu'à ce jour en Angleterre. A Londres, deux ouvriers se présentent aux élections et ouvertement, comme socialistes ; les libéraux n'osent pas leur opposer de candidat et les deux socialistes triomphent avec une majorité aussi écrasante qu'inattendue. A Middlesbrough, un candidat ouvrier se présente contre un libéral et un conservateur est élu malgré eux. Par contre, les nouveaux candidats ouvriers qui s'étaient alliés aux libéraux, échouent totalement à l'exception d'un seul. Parmi les soi-disant représentants ouvriers, qu'il y avait jusqu'alors, c'est-à-dire les gens à qui on pardonne leur qualité d'ouvriers, parce qu'eux-mêmes aimeraient bien la noyer dans l'océan de leur libéralisme, le représentant le plus important du vieil unionisme, Henry Broadhurst, a subi un échec éclatant parce qu'il s'était déclaré contre la journée de huit heures. Dans deux circonscriptions de Glasgow, dans une de Salford, et dans plusieurs autres encore, des candidats ouvriers indépendants se sont présentés contre des candidats des deux vieux partis ; ils ont été battus, mais les candidats libéraux également. Bref, dans un certain nombre de circonscriptions des grandes villes et des centres industriels, les ouvriers ont rompu délibérément tout contact avec les deux vieux partis et ont obtenu ainsi des succès directs ou indirects sans précédent. Et la joie qu'en éprouvent les ouvriers, est indicible. C'est la première fois qu'ils ont vu et senti, ce dont ils sont capables lorsqu'ils utilisent leur droit de vote dans l'intérêt de leur classe. C'en est fait de la superstition du « grand parti libéral » qui a subjugué les ouvriers anglais durant presque quarante ans. Des exemples frappants leur ont montré que ce sont eux, les ouvriers, qui constituent en Angleterre, la force décisive, pour peu qu'ils le veuillent, et sachent ce qu'ils veulent ; et les élections de 1892 ont marqué le début de cette volonté et de ce savoir. Le reste, c'est au mouvement ouvrier du continent de s'en occuper ; les Allemands et les Français, qui disposent déjà d'une représentation si importante aux parlements et dans les conseils locaux, soutiendront suffisamment, par de nouveaux succès, l'émulation des Anglais. Et s'il apparaît dans un avenir assez proche que ce parlement nouveau ne
peut rien faire avec M. Gladstone, ni M. Gladstone avec ce parlement, le parti ouvrier anglais sera alors suffisamment organisé pour mettre bientôt un terme au jeu de bascule des deux vieux partis qui se succèdent l'un l'autre au pouvoir et qui précisément, par ce moyen, perpétuent la domination de la bourgeoisie.
Londres, 21 juillet 1892.
Friedrich Engels
Rédigé par Engels pour la deu- Pour préparer la présente édition,
xième édition allemande de son on a utilisé la traduction publiée
ouvrage la Situation de la classe sous le titre la Situation de la
laborieuse en Angleterre, à Stutt- classe laborieuse en Angleterre»
gart, en 1892 Editions Sociales, Paris 1961.
Les partis bourgeois et réactionnaires s'étonnent prodigieusement de voir la question paysanne subitement et partout à l'ordre du jour chez les socialistes. Ils seraient plutôt en droit de s'étonner que la chose n'ait pas eu lieu depuis longtemps. De l'Irlande à la Sicile, de l'Andalousie à la Russie et à la Bulgarie, le paysan est un facteur fort important de la population, de la production et du pouvoir politique. Seules, deux régions de l'Europe occidentale font exception. Dans la Grande-Bretagne proprement dite, la grande propriété foncière et la grande agriculture ont complètement évincé le paysan exploitant pour son compte. Dans la partie de la Prusse à l'est de l'Elbe, le même procès se poursuit depuis des siècles, et là encore, de plus en plus, le paysan est, soit « éliminé », soit relégué à l'arrière-plan au point de vue économique et politique.
Jusqu'ici le paysan ne s'est, la plupart du temps, avéré un facteur politique que par son apathie, fondée sur l'isolement de la vie des champs. Cette apathie de la grande masse de la population constitue le soutien le plus fort non seulement de la corruption parlementaire de Paris et de Rome, mais encore du despotisme russe. Mais elle n'est absolument pas insurmontable. Depuis la naissance du mouvement ouvrier, les bourgeois n'ont pas eu de peine en Europe occidentale, là surtout où la propriété parcellaire domine, à rendre suspects et haïssables les travailleurs socialistes en les présentant à l'imagination des paysans sous l'aspect de « partageux » * ; il leur a été facile de les dé-
peindre comme des citadins paresseux et cupides, qui spéculent sur la propriété paysanne. Les aspirations socialistes confuses de la révolution de février 1848 furent rapidement balayées grâce aux bulletins de vote réactionnaires des paysans français. Le campagnard qui voulait avoir la tranquillité tira du trésor de ses souvenirs la légende de Napoléon, empereur des paysans, et créa le Second Empire. Nous savons tout ce que cet exploit des paysans a coûté au peuple français ; il souffre de ses conséquences aujourd'hui encore.
Mais depuis cette époque, bien des choses ont changé. Le développement de la forme capitaliste de production a porté le coup mortel à la petite exploitation agricole. Elle décline, elle périt irrémédiablement. La concurrence de l'Amérique du Nord et du Sud, ainsi que de l'Inde, a inondé le marché européen de céréales à bon marché, si bon marché même qu'aucun producteur indigène ne peut entrer en lutte avec ses rivaux étrangers* Le grand propriétaire foncier et le petit paysan voient tous les deux au même titre leur ruine se consommer sous leurs propres yeux. Et comme tous deux sont propriétaires terriens et campagnards, le grand propriétaire se pose comme le champion des intérêts du petit paysan et ce dernier l'accepte — dans l'ensemble — comme tel.
Cependant, l'Occident a vu se développer un puissant parti ouvrier socialiste. Les pressentiments et les sentiments obscurs du temps de la révolution de février se sont clarifiés, développés, approfondis, pour devenir un programme répondant à toutes les exigences scientifiques, renfermant des revendications précises et palpables. Ces revendications sont représentées dans les Parlements allemand, français, belge, par un nombre toujours croissant de députés socialistes. La conquête du pouvoir politique par le Parti socialiste s'annonce de plus en plus prochaine. Mais pour qu'il conquière le pouvoir politique, il faut que ce parti passe d'abord de la ville aux champs, devienne une puissance à la campagne. Lui qui a, sur tous les autres partis, l'avantage de voir clairement l'étroite relation qui unit les causes économiques aux effets politiques, qui depuis longtemps a donc aussi démasqué le loup qui se cachait sous la peau du mouton, cet indiscret ami du paysan, le grand propriétaire foncier, doitil laisser tranquillement le paysan voué à la ruine entre les
mains de ses faux défenseurs jusqu'à ce qu'on l'ait transformé d'adversaire passif en adversaire actif de l'ouvrier d'industrie ? Et nous voilà au cœur même de <la question paysanne.
La population agricole à laquelle nous pouvons nous adresser est composée d'éléments très différents, qui varient encore beaucoup suivant les diverses régions.
A l'ouest de l'Allemagne, comme en France et en Belgique, c'est la petite culture des paysans parcellaires qui prédomine ; ceux-ci sont en majorité propriétaires de leurs terres, et en minorité fermiers.
Au nord-ouest — dans la Basse-Saxe et dans >le Schleswig- Holstein — prédominent les paysans gros et moyens qui ne peuvent se passer de valets, de servantes, ni même de journaliers. Il en va de même dans une partie de la Bavière.
La partie de la Prusse à l'est de l'Elbe et le Mecklembourg sont le domaine de la grande propriété foncière et de la grande culture pratiquée à l'aide de domestiques de ferme et de journaliers, avec à côté, des paysans moyens et petits dans une proportion relativement faible et constamment décroissante.
Dans l'Allemagne centrale, toutes ces formes de propriété et d'exploitation se trouvent mêlées en différentes proportions suivant la localité, sans qu'il y ait prédominance de l'une d'entre elles sur une grande étendue.
En outre, il se trouve des régions plus ou moins vastes où le champ possédé ou loué ne suffit pas à nourrir la famille, mais sert seulement de base à l'exercice d'une industrie domestique, et assure à cette dernière des salaires incroyablement bas sans cela, qui procurent aux produits un écoulement constant en dépit de toute concurrence étrangère.
Quelles sont donc celles parmi ces fractions de la population rurale que le parti social-démocrate peut gagner? Nous n'étudions naturellement cette question que dans ses grands traits. Nous ne considérons que les formes les plus marquantes ; la place nous manque pour nous occuper des stades intermédiaires et des populations agricoles mixtes.
Commençons par le petit paysan. Non seulement il est en général, pour l'Europe occidentale, le plus important de tous
les paysans, mais il nous fournit encore pour toute cette question le cas critique. Si nous sommes fixés sur notre position visà-vis du petit paysan, nous aurons des points de repère nous permettant de déterminer notre attitude vis-à-vis des autres éléments de la population rurale.
