MARX À ENGELS
Londres, le 25 septembre 1857.
. . . Ton « Army3 » est excellente ; mais ses proportions m'ont consterné, en raison du mal qu'a dû te faire tant de travail. Si j'avais su que tu travaillerais jusque tard dans la nuit, j'aurais envoyé toute l'affaire au diable.
. . . L'histoire de l'army fait mieux que n'importe quoi ressortir la justesse de notre façon de voir la liaison des forces productives et des rapports sociaux. En général, l'armée est importante pour le développement économique. Par exemple, c'est tout d'abord dans l'armée que nous trouvons le salaire complètement développé chez les anciens. De même, chez les Romains le peculium castrense^ est la première forme juridique où se trouve reconnue la propriété mobilière de celui qui n'est pas père de famille. De même, le régime corporatif dans l'organisation des fabriï. De même, la première application en grand des
1 Marx fait allusion aux membres du club des Jacobins à Mayence, qui se joignirent aux troupes révolutionnaires françaises occupant la ville en 1792. (N.R.)
2 En français dans le texte. (N.R.)
3 II s'agit de l'article d'Engels «Army» (l'Armée), paru dans la New American Encyclopedia. (N.R.)
4 Pécule du soldat au camp. (N.R.)
5 Ouvriers militaires. (N.R.)
machines. Même la valeur particulière des métaux et leur emploi comme argent semblent, une fois passé l'âge de pierre de Grimm, reposer à l'origine sur leur importance pour la guerre. C'est également dans les armées que la division du travail au sein d'une branche fut tout d'abord instaurée. Toute l'histoire des formes de la société bourgeoise s'y trouve résumée de façon frappante. Si tu en trouves jamais le temps, c'est de ce point de vue qu'il faudra, un jour, élaborer la question.
Les seuls points omis, selon moi, dans ton exposé, sont les suivants : 1° La première apparition d'une armée de mercenaires, en grand et d'un seul coup, chez les Carthaginois (je consulterai pour notre usage personnel le travail qu'un Berlinois a consacré à l'armée carthaginoise et dont j'ai eu connaissance dernièrement. 2° Le développement de l'art militaire en Italie au XVe et au début du XVIe siècle. C'est là qu'ont été élaborées les ruses tactiques. Au fait, l'histoire de Florence de Machiavel contient une description fort amusante de la manière dont combattaient les condottiere. Je la copierai pour toi. Mais si je te rejoins à Brighton (quand ?), je t'apporterai plutôt le volume de Machiavel. Son histoire de Florence est un chef-d'œuvre. Enfin, 3° le système militaire asiatique, apparu d'abord chez les Perses et que l'on retrouve plus tard, sous des aspects très variés, chez les Mongols, les Turcs, etc. . . .
MARX À L. KUGELMANN
Londres, le 23 février 1865.
J'ai reçu hier votre lettre qui m'a vivement intéressé, et je veux répondre à ses différents points.
Tout d'abord permettez-moi de vous exposer brièvement mes rapports avec Lassalle. Pendant toute son agitation nos relations furent suspendues : 1° à cause de ses fanfaronnades et de ses vantardises doublées du plagiat le plus honteux de mes œuvres ; 2° parce que je condamnais sa tactique politique, et 3* parce que je lui avais déclaré et « démontré » avant même
1 Condottieri, chefs de mercenaires aux XlVe et XVe siècles en Italie. Plusieurs d'entre eux s'emparèrent du pouvoir et fondèrent une dynastie (N.R.)
qu'il eût commencé son agitation dans le pays, que c'était un non-sens de croire que l'« Etat prussien» pourrait exercer une action socialiste directe. Dans les lettres qu'il m'adressa, de 1848 à 1863, ainsi que dans nos entrevues personnelles, il s'était toujours prononcé pour le Parti que je représente. Mais dès qu'il se fut convaincu à Londres (fin 1862) qu'il ne pourrait poursuivre son petit jeu avec moi, il décida de se poser en « dictateur ouvrier » contre moi et contre le vieux Parti. Malgré tout, je reconnus ses mérites d'agitateur quoique, vers la fin de sa courte carrière, son agitation m'apparût sous un jour de plus en plus équivoque. Sa mort subite, notre vieille amitié, les lettres de deuil de la comtesse de Hatzfeld, ma répugnance pour Vinsolence poltronne des feuilles bourgeoises envers celui qu'elles avaient tant redouté de son vivant, tout cela me détermina à publier une courte déclaration contre ce misérable de Blind ; mais cette déclaration ne se rapportait pas à l'action même de Lassalle (la Hatzfeld envoya la déclaration à la Nordstem J). Pour ces mêmes raisons, et dans l'espoir de pouvoir éloigner ainsi des éléments qui me semblaient dangereux, je promis, ainsi qu'Engels, de collaborer au Social-Demokrat - (cet organe avait publié une traduction de l'Adresse*, et quant à moi, sur son désir, j'envoyai à la mort de Proudhon un article sur ce dernier), et je permis à Schweitzer de nous considérer comme collaborateurs de la rédaction, après qu'il nous eut envoyé un programme satisfaisant de la mise au point des textes. Et enfin le fait que W. Liebknecht était membre officieux de la rédaction nous fut également une garantie. Cependant, il s'avéra très vite — nous en reçûmes bientôt la preuve — que Lassalle, en fait, avait trahi le Parti. Il avait conclu un véritable contrat avec Bismarck (et naturellement sans recevoir aucune garantie de son côté). Il devait se rendre à la fin de septembre 1864 à Hambourg, et là (avec le fou Schramm et l'espion de police prussien Marr) « forcer » Bismarck à l'annexion du Schleswig- Holstein, c'est-à-dire proclamer cette annexion au nom des
1 Quotidien d'orientation lassallienne parut à Hambourg de 1860 à 1866. (N.R.)
2 Edité à Berlin par le lassallien J.-B. Schweitzer à partir de la fin de 1864. (N.R.)
3 II est question de l'Adresse inaugurale de l'Association internationale (les travailleurs. (N.R.)
« ouvriers », etc. En compensation, Bismarck avait promis le suffrage universel et quelques charlataneries socialistes. Dommage que Lassalle n'ait pu jouer cette comédie jusqu'au bout ! Elle l'aurait rudement ridiculisé et aurait montré combien il avait été mystifié. Tout autre tentative de ce genre eût été rendue impossible à jamais !
Lassalle s'est engagé sur cette fausse route parce que, dans le genre de M. Miquel, c'était un « politique réaliste », mais de plus grande envergure et avec des mobiles plus élevés. (By the bye1, j'étais depuis si longtemps fixé sur Miquel que je m'expliquais son attitude sur le fait que l'Association nationale 2 était une superbe occasion pour cet avocaillon du Hanovre de se faire écouter par l'Allemagne en dehors des quatre murs de sa maison. Il voulait aussi, d'une façon rétroactive, faire valoir sa personne dans le Hanovre et jouer le « Mirabeau hanovrien » sous la protection de la Prusse.) Tout comme Miquel et ses amis actuels s'emparent de l'« ère nouvelle » inaugurée par le prince régent de Prusse, pour une fois intégré à l'Association nationale, s'accrocher au « sommet prussien », tout comme ils déployèrent leur « fierté bourgeoise » sous la protection de la Prusse, de même Lassalle voulait jouer au marquis Posa du prolétariat avec le Philippe II d'Uckermark 3 ; et Bismarck devait servir d'entremetteur entre lui et la royauté prussienne. D'ailleurs, il ne faisait ainsi qu'imiter ces messieurs de l'Association nationale. Mais tandis que ces derniers firent appel à la « réaction » prussienne dans l'intérêt de la classe moyenne, Lassalle serra la main de Bismarck dans l'intérêt du prolétariat. Dans un sens, l'attitude de ces gens était plus justifiée que celle de Lassalle, le bourgeois étant habitué en « réaliste » à ne considérer comme son intérêt le plus immédiat que celui qui se trouve le plus près du bout de son nez. En outre, cette classe a toujours, en fait, conclu à un compromis, même avec la féo-
1 Au fait. (N.R.)
2 Association nationale, organisation politique de la grande bourgeoisie allemande, fondée en automne 1859. S'assignait pour but de réunir tous les Etats allemands, sauf l'Autriche, sous l'hégémonie de la Prusse. Par la suite elle soutint la politique de Bismarck. (N.R.)