Par petit paysan, nous entendons ici le propriétaire ou le fermier — et surtout le propriétaire — d'un bout de terre qui n'est pas plus grand que ce qu'il peut régulièrement cultiver avec sa famille, et pas plus petit que ce qui est nécessaire à la nourriture de celle-ci. Ce petit paysan, comme le petit artisan, est donc un travailleur qui se distingue du prolétaire moderne en ce qu'il est encore en possession de ses moyens de travail, donc une survivance d'un mode de production dépassé. Il se distingue à trois points de vue de son ancêtre, le paysan serf ou très exceptionnellement libre, mais soumis à la taille et à la corvée. D'abord, la Révolution française l'a libéré des charges et services féodaux qu'il devait à son seigneur, et dans la majorité des cas, au moins sur la rive gauche du Rhin, elle lui a remis sa terre en toute propriété. — En second lieu, il a perdu la protection de la communauté autonome. Il est ainsi privé de sa part de jouissance de l'ancienne communauté. Le sol communautaire a été escamoté soit par l'ancien seigneur, soit par une législation bureaucratique « éclairée », fondée sur le droit romain. Le petit paysan se voit ainsi privé de la possibilité de nourrir son bétail sans acheter de fourrage. Mais au point de vue économique la perte des jouissances du sol communautaire compense et au-delà la disparition des charges féodales. Le nombre des paysans ne pouvant entretenir des bêtes de trait croît constamment. En troisième lieu, le paysan actuel se distingue encore par la perte de la moitié de son activité productive d'autrefois. Jadis, avec sa famille, il fabriquait, à l'aide de matières premières qu'il avait lui-même produites la plus grande partie des produits industriels dont il avait besoin. Ce qui lui manquait encore lui était fourni par des voisins de village qui, outre l'agriculture, exerçaient encore un métier et étaient payés la plupart du temps par voie de troc ou de services réciproques. La famille, et plus encore le village, se suffisaient à eux-mêmes et produisaient à peu près tout ce qui leur était nécessaire. C'était presque l'économie naturelle à l'état pur, on n'utilisait presque jamais d'argent. La production capitaliste a mis fin à cet état
de chose au moyen de l'économie monétaire et de la grande industrie. Mais si la jouissance du sol communautaire était une condition fondamentale de son existence, la pratique accessoire d'une industrie en était une autre. Le paysan est donc tombé de plus en plus bas. Les impôts, les mauvaises récoltes, les partages, les procès, conduisent les campagnards les uns après les autres chez l'usurier, l'endettement devient de plus en plus général et de plus en plus considérable pour chacun ; bref, notre petit paysan, comme toute survivance d'un mode de production dépassé, est irrémédiablement condamné à la ruine. C'est un futur prolétaire.
A ce titre, M devrait être tout oreille pour la propagande socialiste. Mais le sentiment de la propriété, qui est ancré en lui, l'en empêche encore. Plus il est obligé de lutter avec âpreté pour conserver son petit lopin de terre, plus le désespoir le fait s'y cramponner fermement, plus aussi le social-démocrate qui parle du transfert de la propriété foncière à la communauté lui paraît être un ennemi aussi dangereux que l'usurier et l'avocat. Comment la social-démocratie peut-elle dissiper ce préjugé ? Que peut-elle offrir au petit paysan qui est en train de mourir, sans devenir infidèle à elle-même ?
Nous trouvons ici un point d'appui pratique dans le programme agraire des socialistes français de tendance marxiste : il est d'autant plus digne d'attention qu'il provient du pays classique de la petite économie paysanne.
Au Congrès de Marseille de 1892, on adopta le premier programme agraire du parti. Celui-ci réclame, pour les ouvriers agricoles non-possédants (journaliers et valets de ferme) : minimum de salaire fixé par les syndicats ouvriers agricoles et les conseils municipaux ; conseils de prud'hommes agricoles, composés pour moitié d'ouvriers ; interdiction de la vente des terrains communaux et affermage des domaines de l'Etat aux communes, qui loueront aux fins de culture en commun toute cette terre, possédée ou affermée par elle, à des familles associées de travailleurs agricoles non-possédants avec interdiction d'employer des salariés, et sous le contrôle de la commune ; caisses de retraite pour les vieillards et les invalides, alimentées par un impôt spécial sur la grande propriété foncière.
Pour les petits paysans, parmi lesquels on vise tout particulièrement les fermiers, on revendique l'achat par la commune
',r,i; FRIEDRICH ENGELS
de machines agricoles, destinées à être louées à prix de revient aux paysans ; la création d'associations agricoles pour l'achat d'engrais, de tuyaux de drainage, de semences, etc., et pour la vente des produits ; la suppression des droits de mutation pour les propriétés dont la va-leur ne dépasse pas 5 000 francs ; des commissions d'arbitrage à la manière irlandaise, chargées de réduire les fermages excessifs, de fixer les indemnités aux fermiers et aux métayers sortants pour la plus-value donnée à la propriété; la suppression de l'article 2102 du Code civil donnant aux propriétaires un privilège sur la récolte ; la suppression de droit de saisie de la récolte sur pied pour le créancier ; la constitution d'une réserve insaisissable comprenant les instruments aratoires, la partie des récoltes, semences, engrais et le nombre de bêtes de trait qui, pour le paysan, sont indispensables à l'exercice de son métier ; la révision du cadastre général, vieilli depuis longtemps, et, en attendant, la révision locale dans chaque commune ; enfin, des cours gratuits d'agronomie et des champs d'expérience agricole.
On le voit : -les revendications faites dans l'intérêt des paysans — ne nous préoccupons pas ici pour l'instant de celles faites dans l'intérêt des ouvriers ■ — ne vont pas très loin. Une partie d'entre elles a déjà été réalisée autre part. Les commissions d'arbitrage des fermages se réclament expressément du modèle irlandais. Les associations agricoles existent déjà dans les pays rhénans. La révision du cadastre est un vœu pieux permanent de tous les libéraux et même des bureaucrates dans toute l'Europe occidentale. Les autres points pourraient être également réalisés sans que pour cela le régime capitaliste en éprouve un dommage essentiel. Ceci simplement pour caractériser le programme. Je ne blâme pas en m'exprimant ainsi, au contraire.
Ce programme fit si bien les affaires du Parti chez les paysans des régions les plus diverses de la France que — l'appétit vient en mangeant — on se sentit obligé de l'accommoder mieux encore au goût des agriculteurs. On sentait bien cependant que l'on s'aventurait là sur un terrain dangereux. Comment porter aide au paysan non comme futur prolétaire, mais comme propriétaire rural actuel, sans violer les principes fondamentaux du programme socialiste général ? Pour éviter ce reproche on fit précéder les nouvelles propositions pratiques d'un exposé des motifs théoriques cherchant à montrer que le principe du socia-
lisme veut que l'on protège la petite propriété contre la ruine dont la menace le mode de production capitaliste, bien que Ton voie parfaitement que cette ruine est inévitable. Examinons d'un peu plus près cet exposé des motifs, ainsi que les revendications elles-mêmes, tels qu'ils ont été adoptés en septembre au Congrès de Nantes.
Voici les considérants :
« Considérant qu'aux termes mêmes du programme général du Parti les producteurs ne sauraient être libres qu'autant qu'ils seront en possession des moyens de production ;
« Considérant que si, dans le domaine industriel, ces moyens de production ont déjà atteint un tel degré de centralisation capitaliste qu'ils ne peuvent être restitués aux producteurs que sous la forme collective ou sociale, il n'en est pas de même actuellement, en France du moins, dans le domaine agricole ou terrien, le moyen de production, qui est le sol, se trouvant encore sur bien des points possédé, à titre individuel, par les producteurs eux-mêmes ;
« Considérant que si cet état de choses, caractérisé par la propriété paysanne, est fatalement appelé à disparaître1, le socialisme n'a pas à précipiter cette disparition, son rôle n'étant pas de séparer la propriété et le travail, mais au contraire de réunir dans les mêmes mains ces deux facteurs de toute production, dont la division entraîne la servitude et la misère des travailleurs tombés à l'état de prolétaires ;
« Considérant que si, au moyen des grands domaines repris à leurs détenteurs oisifs, au même titre que les chemins de fer, mines, usines, etc., le devoir du socialisme est de remettre en possession, sous la forme collective ou sociale, les prolétaires agricoles, son devoir non moins impérieux est de maintenir en possession de leurs lopins de terre contre le fisc, l'usure et les empiétements des nouveaux seigneurs du sol les propriétaires cultivant eux-mêmes ;
« Considérant qu'il y a lieu d'étendre cette protection aux producteurs qui, sous le nom de fermiers et de métayers1, font valoir les terres des autres, et qui, s'ils exploitent des journaliers, y sont en quelque sorte contraints par l'exploitation dont ils sont eux-mêmes victimes :
1 En français dans le texte. (N.R.) 30*
/,f,8 FRIEDRICH ENGELS
« Le Parti ouvrier, qui, à l'inverse des anarchistes, n'attend pas de la misère étendue et intensifiée la transformation de l'ordre socia-1, et ne voit de libération pour le travail et pour la société que dans l'organisation et les efforts combinés des travailleurs des campagnes et des villes s'emparant du gouvernement et faisant la loi, a adopté le programme agricole suivant, destiné à coaliser dans la même lutte contre l'ennemi commun, la féodalité terrienne, tous les éléments de la production agricole, toutes les activités qui, à des titres divers, mettent en valeur le sol national. »
Examinons d'un peu plus près ces considérants.
D'abord la phrase du programme français qui dit que la liberté des producteurs suppose la possession des moyens de production, doit être complétée par celle qui suit immédiatement : la possession des moyens de production n'est possible que sous deux formes, soit comme propriété individuelle, forme qui jamais ni nulle part n'a été générale pour les producteurs et que le progrès industriel rend de plus en plus impossible ; ou bien comme propriété commune, forme dont les conditions matérielles et intellectuelles ont déjà été créées par le développement de la société capitaliste. La prise en possession collective des moyens de production doit donc être poursuivie par tous les moyens à la disposition du prolétariat.
La possession en commun des moyens de production est donc présentée ici comme le seul but principal que l'on doive rechercher. Non seulement dans l'industrie où le terrain est déjà préparé, mais en général, donc aussi dans l'agriculture. La propriété individuelle, d'après le programme, ne s'est jamais ni nulle part étendue à tous les producteurs ; pour cette raison, et parce que, au surplus, le progrès de l'industrie la fait disparaître, le socialisme n'a pas intérêt à la maintenir, mais à la voir disparaître ; car là où elle existe et dans la mesure où elle existe, elle rend la propriété commune impossible. Si nous nous référons au programme, faisons-le au programme tout entier qui modifie d'une façon très significative la phrase citée à Nantes, puisqu'il place la vérité historique générale qui s'y exprime dans les conditions qui seules lui permettent de rester aujourd'hui une vérité en Europe occidentale et en Amérique du Nord.
La possession des moyens de production par les producteurs isolés ne confère plus actuellement à ceux-ci une véritable li-
berté. L'artisanat est déjà ruiné dans les villes ; dans les grands centres comme Londres il a même déjà complètement disparu, remplacé par la grande industrie, le sweating-system1 et les misérables charlatans qui vivent de la banqueroute. Le petit paysan qui cultive à son compte n'a ni la possession assurée de son lopin, ni la liberté. Tout comme sa maison, sa cour, ses quelques champs, il appartient à l'usurier ; son existence est moins assurée que celle du prolétaire qui peut avoir par-ci parlà quelques jours tranquilles, ce qui n'arrive jamais au paysan esclave des dettes. Supprimez l'article 2102 du Code civil, garantissez par la loi une réserve insaisissable d'instruments aratoires, de bétail, etc., vous ne pouvez le garantir d'une contrainte où il vendra lui-même « de plein gré » son bétail, se vendra corps et âme à l'usurier et sera content de s'acheter son quart d'heure de grâce. Votre tentative de protéger le petit paysan dans sa propriété ne protège pas sa liberté, mais simplement la forme particulière de sa servitude ; elle prolonge une situation dans laquelle il ne peut ni vivre ni mourir ! Ce n'était donc nullement la peine de vous référer au premier paragraphe de votre programme.
D'après l'exposé des motifs, le moyen de production, qui est le sol, se trouverait actuellement, en France, possédé encore sur bien des points, à titre individuel, par les producteurs euxmêmes ; or le rôle du socialisme ne serait pas de séparer la propriété et le travail, mais au contraire de réunir dans les mêmes, mains ces deux facteurs de toute production. — Nous avons déjà fait remarquer que sous cet aspect général, ce n'est pas là le rôle du socialisme ; bien au contraire, il consiste à remettre les moyens de production aux producteurs, à titre collectif. Dès qu'on perd cela de vue, la phrase citée plus haut nous induit en erreur, portant à croire que le socialisme est appelé à transformer en propriété réelle du petit paysan celle qui, aujourd'hui, ne l'est que d'apparence, donc à faire du petit fermier un propriétaire et à payer les dettes du propriétaire endetté. Evidemment, le socialisme est intéressé à ce que cette fausse apparence de propriété paysanne disparaisse ; mais elle ne doit pas disparaître de cette façon.
En tout cas, nous en sommes là maintenant : les considérants
Système de pressuration des travailleurs. (N.R.)
du programme peuvent déclarer purement et simplement que le devoir du socialisme, son devoir impérieux est de « maintenir en possession de leurs lopins de terre contre le fisc, l'usure et les empiétements de nouveaux seigneurs du sol, les propriétaires cultivant eux-mêmes ». Ces considérants imposent donc au socialisme de faire une chose qu'ils ont déclarée impossible dans le paragraphe précédent. Ils lui commandent de « maintenir en possession » de la propriété parcellaire paysanne les agriculteurs, après avoir dit que cette propriété est « fatalement appelée à disparaître ». Le fisc, l'usure, les nouveaux seigneurs du sol sont-ils autre chose que les instruments au moyen desquels la production capitaliste mène à bonne fin la disparition fatale de la propriété paysanne? On verra plus loin à l'aide de quels moyens « le socialisme » doit protéger le paysan contre cette trinité.
Mais le petit paysan n'est pas le seul à avoir le droit d'être protégé dans sa propriété. De même « il y a lieu d'étendre cette protection aux producteurs qui, sous le nom de fermiers et de métayers, font valoir les terres des autres, et qui, s'ils exploitent des journaliers, y sont en quelque sorte contraints par l'exploitation dont ils sont eux-mêmes victimes ». Nous voici déjà sur un terrain bien étrange. Le socialisme combat tout spécialement l'exploitation du salariat. Et là, on vient nous déclarer que le devoir impérieux du socialisme est de protéger les fermiers français, lorsqu'ils. . . « exploitent des journaliers ». — je cite textuellement ! Et ce, parce qu'ils y sont en quelque sorte contraints par « l'exploitation dont ils sont eux-mêmes victimes » !
Comme il est agréable et facile de se laisser glisser, dès qu'on s'est mis dans cette position fausse ! Que les paysans allemands grands et moyens viennent prier les socialistes français d'intercéder en leur faveur auprès du Comité directeur du Parti socialiste allemand, que le parti les protège lorsqu'ils exploitent leurs domestiques, en rappelant « l'exploitation dont ils sont eux-mêmes victimes » de la part des usuriers, des percepteurs, des spéculateurs en blés et des marchands de bestiaux, — que leur répondront-ils? Et qui les garantit que nos grands propriétaires fonciers ne leur enverront pas aussi le comte Kanitz (lequel d'ailleurs a déposé un projet analogue au leur, tendant à la
nationalisation de l'importation des blés) pour leur demander la protection socialiste dans l'exploitation des ouvriers agricoles, en se fondant sur « l'exploitation dont ils sont eux-mêmes victimes » de la part des usuriers de la bourse, de la rente ou du blé ?
Mais disons plutôt tout de suite que nos amis français ne pensent pas si mal qu'ils veulent bien en avoir l'air ! Le passage en question ne doit être appliqué qu'à ce cas tout particulier : dans le Nord de la France, on loue la terre aux paysans avec obligation de cultiver des betteraves à sucre à des conditions fort défavorables ; comme cela se fait chez nous aussi, d'ailleurs, ils sont forcés de vendre les betteraves à une certaine fabrique au prix fixé par celle-ci, d'acheter une certaine semence, d'employer une certaine quantité d'engrais prescrite d'avance, et, en livrant les produits, ils sont encore honteusement frustrés. Tout cela existe aussi en Allemagne. Mais si l'on voulait protéger ce genre de paysans, il fallait le dire sans ambages ! Si l'on ne juge que d'après la phrase ainsi construite, dans toute sa généralité, il faut reconnaître qu'elle foule aux pieds non seulement le programme du Parti ouvrier français, mais aussi le principe fondamental du socialisme en général ; les auteurs de l'exposé des motifs n'auront donc pas le droit de se plaindre si, de divers côtés, l'on exploite contre leur intension la rédaction fort négligée des considérants.
De même les derniers mots des considérants ne peuvent prêter à malentendu : le Parti ouvrier socialiste doit « coaliser dans la même lutte contre l'ennemi commun, la féodalité terrienne, tous les éléments de la production agricole, toutes les activités qui, à des titres divers, mettent en valeur le sol national ». Je nie carrément que le parti ouvrier d'un quelconque pays doive admettre dans ses rangs, outre les prolétaires ruraux et les petits agriculteurs, les paysans gros ou moyens, ou encore les fermiers des grands biens, les éleveurs de bestiaux et les autres capitalistes exploitant le sol national. J'admets que tous, ils considèrent la féodalité terrienne comme leur ennemi commun, que nous soyons d'accord avec eux dans certaines questions, que nous combattions à leurs côtés pendant un certain temps pour des buts définis ; mais, si, dans notre Parti, nous pouvons admettre des individus de toute classe de la société, nous ne
pouvons tolérer des groupes d'intérêts capitalistes ou moyens paysans ou moyens bourgeois. Là aussi le sens n'est pas tel qu'il paraît l'être ; il est évident que les auteurs n'ont pas songé à tout cela ; mais, malheureusement, le besoin de généraliser les a poussés trop loin, et il ne faudra pas qu'ils s'étonnent si on les prend au mot !
L'exposé des motifs est suivi de nouvelles adjonctions au programme. Elles sont rédigées aussi négligemment que l'exposé des motifs lui-même.
L'article d'après lequel les communes doivent acheter des machines agricoles et les louer à prix de revient aux paysans est modifié dans ce sens qu'elles les achètent avec le concours de l'Etat et, ensuite, qu'elles les mettent gratuitement à la disposition des petits cultivateurs. Cette concession nouvelle ne fera pas faire fortune aux petits cultivateurs, dont les champs et le mode de culture ne tolèrent qu'un emploi de machines très restreint.
Ensuite : « Abolition de tous les impôts indirects et transformation des impôts directs en impôt progressif sur les revenus dépassant 3 000 francs. » — Depuis des années, presque tous les programmes social-démocrates demandent cela. Mais qu'on le demande tout particulièrement dans l'intérêt des petits paysans, voilà qui est nouveau, et prouve seulement combien on a peu réfléchi à la portée de cette phrase ! En Angleterre, pour ne citer que cet exemple, le budget de l'Etat est de 90 millions de livres sterling. L'impôt sur le revenu en produit treize et demi à quatorze millions, tandis que les soixante-seize autres millions proviennent, en partie, de l'imposition de maisons de commerce, (poste, télégraphie, timbres) et, pour la plus grande part, de taxes sur la consommation de masse, de ce grignotement toujours répété du revenu de tous les habitants, et surtout des pauvres, qui rogne par petites quantités imperceptibles, mais qui, peu à peu, crée des millions. Et, dans la société actuelle, il est presque impossible de couvrir d'une autre façon les dépenses de l'Etat. Admettons qu'en Angleterre un impôt progressif sur les revenus d'au moins 120 livres sterling (3 000 francs) doive couvrir les 90 millions. La moyenne de l'accumulation annuelle, l'augmentation annuelle de toute la richesse nationale était de 1865 à 1875, selon Giffen, de 240 millions de livres sterling. Si nous la supposons être annuellement de 300 millions actuelle-
ment, il en résulte que des charges fiscales de 90 millions consommeraient presque un tiers de l'accumulation. En d'autres termes, aucun gouvernement ne peut entreprendre une telle chose, sinon un gouvernement socialiste : quand les socialistes seront au pouvoir, ils auront à faire des choses qui ne feront paraître cette réforme des impôts que comme un acompte momentané, insignifiant et qui ouvriront aux petits paysans de tout autres perspectives.
On semble reconnaître aussi que cette réforme fiscale se fera attendre longtemps encore pour les paysans, et on leur promet «en attendant1», «la suppression de l'impôt foncier pour les propriétaires cultivant eux-mêmes, et diminution de cet impôt pour ceux dont la terre est grevée de dettes hypothécaires ». La deuxième partie de cette phrase ne peut s'appliquer qu'aux biens qui sont trop grands pour qu'une seule famille puisse les cultiver et ne fait donc, de nouveau, que favoriser ces paysans qui « exploitent des journaliers ».