à Marquis Posa, personnage de Don Carlos de Schiller. Ce courtisan de Philippe II croyait qu'il était possible de convaincre le prince d'améliorer la situation du peuple et de se transformer ainsi d'un tyran en un «père du peuple ». (N.R.)
dalité, tandis que la classe ouvrière, par la nature même des choses, doit être sincèrement « révolutionnaire ».
Pour une nature théâtralement altière comme celle de Lassalle, que des vétilles telles que postes, titres de bourgmestre, etc., ne pouvaient corrompre, c'était une pensée bien séduisante : une action directe en faveur du prolétariat, réalisée par Ferdinand Lassalle ! En fait, il était trop ignorant des véritables conditions économiques d'une telle action pour pouvoir faire œuvre de critique envers lui-même. Quant aux ouvriers allemands, ils étaient trop « démontés » à la suite de la vie politique réaliste par laquelle les bourgeois allemands avaient enduré la réaction de 1849-1859 et toléré l'abrutissement du peuple, pour ne pas acclamer ce sauveur charlatanesque qui leur promettait de les faire passer d'un seul bond en terre sainte !
Reprenons le fil interrompu plus haut : à peine le Social- Demokrat était-il fondé, qu'on s'aperçut que la vieille Hatzfeld voulait exécuter après coup le « testament » de Lassalle. Elle était en relations avec Bismarck par l'intermédiaire de Wagener, de la Kreuz-Zeitung. Elle mit Y Association générale des travailleurs allemands, le Social-Demokrat, etc., à la disposition de ce dernier. L'annexion du Schleswig-Holstein devait être proclamée dans le Social-Demokrat et Bismarck reconnu Patron, etc. Tout ce beau plan fut déjoué par la présence de Liebknecht à Berlin et à la rédaction du Social-Demokrat. Quoique la rédaction de la feuille nous déplût fort, à Engels et à moi — le culte flagorneur pour Lassalle, la coquetterie de temps à autre avec Bismarck, etc. — , il était naturellement beaucoup plus important, pour le moment, de ne pas rompre publiquement avec la feuille, afin de déjouer l'intrigue de la vieille Hatzfeld et d'empêcher que le Parti ouvrier fût complètement compromis. C'est pourquoi nous fîmes bonne mine à mauvais jeu[, tout en écrivant privatim au Social-Demokrat qu'il devait faire front aussi bien à Bismarck qu'aux progressistes2. Nous tolérâmes même
1 En français dans le texte. (N.R.)
2 II s'agit des représentants du Parti progressiste bourgeois allemand tonde en juin 1861. Ce parti revendiquait dans son programme l'unification de l'Allemagne sous l'égide de la Prusse, la convocation d'un parlement panallemand, la formation d'un ministère libéral fort, émanant de la Chambre des députés. Redoutant une révolution populaire, il ne soutenait pas les revendications démocratiques principales : suffrage universel, liberté de presse, d'associations, de réunions. (N.R.)
les intrigues de Bernhard Becker (ce vaniteux plein de lui-même qui prenait au sérieux l'importance que Lassalle lui avait léguée par testament) contre l' International Workingmen's Association1.
Pendant ce temps, les articles de M. Schweitzer dans le Social-Demokrat devenaient de plus en plus bismarckiens. Je lui avais écrit auparavant qu'on pouvait intimider les progressistes dans la « question de la coalition », mais que le gouvernement prussien n'accepterait jamais et pour rien au monde la suppression complète de la loi de coalition, car cela signifierait une brèche dans la bureaucratie, l'attribution des droits civiques aux ouvriers, entraînerait la suppression du règlement pour les domestiques, l'abolition du châtiment corporel pratiqué par la noblesse à la campagne, etc., ce que Bismarck ne permettrait jamais, et qui est même incompatible avec l'Etat de fonctionnaires prussien. J'ajoutais même que, si la Chambre rejetait la loi de coalition, le gouvernement, pour la maintenir, se retrancherait derrière de grandes phrases (disant, par exemple, que la question sociale exige des mesures « plus profondes », etc.). Tout cela se confirma. Et que fit M. Schweitzer ? Il écrivit un article en faveur de Bismarck et réserva tout son héroïsme contre des infiniment petits2 tels que Schulze, Faucher, etc.