Ensuite: « Liberté de la chasse et de la pêche, sans autre limite que les mesures nécessitées par la conservation du gibier et du poisson et la préservation des récoltes. » Cela a un air très populaire, mais les derniers mots enlèvent toute valeur aux premiers. Combien de lièvres, de perdrix, de brochets ou de carpes, y a-t-il donc par famille paysanne, dans toute la campagne? Tout juste autant que l'on pourrait ouvrir la chasse et la pêche pour chaque paysan un seul jour par an !
« Réduction du taux légal et conventionnel de l'intérêt de l'argent », c'est-à-dire de nouvelles lois contre l'usure, une nouvelle tentative pour appliquer une mesure de police qui a échoué toujours et en tous lieux depuis deux mi-Ile ans. Si le petit paysan est dans des conditions qui le forcent à considérer l'usurier comme un moindre mal, celui-ci trouvera toujours des moyens pour l'exploiter, sans tomber sous le coup de la loi contre l'usure. Cette mesure ne pourrait servir qu'à amadouer le petit paysan, mais il n'en profitera jamais ; au contraire, elle lui rend le crédit plus difficile, lorsqu'il en a le plus besoin.
« Organisation d'un service gratuit de médecine et d'un service de pharmacie à prix de revient », cette mesure ne s'applique certes pas exclusivement aux paysans ; le programme allemand
1 En français dans le texte. (N.R.)
qui va plus loin, demande que les médicaments soient aussi fournis gratuitement.
« Indemnité, pendant la période d'appel, aux familles des réservistes » ; ceci existe, bien que d'une façon insuffisante, en Allemagne et en Autriche, et, de même, ne s'applique pas aux paysans seulement.
« Abaissement des tarifs de transport pour les engrais, les machines et les produits agricoles » ; cela est chose faite en Allemagne, faite surtout au profit. . . des grands propriétaires fonciers.
« Mise à l'étude immédiate d'un plan de travaux publics ayant pour objet l'amélioration du sol et le développement de la production agricole » ; trop vague, trop peu déterminé, belles promesses qui, une fois réalisées, ne feraient que servir les grands propriétaires !
Bref, après tout le prodigieux élan théorique contenu dans l'exposé des motifs, les propositions pratiques du nouveau programme agraire ne nous expliquent nullement comment le Parti ouvrier français veut arriver à maintenir les petits paysans en possession de cette propriété paysanne qui, d'après ses propres dires, est fatalement appelée à disparaître.
Sur un point, nos camarades français ont certainement raison : on ne peut faire de révolution durable en France contre le petit paysan. Seulement, ils nous paraissent ne pas s'y être pris comme il fallait pour gagner les paysans à la cause.
Il semble qu'ils aient pour objectif de conquérir le petit paysan du jour au lendemain, peut-être même pour les prochaines élections générales. Ils ne peuvent espérer atteindre ce but qu'en faisant des promesses générales très osées, qui les obligent, pour les défendre, à se lancer dans des considérants théoriques bien plus osés encore. Dès que l'on y regarde de près, on s'aperçoit que les promesses générales se contredisent (promesse de maintenir un état de choses que l'on dit être fatalement appelé à disparaître), que les mesures particulières ou bien n'auront aucun effet (lois contre l'usure) ou bien ne sont que des revendications ouvrières générales, ou qu'elles servent plutôt la
grande propriété foncière, ou enfin que leur portée dans l'intérêt du petit paysan est infime ; de sorte que la partie directement pratique du programme corrige les fautes premières et réduit les grands mots de l'exposé des motifs à une mesure tout à fait innocente.
Disons-le franchement : étant donné ses préjugés, fondés sur toute sa situation économique, son éducation, sa façon de vivre isolément, et nourrie par la presse bourgeoise et les grands propriétaires fonciers, nous ne pouvons conquérir la masse des petits paysans du jour au lendemain que si nous lui faisons des promesses que nous savons ne pouvoir pas tenir. Nous sommes obligés de lui promettre non seulement de protéger sa propriété dans tous les cas contre toutes les puissances économiques qui l'assaillent, mais même de la délivrer de toutes les charges qui, actuellement, l'oppriment : de faire du fermier un propriétaire libre, et de payer les dettes du propriétaire dont la terre est grevée d'hypothèques. Si nous pouvions faire cela, nous reviendrions nécessairement au point de départ d'un développement qui a nécessairement abouti à l'état actuel. Nous n'aurions pas libéré le paysan, nous lui aurions accordé un quart d'heure de grâce !
Mais notre intérêt n'est pas de gagner le paysan du jour au lendemain, pour que, du jour au lendemain, il nous quitte, lorsque nous ne pourrons pas tenir nos promesses. Du paysan qui nous demande de maintenir la propriété parcellaire nous ne pourrons jamais faire un camarade, pas plus que du petit patron qui veut rester éternellement patron. Ces gens sont à leur place chez les antisémites. Qu'ils aillent chez eux entendre la promesse que leur petite entreprise sera sauvée ; lorsqu'ils auront appris là-bas ce que valent ces phrases sonores, et quelles mélodies jouent les violons dont leur ciel est plein, ils reconnaîtront, toujours plus nombreux, que nous qui promettons moins et qui cherchons le salut d'un autre côté, nous sommes des gens plus sûrs. Si les Français avaient, comme nous, une tapageuse démagogie antisémite, ils n'auraient pas facilement fait la faute de Nantes !
Quelle est donc notre position en face des petits paysans ? Et comment devons-nous agir à leur égard le jour où le pouvoir sera en nos mains ?
D'abord, la phrase du programme français est absolument juste : nous prévoyons la disparition inéluctable du petit paysan, mais nous ne sommes nullement chargés de hâter cette disparition.
Et ensuite, il est tout aussi évident que, lorsque nous serons au pouvoir, nous ne pourrons songer à exproprier par la force les petits paysans (que ce soit avec ou sans indemnité), comme nous serons obligés de le faire pour les grands propriétaires fonciers. Notre devoir envers le petit paysan est, en premier lieu, de faire passer sa propriété et son exploitation individuelles à l'exploitation coopérative, non en l'y contraignant, mais en l'y amenant par des exemples et en mettant à sa disposition le concours de la société. Et ici les moyens ne nous manquent pas pour faire entrevoir au petit paysan des avantages qui lui sauteront aux yeux dès aujourd'hui.
Il y a presque vingt ans, les socialistes danois qui, dans tout le pays, ne possèdent qu'une seule vraie ville, Copenhague, et sont donc, en dehors de celle-ci, réduits à la propagande parmi les paysans, ont esquissé de tels projets. Les paysans d'un village ou d'une paroisse — il y a bon nombre de grandes fermes isolées au Danemark — devaient réunir toutes leurs terres en un seul grand domaine, le cultiver à compte commun et partager les produits en proportion des terres versées, de l'argent avancé et du travail fourni. Au Danemark, la petite propriété ne joue qu'un rôle secondaire. Mais si nous appliquons cette idée à un pays de propriété parcellaire, nous arrivons au résultat suivant : en réunissant les petits biens et en les cultivant suivant les méthodes de grande culture, une partie de la main-d'œuvre jusqu'alors employée devient superflue ; c'est précisément cette économie de travail qui est un des avantages les plus importants de la grande culture. Cette main-d'œuvre peut être employée de deux façons : ou bien on met à la disposition de la coopérative paysanne d'autres terres prises sur de grandes propriétés voisines, ou on lui donne les moyens d'un travail industriel accessoire, autant que possible et de préférence pour l'usage personnel. Dans les deux cas, on la met dans une meilleure situation économique et l'on assure en même temps à la direction générale de la société l'influence nécessaire pour faire passer progressivement la coopérative paysanne à une forme plus
élevée et pour équilibrer les droits et les devoirs tant de la coopérative dans son ensemble que de ses membres en particulier, avec ceux des autres branches de la grande communauté. Les conditions de chaque cas particulier et les circonstances dans lesquelles nous prendrons le pouvoir nous dicteront la façon d'agir dans ce cas particulier. Nous pourrons peut-être ainsi offrir à ces coopératives d'autres avantages encore : remise à la banque nationale de la dette hypothécaire tout entière en réduisant suffisamment le taux de l'intérêt ; avances sur les fonds publics pour instituer l'exploitation en grand (ces avances ne consisteront pas nécessairement ou de préférence en argent, mais en produits indispensables : machines, engrais, etc.) et d'autres avantages encore.
L'essentiel en tout cas, c'est de faire comprendre aux paysans que nous ne pouvons sauver et conserver leur propriété qu'en la transformant en une propriété et une exploitation coopératives. Car c'est précisément l'exploitation individuelle, conséquence de la propriété individuelle, qui fait la perte des paysans. S'ils veulent conserver l'exploitation individuelle, nécessairement, ils seront chassés de leurs propriétés, tandis que leur mode de production dépassé fera place à la grande exploitation capitaliste. Les choses en sont là; et lorsque nous venons offrir aux paysans la possibilité d'introduire la grande exploitation, non pour le compte capitaliste, mais pour leur propre compte commun, il ne serait pas possible de faire comprendre aux paysans que c'est dans leur intérêt, que c'est l'unique chemin du salut ?
Nous ne pouvons pas promettre aux paysans parcellaires que nous les maintiendrons en possession de leur propriété et de leur exploitation individuelles face à la suprématie de la production capitaliste. Nous pouvons seulement leur promettre que nous n'interviendrons pas contre leur volonté, à l'aide de la force brutale, dans leurs rapports de propriété. Nous pouvons aussi faire notre possible pour que dès aujourd'hui la lutte des capitalistes et des grands propriétaires contre les petits paysans soit menée à l'aide de moyens moins malhonnêtes, et que la spoliation directe et l'escroquerie soient empêchées dans la mesure du possible, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Cela ne réussira qu'exceptionnellement. Dans le mode de production capitaliste développé, personne ne sait où s'arrête l'honnêteté et où com-
mence l'escroquerie. Mais les choses seront toujours bien différentes si les pouvoirs publics sont du côté des dupes ou de l'autre côté. Et nous prenons résolument parti pour le petit paysan ; nous ferons tout ce qui est possible pour rendre son sort plus tolérable, pour lui faciliter le passage à la coopérative, s'il s'y résout, et même pour lui laisser le temps de la réflexion comme propriétaire de sa parcelle, s'il ne s'y résout pas. Nous agissons de la sorte, d'abord parce que nous considérons le petit paysan travaillant à son compte comme étant virtuellement des nôtres, et ensuite, dans l'intérêt même du Parti. Plus sera grand le nombre des paysans auxquels nous éviterons la chute dans le prolétariat, que nous pourrons conquérir encore en tant que paysans, plus la transformation sociale sera rapide et facile. Il ne nous sert à rien d'être forcés d'attendre pour cette transformation que la production capitaliste se soit développée partout jusque dans ses dernières conséquences, que le dernier petit artisan, que le dernier petit paysan, soient devenus les victimes de la grande entreprise capitaliste. Les sacrifices matériels qu'on peut faire, dans ce sens, dans l'intérêt des paysans, à l'aide de fonds publics, ne peuvent paraître, du point de vue de l'économie capitaliste, que comme de l'argent jeté par la fenêtre, mais ils sont cependant un excellent placement, car ils économisent peut-être une part dix fois plus grande des frais de la réorganisation sociale. Dans ce sens, nous pouvons donc agir très libéralement avec les paysans. Ce n'est pas ici la place d'entrer dans les détails, de faire des propositions précises dans ce sens ; il ne peut s'agir que des principes généraux.
Il n'existe donc pas de pire service que nous puissions rendre et au Parti et aux petits paysans que de faire des déclarations éveillant même l'impression que notre intention est de maintenir de façon durable la propriété parcellaire. Ce serait barrer la route à la libération des paysans, ce serait rabaisser le Parti au niveau d'un antisémitisme tapageur. Au contraire, le devoir de notre Parti est d'expliquer sans cesse aux paysans leur situation, qui est sans espoir aucun, aussi longtemps que le capitalisme sera au pouvoir ; de leur montrer qu'il est absolument impossible de conserver leur propriété parcellaire en tant que telle ; qu'il est certain que la grande production capitaliste passera par-dessus leur petite exploitation, impuissante et désuète, comme un chemin de fer écrase une brouette. Si nous agissons de
la sorte, nous agirons dans le sens du développement économique inévitable, et ce développement montrera aux petits paysans la justesse de nos paroles.
Au reste, je ne puis quitter ce sujet sans exprimer ma conviction que les auteurs du programme de Nantes ont, pour l'essentiel, la même opinion que moi. Ils sont beaucoup trop intelligents pour ne pas savoir que la propriété paysanne parcellaire est vouée à devenir propriété collective !
Ils reconnaissent eux-mêmes que la propriété parcellaire est appelée à disparaître. Le rapport du Comité national au Congrès de Nantes rédigé par Lafargue concorde tout à fait avec cette opinion. Il a paru en allemand dans le Sozialdemokrat de Berlin du 18 octobre dernier. Les contradictions dans les expressions du programme de Nantes sont la preuve que les auteurs n'ont pas l'intention de dire ce qu'ils disent en fait. Si on ne les comprend pas ou si l'on abuse, comme cela est arrivé déjà, d'ailleurs, de leur façon de s'exprimer, ils ne peuvent, il est vrai, que s'en prendre à eux-mêmes. En tout cas, ils expliqueront mieux leur programme, et le prochain congrès français se verra forcé de le revoir à fond.
Venons-en maintenant aux paysans plus riches. Nous trouvons dans cette catégorie, essentiellement par suite d'héritage, mais aussi d'endettement ou de ventes forcées de terres, tout un échantillonnage de stades intermédiaires qui vont du paysan parcellaire jusqu'au gros paysan qui possède toute son ancienne tenure et quelquefois au-delà. Quand le paysan moyen habite parmi les petits paysans, il n'y aura guère de différence entre ses intérêts, ses opinions et les leurs, car son expérience lui dira combien de ses semblables ont sombré dans la masse des petits paysans. Mais là où prédominent le moyen et le gros paysans, où l'exploitation exige, en général, l'aide de valets de ferme et de servantes, il en est autrement. Un Parti ouvrier doit, naturellement, prendre fait et cause tout d'abord pour les salariés, c'està-dire pour les domestiques, les filles de ferme et les journaliers ; de ce fait, il s'interdit de faire aux paysans des promesses qui incluent la perpétuité du salariat des ouvriers. Aussi longtemps qu'il subsiste des paysans moyens ou grands, en tant que tels, ils ne peuvent s'en tirer sans salariés. S'il est donc simplement stupide de notre part de promettre aux paysans parcellai-
res qu'ils seront maintenus en tant que petits paysans, c'est presque de la trahison directe que de promettre la même chose aux paysans moyens ou grands.
Nous pouvons de nouveau établir un parallèle avec les artisans des villes. Ils sont plus près de leur perte encore, il est vrai, que les paysans, mais il y en a pourtant encore qui emploient non seulement des apprentis, mais aussi des ouvriers, ou qui font faire à leurs apprentis le travail d'un ouvrier. Parmi les petits patrons, ceux qui veulent éternellement rester patrons n'ont qu'à aller chez les antisémites pour se convaincre qu'il n'y a pas de salut non plus de ce côté. Les autres qui comprennent la disparition inévitable de leur mode de production viennent à nos côtés et sont prêts à partager plus tard le sort qui attend tous les autres ouvriers. Il n'en va pas autrement des paysans grands et moyens. Leurs domestiques, leurs servantes et leurs journaliers nous intéressent plus qu'eux-mêmes, naturellement. Si ces paysans veulent que nous leur garantissions que leurs exploitations resteront, nous ne pourrons en aucune façon faire cela. Leur place est chez les antisémites, dans la Ligue des paysans et autres partis de ce genre qui n'ont pas de plaisir plus grand que de ne rien tenir après avoir tout promis. Au point de vue économique, nous avons la certitude que les paysans moyens ou grands seront eux aussi immanquablement écrasés par la concurrence capitaliste et par la production à bon marché des céréales d'outre-mer ; la preuve en est faite d'ailleurs par l'endettement qui toujours augmente, et la ruine évidente de tous ces paysans. Nous ne pouvons rien faire contre cette ruine, sinon recommander la réunion des biens en une exploitation coopérative qui fera disparaître de plus en plus l'exploitation du salariat et qui pourra introduire peu à peu la transformation en branches aux mêmes droits et aux mêmes devoirs de la grande coopérative nationale de production. Si ces paysans comprennent la ruine inévitable de leur mode de production actuel, s'ils en tirent les conséquences nécessaires, ils viendront chez nous et ce sera à nous de leur faciliter, autant que nous pourrons le faire, le passage au mode de production transformé. Sinon, il faudra les abandonner à leur sort et nous, nous devrons nous adresser à leurs salariés qui entendront nos appels. Il est fort probable que là non plus, il ne pourra s'agir d'expropriation violente et que nous pourrons compter sur le
développement économique pour ouvrir à la raison ces têtes un peu dures.
Ce n'est qu'en ce qui concerne la grande propriété que tout est très simple. Nous n'avons là rien qu'une exploitation capitaliste ouverte, et là il ne saurait s'agir de scrupules quelconques. Nous voyons devant nous des masses de prolétaires agricoles, ce qui rend très clair notre devoir. Dès que notre Parti est au pouvoir, il n'a qu'à exproprier les grands propriétaires, tout comme les grands industriels. Que cette expropriation ait lieu avec ou sans indemnité, ceci ne dépendra pas essentiellement de nous, mais des conditions dans lesquelles nous arriverons au pouvoir, et surtout aussi de la position que prendront messieurs les grands propriétaires eux-mêmes. Nous ne considérons nullement qu'une indemnité soit en tout cas inadmissible ; je ne sais combien de fois Marx m'a dit que, selon lui, il nous en coûterait moins si nous pouvions nous rédimer de toute cette bande ! Mais cela n'est pas notre affaire ici. Les grands biens ainsi rendus à la collectivité devraient être remis aux ouvriers agricoles qui les cultivent dès à présent, organisés en coopératives, sous le contrôle de la collectivité. Sous quelles formes cela se ferait, ceci ne peut être établi dès aujourd'hui. En tout cas, la transformation de l'exploitation capitaliste en exploitation socialiste est pleinement préparée ici et peut être réalisée d'un jour à l'autre, comme dans les fabriques de M. Krupp ou de M. de Stumm, par exemple. Et l'exemple de ces coopératives agricoles démontrerait même aux derniers paysans parcellaires encore rétifs, et peut-être aussi à quelques grands paysans, combien il y a d'avantages à une grande exploitation coopérative. Dans ce cas donc, nous pouvons faire entrevoir aux prolétaires agricoles quelques perspectives qui sont au moins aussi brillantes que celles des prolétaires industriels. Et ce n'est qu'une question de temps, et du temps le plus bref, que celle de conquérir, à l'aide de cela, les ouvriers agricoles de la Prusse à l'est de l'Elbe. Mais si nous comptons ceux-ci parmi les nôtres, toute l'Allemagne ressentira comme un souffle de vent nouveau. Le demi-servage de fait des ouvriers agricoles de la Prusse à l'est de l'Elbe est le fondement principal de la domination des hobereaux en Prusse et, partant, de l'hégémonie spécifiquement prussienne en Allemagne. Ce sont ces hobereaux qui, appauvris, perdus de plus en plus par les dettes, qui vivent aux dépens de
l'Etat ou de particuliers, cherchent d'autant plus à se cramponner, de toute leur force, à leur domination ; ils ont créé et maintiennent, eux, le caractère exclusivement prussien de la bureaucratie et du corps des officiers ; grâce à leur orgueil, leur esprit borné, leur arrogance, ils ont créé cette haine en Allemagne contre l'Empire germano-prussien — quoiqu'on reconnaisse qu'à l'instant même c'est la seule forme possible de l'unité allemande — et n'ont pas su conquérir le respect de l'étranger pour ce pays pourtant si victorieux. Le pouvoir de ces hobereaux repose sur ce fait que, dans le territoire formé des sept provinces de la vieille Prusse — c'est-à-dire d'un tiers à peu près de tout l'empire — ils disposent de la propriété foncière qui entraîne ici le pouvoir politique et social, et non seulement de la propriété foncière, mais encore des industries les plus importantes de ce territoire, par exemple les fabriques de sucre de betterave et de liqueurs. Ni les grands propriétaires du reste de l'Allemagne, ni les grands industriels ne connaissent une situation aussi favorable ; ni les uns ni les autres ne disposent d'un royaume formant un tout. Ils sont dispersés dans de vastes espaces et disputent aux éléments sociaux qui les entourent l'hégémonie politique et économique. Mais cette situation prépondérante des hobereaux prussiens perd de plus en plus son fondement économique. L'endettement et l'appauvrissement s'étendent sans cesse, et malgré tout le concours de l'Etat (et depuis Frédéric Ier celui-ci fait partie de tout budget des hobereaux tant soit peu régulier) ; seul le demi-servage effectif des ouvriers agricoles sanctionné par la coutume et la loi et qui permet une exploitation sans borne donne aux hobereaux la faculté de ne pas sombrer. Semez la parole socialiste parmi ces ouvriers, donnez-leur le courage, groupez-les dans la lutte pour leurs droits, et c'en est fait de la domination des hobereaux ! Le grand pouvoir réactionnaire qui, pour l'Allemagne, représente un élément aussi barbare et conquérant que l'est le tsarisme russe pour toute l'Europe, crèvera comme une vessie transpercée. Les « premiers régiments » prussiens deviennent socialistes, et cela a pour conséquence un déplacement de forces qui porte en son sein toute une révolution. Voilà pourquoi la conquête du prolétariat agricole de la Prusse à l'est de l'Elbe est bien plus importante que celle des petits paysans de l'Ouest ou des paysans moyens du Sud. C'est là, dans cette Prusse à l'est de l'Elbe, qu'est notre
champ de bataille décisif, et voici pourquoi et le gouvernement et les hobereaux essayeront, à tout prix, de nous en fermer l'entrée. Et si — comme les menaces nous le disent — il y avait de nouvelles mesures de violence pour empêcher le développement de notre parti, on le ferait surtout pour protéger le prolétariat agricole de la Prusse à l'est de l'Elbe en face de notre propagande. Mais nous nous en moquons : nous le conquerrons malgré tout.