Je suis persuadé que Schweitzer et consorts agissent de bonne foi, mais ce sont des politiques réalistes. Ils veulent faire la part des circonstances existantes et ne pas laisser aux Miquel et Cie le privilège de la « politique de réalités ». (Ces derniers semblent vouloir se réserver le droit d'inter mixture avec le gouvernement prussien.) Ils savent que les feuilles ouvrières et le mouvement ouvrier en Prusse (et par conséquent dans le reste de l'Allemagne) ne se maintiennent que par la grâce de la police. Ils veulent donc prendre les choses comme elles sont, ne pas provoquer le gouvernement, etc., tout comme nos politiques réalistes « républicains » « acceptent » un Kaiser parmi les Hohenzollern. Mais comme je ne suis pas un politique réaliste, j'ai estimé nécessaire de démissionner, avec Engels, du Social- Demokrat, en faisant une déclaration publique. (Vous la trouverez bientôt dans quelque journal.)
1 L'Association internationale des travailleurs. (N.R.)
2 En français dans le texte. (N.R.)
Vous voyez par là, du même coup, pourquoi je ne peux actuellement rien faire en Prusse. Le gouvernement prussien a refusé catégoriquement de me renationaliser. On ne me permettrait Yagitation en Prusse que si elle revêtait des formes agréables à un M. von Bismarck.
J'y préfère cent fois mon agitation ici, par « l'Association internationale ». L'influence sur le prolétariat anglais est directe et de la plus haute importance. Nous piochons actuellement la question du suffrage universel qui a ici, naturellement, une tout autre importance qu'en Prusse.
Dans l'ensemble, les progrès de cette Association dépassent toutes les attentes, ici, à Paris, en Belgique, en Suisse et en Italie. Il n'y a qu'en Allemagne que les successeurs de Lassalle, naturellement, s'opposent à moi. D'une part, ils craignent d'une façon insensée d'y perdre leur importance ; d'autre part, ils connaissent mon aversion prononcée contre ce que les Allemands appellent politique réaliste. (Il s'agit de cette sorte de « réalité » qui place l'Allemagne si loin en arrière de tous les pays civilisés.)
Etant donné que toute personne qui achète une carte de 1 shilling peut devenir membre de l'Association, que les Français ont choisi cette forme de l'adhésion individuelle (ainsi que les Belges), car la loi leur interdit de se joindre à nous en tant qu'« Association », et puisque la situation est semblable en Allemagne, je viens de décider d'inviter mes amis d'ici et ceux d'Allemagne à fonder de petites sociétés dans chaque localité, quel que soit le nombre de membres, et où chacun d'eux pourra prendre une card of membership1. L'Association anglaise étant publique, rien ne s'oppose à cette façon d'agir, même en France. J'aimerais également que vous entriez de cette manière en relations avec Londres, dans votre proche entourage. . .
MARX À L. KUGELMANN
Londres, le 9 octobre 1866.
. . . J'avais de grandes appréhensions au sujet du premier congrès à Genève, mais, contre mon attente, il s'est, dans l'en-
1 Carte d'adhérent. (N.R.)
semble, bien passé *. Son influence en France, en Angleterre et en Amérique a surpassé toutes les espérances. Je ne pouvais ni ne voulais m'y rendre, mais j'ai écrit le programme des délégués londoniens. Je l'ai limité intentionnellement aux points qui permettent aux ouvriers de tomber immédiatement d'accord et d'agir de concert, et qui donnent à la lutte de classe des ouvriers et à leur organisation en classe un contenu et une impulsion immédiats. Messieurs les Parisiens ont la tête farcie de phrases proudhoniennes creuses. Ils bavardent de science et ne savent rien. Ils dédaignent toute action révolutionnaire, c'est-à-dire qui découle de la lutte de classe elle-même, tout mouvement social concentré, donc susceptible d'être réalisé aussi par les moyens politiques (comme, par exemple, la réduction législative de la journée de travail). Sous prétexte de liberté, d'antigouvernementalisme ou d'individualisme hostile à toute autorité, ces messieurs qui supportent tranquillement depuis 16 ans le despotisme le plus honteux, ne prêchent en fait que la vulgaire économie bourgeoise, idéalisée à la manière proudhonienne ! Proudhon a fait un mal énorme. Sa soi-disant critique des utopistes, sa soi-disant opposition à eux (il n'est lui-même qu'un utopiste petit-bourgeois, alors que les utopies d'un Fourier, d'un Owen, etc., renferment l'anticipation et l'image fantastique d'un monde nouveau) a captivé et séduit d'abord la « jeunesse brillante2», les étudiants, puis les ouvriers, surtout les Parisiens qui, employés à la fabrication des articles de luxe, sont fortement attirés, sans le savoir, par les vieilleries inutiles. Ignorants, vaniteux, prétentieux, gonflés d'emphase, ils ont failli tout gâter en se présentant au congrès en un nombre absolument disproportionné à celui de leurs membres. Dans le rapport, sans les nommer, je leur réserverai le traitement qu'ils méritent.