Rédigé par Engels en novembre Pour préparer la présente édition,
1894 on a utilisé la traduction publiée
Publié dans la Neue Zeit de 1894 par les Editions Sociales, Paris
MARX À P. ANNENKOVi
Bruxelles, le 28 décembre 1846.
Vous auriez reçu depuis longtemps ma réponse à votre lettre du 1er novembre, si mon libraire n'avait pas tardé jusqu'à la semaine passée à m'envoyer le livre de M. Proudhon : Philosophie de la misère. Je l'ai parcouru en deux jours, pour pouvoir vous communiquer tout de suite mon opinion. Comme j'ai lu le livre très rapidement, je ne peux pas entrer dans les détails, je ne peux vous parler que de l'impression générale qu'il a produite sur moi. Si vous le demandez, je pourrai entrer en détail dans une seconde lettre.
Je vous avouerai franchement, que je trouve le livre en général mauvais et très mauvais. Vous-même plaisantez dans votre lettre « sur le coin de la philosophie allemande » dont M. Proudhon fait parade dans cet œuvre informe et présomptueux, mais vous supposez que le développement économique n'a pas été infecté par le poison philosophique. Aussi suis-je très éloigné d'imputer les fautes du développement économique à la philosophie de M. Proudhon. M. Proudhon ne vous donne pas une fausse critique de l'économie politique parce qu'il est possesseur d'une philosophie ridicule, mais il vous donne une philosophie ridicule parce qu'il n'a pas compris l'état social actuel dans son engrènement, pour user d'un mot, que M. Proudhon emprunte à Fourier, comme beaucoup d'autres choses.
Pourquoi M. Proudhon parle-t-il de dieu, de la raison univer-
1 Ecrit par Marx en français. (N.R.)
selle, de la raison impersonnelle de l'humanité, qui ne se trompe jamais, qui a été de tout temps égale à elle-même, dont il faut avoir seulement la conscience juste, pour se trouver dans le vrai ? Pourquoi fait-il du faible hégélianisme, pour se poser comme esprit fort ?
Lui-même, il vous donne la clé de l'énigme. M. Proudhon voit dans l'histoire une certaine série de développements sociaux ; il trouve le progrès réalisé dans l'histoire ; il trouve enfin, que les hommes, pris comme individus, ne savaient pas ce qu'ils faisaient, qu'ils se trompaient sur leur propre mouvement, c'està-dire que leur développement social paraît à première vue chose distincte, séparée, indépendante de leur développement individuel. Il ne sait pas expliquer ces faits et l'hypothèse de la raison universelle, qui se manifeste, est toute trouvée. Rien de plus facile, que d'inventer des causes mystiques, c'est-à-dire des phases, où le sens commun fait défaut.
Mais M. Proudhon, en avouant qu'il ne comprend rien au développement historique de l'humanité — et il l'avoue lorsqu'il» se sert des mots sonores de raison universelle, dieu, etc., — n'avoue-t-il pas implicitement et nécessairement, qu'il est incapable de comprendre les développements économiques ?
Qu'est-ce que la société, quelle que soit sa forme ? Le produit de l'action réciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale ? Pas du tout. Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile et vous aurez tel état politique, qui n'est que l'expression officielle de la société civile. Voilà ce que M. Proudhon ne comprendra jamais, car il croit faire grandechose, quand il appelle de l'état à la société civile, c'est-à-dire du résumé officiel de la société à la société officielle.
11 n'est pas nécessaire d'ajouter que les hommes ne sont pas libres arbitres de leurs forces productives — qui sont la base de toute leur histoire — car toute force productive est une force acquise, le produit d'une activité antérieure. Ainsi les forces productives sont le résultat de l'énergie pratique des hommes, mais
cette énergie elle-même est circonscrite par les conditions, dans lesquelles les hommes se trouvent placés, par les forces productives déjà acquises, par la forme sociale, qui existe avant eux, qu'ils ne créent pas, qui est le produit de la génération antérieure. Par ce simple fait que toute génération postérieure trouve des forces productives acquises par la génération antérieure, qui servent à elle comme matière première de nouvelle production, il se forme une connexité dans l'histoire des hommes, il se forme une histoire de l'humanité, qui est d'autant plus l'histoire de l'humanité, que les forces productives des hommes et en conséquence leurs rapports sociaux ont grandi. Conséquence nécessaire : l'histoire sociale des hommes n'est jamais que l'histoire de leur développement individuel, soit qu'ils en aient la conscience, soit qu'ils ne l'aient pas. Leurs rapports matériels forment la base de tous leurs rapports. Ces rapports matériels ne sont que les formes nécessaires, dans lesquelles leur activité matérielle et individuelle se réalise.
« M. Proudhon confond les idées et les choses. Les hommes ne renoncent jamais à ce qu'ils ont gagné, mais cela ne vient pas à dire qu'ils ne renoncent jamais à la forme sociale dans laquelle ils ont acquis certaines forces productives. Tout au contraire. Pour ne pas être privés du résultat obtenu, pour ne pas perdre les fruits de la civilisation, les hommes sont forcés, du moment où le mode de leur commerce ne correspond plus aux forces productives acquises, de changer toutes leurs formes sociales traditionnelles. — Je prends le mot commerce ici dans le sens le plus général comme nous disons en allemand : Verkehr. — Par exemple : le privilège, l'institution des jurandes et des corporations, le régime réglementaire du moyen âge, étaient des relations sociales, qui seules correspondaient aux forces productives acquises et à l'état social préexistant duquel ces institutions étaient sorties. Sous la protection du régime corporatif et réglementaire, les capitaux s'étaient accumulés, un commerce maritime s'était développé, des colonies avaient été fondées — et les hommes auraient perdu les fruits mêmes, s'ils avaient voulu conserver les formes, sous la protection desquelles ces fruits avaient mûri. Aussi y avait-il deux coups de tonnerre, la révolution de 1640 et celle de 1688. Toutes les anciennes formes économiques, les relations sociales, qui leur correspondaient, l'Etat politique qui était l'expression officielle
de l'ancienne société civile furent brisés en Angleterre. Ainsi les formes économiques, sous lesquelles les hommes produisent, consomment, échangent, sont transitoires et historiques. Avec de nouvelles facultés productives acquises les hommes changent leur mode de production et avec le mode de production, ils changent tous les rapports économiques, qui n'ont été que les relations nécessaires de ce mode de production déterminé.
C'est ce que M. Proudhon n'a pas compris, encore moins démontré. M. Proudhon, incapable de suivre le mouvement réel de l'histoire, vous donne une fantasmagorie, qui a la présomption d'être une fantasmagorie dialectique. Il ne sent pas le besoin de vous parler des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, car son histoire se passe dans le milieu nébuleux de l'imagination et s'élève hautement au-dessus des temps et des lieux. En un mot, c'est vieillerie hégélienne, ce n'est pas une histoire, ce n'est pas une histoire profane — histoire des hommes — c'est une histoire sacrée — histoire des idées. Dans sa manière de voir, l'homme n'est que l'instrument, dont l'idée ou la raison éternelle fait usage, pour se développer. Les évolutions dont parle M. Proudhon sont censées être les évolutions telles qu'elles se passent dans le sein mystique de l'idée absolue. Si vous déchirez le rideau de ce langage mystique, ceci vient à dire que M. Proudhon vous donne l'ordre, dans lequel les catégories économiques se rangent à l'intérieur de sa tête. Il ne me faudra pas beaucoup d'effort pour vous donner la preuve que cet arrangement est l'arrangement d'une tête très désordonnée.
M. Proudhon a ouvert son livre avec une dissertation sur la valeur, qui est son dada. Pour cette fois je n'entrerai pas dans l'examen de cette dissertation.
La série des évolutions économiques de la raison éternelle commence avec la division du travail. Pour M. Proudhon la division du travail est chose toute simple. Mais le régime des castes n'était-il pas une certaine division du travail ? Et le régime des corporations n'était-il pas une autre division du travail ? Et la division du travail du régime manufacturier, qui commence au milieu du XVIIe siècle et finit dans la dernière partie du XVIIIe siècle en Angleterre, n'est-elle pas aussi totalement distincte de la division du travail de la grande industrie, de l'industrie moderne ?
M. Proudhon se trouve si peu dans le vrai qu'il néglige ce que font même les économistes profanes. Pour vous parler de la division du travail, il n'a pas besoin de vous parler du marché du monde. Eh bien ! La division du travail, dans les XIVe et XVe siècles, où il n'y avait pas encore de colonies, où l'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe, où l'Asie orientale n'existait que par l'intermédiaire de Constantinople, ne devait-elle pas se distinguer de fond en comble de la division du travail du XVIIe siècle qui avait des colonies déjà développées?
Ce n'est pas tout. Toute l'organisation intérieure des peuples, toutes leurs relations internationales, sont-elles autre chose que l'expression d'une certaine division du travail ? et ne doiventelles pas changer avec le changement de la division du travail ?
M. Proudhon a si peu compris la question de la division du travail qu'il ne vous parle pas même de la séparation de la ville et de la campagne, qui, par exemple en Allemagne, s'est effectuée du neuvième au douzième siècle. Ainsi pour M. Proudhon cette séparation doit être loi éternelle, parce qu'il ne connaît ni son origine, ni son développement. Il vous parlera dans tout son livre comme si cette création d'un certain mode de production durerait jusqu'à la fin des jours. Tout ce que M. Proudhon vous dit de la division du travail n'est qu'un résumé, et de plus, un résumé très superficiel, très incomplet de ce qu'avaient dit avant lui Adam Smith et mille autres.
La deuxième évolution sont les machines. La connexité entre la division du travail et les machines est toute mystique chez M. Proudhon. Chacun des modes de la division du travail avait des instruments de production spécifiques. Par exemple du milieu du XVIIe jusqu'au milieu du XVIIIe siècle les hommes ne faisaient pas tout à la main. Ils possédaient des instruments, et des instruments très compliqués, comme les métiers, les navires, les leviers, etc., etc.
Ainsi, rien de plus ridicule, que de faire découler les machines comme conséquence de la division du travail en général.
Je vous dirai encore en passant que M. Proudhon, comme il n'a pas compris l'origine historique des machines, a encore moins compris leur développement. Jusqu'à l'an 1825 — époque de la première crise universelle — vous pouvez dire que les besoins de la consommation en général allaient plus vite que la production et que le développement des machines était la con-
séquence forcée des besoins du marché. Depuis 1825 l'invention et l'application des machines n'est que le résultat de la guerre entre les maîtres et les ouvriers. Encore ceci n'est-il vrai que pour l'Angleterre. Quant aux nations européennes, elles ont été forcées d'appliquer les machines par la concurrence que les Anglais leur faisaient, tant sur leur propre marché que sur le marché du monde. Enfin, quant à l'Amérique du Nord, l'introduction des machines était amenée et par la concurrence avec les autres peuples et par la rareté des mains, c'est-à-dire par la disproportion entre la population et les besoins industriels de l'Amérique du Nord. De ces faits vous pouvez conclure quelle sagacité M. Proudhon développe, en conjurant le fantôme de la concurrence comme troisième évolution, comme antithèse des machines !
Enfin, en général, c'est une vraie absurdité, que de faire des machines une catégorie économique à côté de la division du travail, de la concurrence, du crédit, etc.
La machine n'est pas plus une catégorie économique que le bœuf qui traîne la charrue. V application actuelle des machines est une des relations de notre régime économique actuel, mais le mode d'exploiter les machines est tout à fait distinct des machines elles-mêmes. La poudre reste la même, que vous vous en serviez pour blesser un homme, ou pour panser les plaies du blessé.
M. Proudhon se surpasse lui-même, lorsqu'il fait grandir à l'intérieur de sa tête la concurrence, le monopole, l'impôt ou la police, la balance du commerce, le crédit, la propriété dans l'ordre que je cite. Presque toutes les institutions du crédit étaient développées en Angleterre au commencement du XVIIIe siècle avant l'invention des machines. Le crédit public n'était qu'une nouvelle manière d'élever l'impôt et de suffire aux nouveaux besoins créés par l'avènement de la classe bourgeoise au gouvernement. Enfin la propriété forme la dernière catégorie dans le système de M. Proudhon. Dans le monde réel au contraire la division du travail et toutes les autres catégories de M. Proudhon sont des relations sociales, dont l'ensemble forme ce qu'on appelle actuellement : la propriété : la propriété bourgeoise n'est rien en dehors de ces relations qu'une illusion métaphysique ou juridique. La propriété d'une autre époque, la propriété féodale se développe dans une série de relations sociales entière-
ment différentes. M. Proudhon, en établissant la propriété comme une relation indépendante, commet plus qu'une faute de méthode: — il prouve clairement qu'il n'a pas saisi le lien, qui rattache toutes les formes de la production bourgeoise, qu'il n'a pas compris le caractère historique et transitoire des formes de la production dans une époque déterminée. M. Proudhon, qui ne voit pas dans nos institutions sociales des produits historiques, qui ne comprend ni leur origine, ni leur développement, ne peut en faire qu'une critique dogmatique.
Aussi M. Proudhon est-il forcé de recourir à une fiction, pour vous expliquer le développement. Il s'imagine que la division du travail, le crédit, les machines, etc., que tout a été inventé au service de son idée fixe, de l'idée de l'égalité. Son explication est d'une naïveté sublime. On a inventé ces choses pour l'égalité, mais malheureusement elles se sont tournées contre l'égalité. C'est là tout son raisonnement. C'est-à-dire, il fait une supposition gratuite, et parce que le développement réel et sa fiction se contredisent à chaque pas, il en conclut qu'il y a contradiction. Il vous dissimule, qu'il y a seulement contradiction entre ses idées fixes et le mouvement réel.
Ainsi M. Proudhon, principalement par défaut de connaissances historiques, n'a pas vu : 'que les hommes, en développant leurs facultés productives, c'est-à-dire en vivant, développent certains rapports entre eux, et que le mode de ces rapports change nécessairement avec la modification et l'accroissement de ces facultés productives. Il n'a pas vu, que les catégories économiques ne sont que des abstractions de ces rapports réels, qu'elles ne sont des vérités que pour autant que ces rapports subsistent. Ainsi il tombe dans l'erreur des économistes bourgeois, qui voient dans ces catégories économiques des lois éternelles et non des lois historiques,' qui ne sont des lois que pour un certain développement historique, pour un développement déterminé des forces productives. Ainsi, au lieu de considérer les catégories politico-économiques comme des abstractions faites des relations sociales réelles, transitoires, historiques, M. Proudhon, par une inversion mystique, ne voit dans les rapports réels que des incorporations de ces abstractions. Ces abstractions elles-mêmes sont des formules qui ont sommeillé dans le sein de dieu le père depuis le commencement du monde.
Mais ici ce bon M. Proudhon tombe dans de grandes convulsions intellectuelles. Si toutes ces catégories sont des émanations du cœur de dieu, si elles sont la vie cachée et éternelle des hommes, comment se fait-il, premièrement qu'il y ait développement et deuxièmement, que M. Proudhon ne soit pas conservateur ? Il vous explique ces contradictions évidentes par un système entier de l'antagonisme.
Pour éclaircir ce système d'antagonisme, prenons un exemple.
Le monopole est bon, car c'est une catégorie économique, donc une émanation de dieu. La concurrence est bonne, car c'est aussi une catégorie économique. Mais ce qui n'est pas bon, c'est la réalité du monopole et la réalité de la concurrence. Ce qui est encore pire, c'est que le monopole et la concurrence se dévorent mutuellement. Que doit-on y faire ? Parce que ces deux pensées éternelles de dieu se contredisent, il lui paraît évident, qu'il y a dans le sein de dieu également une synthèse entre ces deux pensées, dans laquelle les maux du monopole sont équilibrés par la concurrence et vice versa. La lutte entre les deux idées aura pour effet de n'en faire ressortir que le beau côté. Il faut arracher à dieu cette pensée secrète, ensuite l'appliquer et tout sera pour le mieux ; il faut révéler la formule synthétique cachée dans la nuit de la raison impersonnelle de l'humanité. M. Proudhon n'hésite pas un seul moment à se faire révélateur.
Mais jetez un moment votre regard sur la vie réelle. Dans la vie économique actuelle vous ne trouvez non seulement la concurrence et le monopole, mais aussi leur synthèse qui n'est pas une formule, mais un mouvement. Le monopole produit la concurrence, la concurrence produit le monopole. Pourtant cette équation, loin de lever les difficultés de la situation actuelle comme se l'imaginent les économistes bourgeois, a pour résultat une situation plus difficile et plus embrouillée. Ainsi en changeant la base, sur laquelle se fondent les rapports économiques actuels, en anéantissant le mode actuel de production, vous anéantissez non seulement la concurrence, le monopole et leur antagonisme, mais aussi leur unité, leur synthèse, le mouvement, qui est l'équilibre réel de la concurrence et du monopole.
Maintenant je vais vous donner un exemple de la dialectique de M. Proudhon.
La liberté et l'esclavage forment un antagonisme. Je n'ai pas besoin de parler ni des bons ni des mauvais côtés de la liberté. Quant à l'esclavage je n'ai pas besoin de parler de ses mauvais côtés. La seule chose qu'il faut expliquer, c'est le beau côté de l'esclavage. Il ne s'agit pas de l'esclavage indirect, de l'esclavage du prolétaire ; il s'agit de l'esclavage direct, de l'esclavage des noirs dans le Surinam, au Brésil, dans les contrées méridionales de l'Amérique du Nord.
L'esclavage direct est le pivot de notre industrialisme actuel aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage vous n'avez pas de coton, sans coton vous n'avez pas d'industrie moderne.fC'est l'esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies, qui ont créé le commerce du monde, c'est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie machinelle. Aussi avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l'ancien monde que très peu de produits et ne changeaient pas visiblement la face du monde. Ainsi l'esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. Sans l'esclavage l'Amérique du Nord, le peuple le plus progressif, se transformerait en un pays patriarcal. Rayez seulement l'Amérique du Nord de la carte des peuples et vous aurez l'anarchie, la décadence complète du commerce et de la civilisation moderne. Mais faire disparaître l'esclavage ce serait rayer l'Amérique de la carte des peuples. Aussi l'esclavage, parce qu'il est une catégorie économique, se trouve depuis le commencement du monde chez tous les peuples. Les peuples modernes n'ont su que déguiser l'esclavage chez eux-mêmes et l'importer ouvertement au nouveau mondée Comment s'y "prendra ce bon M. Proudhon après ces réflexions sur l'esclavage. Il cherchera la synthèse de la liberté et de l'esclavage le vrai juste-milieu, autrement l'équilibre de l'esclavage et de la liberté.
M. Proudhon a très bien compris que les hommes font le drap, la toile, les étoffes de soie et le grand mérite d'avoir compris si peu de chose ! Ce que M. Proudhon n'a pas compris, c'est que les hommes selon leurs facultés produisent aussi les relations sociales, dans lesquelles ils produisent le drap et la toile. Encore moins M. Proudhon a-t-il compris que les hommes qui produisent les relations sociales, conformément à leur productivité matérielle, produisent aussi les idées, les catégories, c'est-
à-dire les expressions abstraites idéales de ces mêmes relations sociales. Ainsi les catégories sont aussi peu éternelles, que les relations qu'elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires/ Pour M. Proudhon tout au contraire la cause primitive ce sont les abstractions, les catégories. Selon lui, ce sont elles et non pas les hommes qui produisent l'histoire. L'abstraction, la catégorie prise comme telle, c'est-à-dire séparée des hommes et de leur action matérielle, est naturellement immortelle, inaltérable, impassible, elle n'est qu'un être de la raison pure, ce qui veut dire seulement que l'abstraction prise comme telle est abstraite. Tautologie admirable !
Aussi les relations économiques, vues sous la forme des catégories, sont pour M. Proudhon des formules éternelles, qui n'ont ni origine, ni progrès.
Parlons d'une autre manière : M. Proudhon n'affirme pas directement que la vie bourgeoise est pour lui une vérité éternelle ; il la dit indirectement, en divinisant les catégories qui expriment les rapports bourgeois sous la forme de la pensée. Il prend les produits de la société bourgeoise pour des êtres spontanés, doués d'une vie propre, éternels, dès qu'ils se présentent à lui sous la forme de catégories, de pensée. Ainsi il ne s'élève pas au-dessus de l'horizon bourgeois. Parce qu'il opère sur les pensées bourgeoises en les supposant éternellement vraies, il cherche la synthèse de ces pensées, leur équilibre et ne voit pas que leur mode actuel de s'équilibrer est le seul mode possible.
Réellement il fait ce que font tous les bons bourgeois. Tous ils vous disent que la concurrence, le monopole, etc., en principe, c'est-à-dire pris comme pensées abstraites, sont les seuls fondements de la vie, mais qu'ils laissent beaucoup à désirer dans la pratique. Tous ils veulent la concurrence sans les conséquences funestes de la concurrence. Tous ils veulent l'impossible, c'est-à-dire les conditions de la vie bourgeoise sans les conséquences nécessaires de ces conditions. Tous ils ne comprennent pas que la forme bourgeoise de la production est une forme historique et transitoire, tout aussi bien que l'était la forme féodale/Cette erreur vient de ce que pour eux l'hommebourgeois est la seule base possible de toute société, de ce qu'ils ne se figurent pas un état de société dans lequel l'homme aurait cessé d'être bourgeois.
M. Proudhon est donc nécessairement doctrinaire. Le mouvement historique qui bouleverse le monde actuel, se résout pour lui dans le problème de découvrir le juste équilibre, la synthèse de deux pensées bourgeoises. Ainsi à force de subtilité le garçon adroit découvre la pensée cachée de dieu, l'unité des deux pensées isolées, qui sont seulement deux pensées isolées parce que M. Proudhon les a isolées de la vie pratique, de la production actuelle, qui est la combinaison des réalités qu'elles expriment. A la place du grand mouvement historique qui naît du conflit entre les forces productives des hommes déjà acquises et leurs rapports sociaux, qui ne correspondent plus à ces forces productives ; à la place des guerres terribles, qui se préparent entre les différentes classes d'une nation, entre les différentes nations ; à la place de l'action pratique et violente des masses, qui seule pourra résoudre ces collisions ; à la place de ce mouvement vaste, prolongé et compliqué, M. Proudhon met le mouvement cacadauphin de sa tête. Ainsi ce sont les savants, les hommes capables de suspendre à dieu sa pensée intime, qui font l'histoire. Le menu peuple n'a qu'à appliquer leurs révélations. — Vous comprenez maintenant pourquoi M. Proudhon est ennemi déclaré de tout mouvement politique. La solution des problèmes actuels ne consiste pas pour lui dans l'action publique, mais dans les rotations dialectiques de sa tête. Parce que pour lui les catégories sont les forces motrices, il ne faut pas changer la vie pratique, pour changer les catégories. Tout au contraire, il faut changer les catégories et le changement de la société réelle en sera la conséquence.
Dans son désir de concilier les contradictions, M. Proudhon ne se demande pas si la base même de ces contradictions ne doit être renversée. Il ressemble en tout au doctrinaire politique, qui veut le roi et la chambre des députés et la chambre des pairs comme parties intégrantes de la vie sociale, comme catégories éternelles. Seulement il cherche une nouvelle formule pour équilibrer ces pouvoirs dont l'équilibre consiste précisément dans le mouvement actuel, où l'un de ces pouvoirs est tantôt le vainqueur, tantôt l'esclave de l'autre. C'est ainsi qu'au XVIIIe siècle une foule de têtes médiocres étaient occupées de trouver la vraie formule, pour équilibrer les ordres sociaux, la noblesse, le roi, les parlements, etc., et le lendemain, il n'y avait plus ni roi, ni parlement, ni noblesse. Le juste équilibre entre cet anta-
gonisme était le bouleversement de toutes les relations sociales qui servaient de base à ces existences féodales et à l'antagonisme de ces existences féodales.
Parce que M. Proudhon pose d'un côté les idées éternelles, les catégories de la raison pure, de l'autre côté les hommes et leur vie pratique, qui est selon lui l'application de ces catégories, vous trouvez chez lui dès le commencement dualisme entre la vie et les idées, entre l'âme et le corps — dualisme qui se répète sous beaucoup de formes. Vous voyez maintenant que cet antagonisme n'est que l'incapacité de M. Proudhon de comprendre l'origine et l'histoire profanes des catégories, qu'il divinise.
Ma lettre est déjà trop longue pour parler encore du procès ridicule que M. Proudhon fait au communisme. Pour le moment, vous m'accorderez qu'un homme qui n'a pas compris l'état actuel de la société, doit encore moins comprendre le mouvement qui tend à le renverser et les expressions littéraires de ce mouvement révolutionnaire.
Le seul point dans lequel je suis parfaitement d'accord avec M. Proudhon est son dégoût pour la sensiblerie socialiste. Avant lui j'ai provoqué beaucoup d'inimitiés par le persiflage du socialisme moutonnier, sentimental, utopiste. Mais M. Proudhon ne se fait-il pas des illusions étranges, en opposant sa sentimentalité de petit bourgeois, je veux dire ses déclamations sur le ménage, l'amour conjugal et toutes ces banalités à la sentimentalité socialiste, qui est, par exemple chez Fourier, beaucoup plus profonde que les platitudes présomptueuses de notre bon Proudhon ? Lui-même, il sent si bien la nullité de ses raisons, son incapacité complète de parler de ces choses-là, qu'il se jette à corps perdu dans les fureurs, les exclamations, les irae hominis probi, qu'il écume, qu'il jure, qu'il dénonce, qu'il crie à l'infamie, à la peste, qu'il se frappe la poitrine et se glorifie devant dieu et les hommes d'être pur des infamies socialistes ! Il ne veille pas en critique les sentimentalités socialistes ou ce qu'il prend pour sentimentalités. Il excommunie en saint, en pape les pauvres pécheurs et chante les gloires de la petite bourgeoisie et des misérables illusions amoureuses, patriarcales du foyer domestique. Et ce n'est rien d'accidentel. M. Proudhon est de la tête au pied philosophe, économiste de la petite bourgeoisie. Le petit bourgeois, dans une société avancée et par nécessité de son état, se fait d'une part socialiste, de l'autre part économiste,
c'est-à-dire il est ébloui de la magnificence de la haute bourgeoisie et sympathise aux douleurs du peuple. Il est en même temps bourgeois et peuple. Il se vante dans le for intérieur de sa conscience d'être impartial, d'avoir trouvé le juste équilibre, qui a la prétention de se distinguer du juste-milieu. Un tel petit bourgeois divinise la contradiction, car la contradiction est le fond de son être. Il n'est que la contradiction sociale, mise en action. Il doit justifier par la théorie ce qu'il est en pratique, et M. Proudhon a le mérite d'être l'interprète scientifique de la petite bourgeoisie française, ce qui est un mérite réel, parce que la petite bourgeoisie sera partie intégrante de toutes les révolutions sociales qui se préparent.
J'aurais voulu pouvoir vous envoyer avec cette lettre mon livre sur l'économie politique, mais jusqu'à présent il m'a été impossible de laisser imprimer cet ouvrage et les critiques des philosophes et socialistes allemands, dont je vous ai parlé à Bruxelles. Vous ne croirez jamais quelles difficultés une telle publication rencontre en Allemagne, d'une part de la police, d'autre part des libraires, qui sont eux-mêmes les représentants intéressés de toutes les tendances que j'attaque. Et quant à notre propre parti, il est non seulement pauvre, mais une grande fraction du parti communiste allemand m'en veut parce que je m'oppose à ses utopies et à ses déclamations. . .
MARX À J. WEYDEMEYER
Londres, le 5 mars 1852.
... En ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert ni l'existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient décrit le développement historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient exprimé l'anatomie économique. Ce que je fis de nouveau, ce fut : 1. de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases de développement historique déterminé de la production ; 2. que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3. que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l'abolition de toutes les classes et à une société sans classes . . .