Le congrès ouvrier américain qui s'est tenu en même temps à Baltimore, m'a causé une grande joie. Le mot d'ordre y était l'organisation pour la lutte contre le capital, et il est à remarquer que la plupart des exigences élaborées par moi pour Genève y ont également été posées, par l'instinct juste des ouvriers.
1 Le congrès de la Ire Internationale qui se tint à Genève du 3 au 8 septembre 1866 se termina par la défaite totale des proudhoniens. Le congrès ratifia les Statuts de l'Internationale rédigés par Marx. Les résolutions du Congrès eurent pour base une instruction de Marx. (N.R.)
Le mouvement entrepris ici en faveur de la réforme ', sur l'initiative de notre Conseil Central (ma part y est grande), a pris actuellement des dimensions immenses et devient irrésistible. Je me suis toujours tenu dans les coulisses et ne m'en soucie plus depuis que l'affaire va bon train.
MARX À L. KUGELMANN
Londres, le 11 juillet, 1868.
. . . Pour ce qui est du Centralblatt cet homme2 fait la plus grande concession possible en reconnaissant qu'à moins de n'accorder le moindre sens à la valeur, on doit adopter mes conclusions. Le malheureux ne voit pas que même si mon livre ne contenait pas de chapitre sur la valeur, l'analyse des conditions réelles que je donne, fournirait la preuve et la démonstration du rapport réel de la valeur. Son bavardage sur la nécessité de démontrer la notion de valeur se fonde uniquement sur l'ignorance la plus complète tant du sujet en question, que de la méthode scientifique. Un enfant sait que toute nation périrait si elle cessait le travail, je ne dis pas une année, mais quelques semaines seulement. Chaque enfant sait également que les masses de produits correspondant aux différentes quantités de besoin exigent des masses différentes, et quantitativement déterminées, de la totalité du travail social. Il est self-évident^ que la forme déterminée de la production sociale ne supprime nullement cette nécessité de la répartition du travail social en proportions déterminées, mais ne peut que modifier son mode de manifestation. Les lois naturelles ne peuvent jamais être abolies en général. Ce qui peut se modifier, dans des situations historiquement différentes, c'est seulement la forme sous laquelle ces lois se manifestent. Et la forme sous laquelle cette répartition proportionnelle du travail se manifeste, dans un état social où l'ensemble du travail social s'affirme comme échange privé
1 Mouvement pour une réforme électorale en Angleterre, qui aboutit à la réforme. (N.R.)
2 II s'agit d'une critique du Capital, publiée dans le n° 28 du Literarisches Centralblatt de Leipzig (1868). (N.R.)
:3 Cela va de soi. (N.R.)
des produits individuels du travail, cette forme c'est précisément la valeur d'échange de ces produits.
La science consiste précisément à montrer comment se manifeste la loi de la valeur. Si l'on voulait donc de prime abord « expliquer » tous les phénomènes en apparence contraires à la loi, il faudrait fournir la science avant la science. C'est justement la faute que commet Ricardo quand, dans son premier chapitre sur la valeur, il suppose données toutes les catégories possibles qu'il faut d'abord expliquer pour arriver à démontrer leur équivalence avec la loi de la valeur.
Sans doute, et vous l'avez supposé à juste raison, l'histoire de la théorie prouve que la conception du rapport de valeur a toujours été la même, plus ou moins claire, entachée d'illusions ou scientifiquement plus exacte. Le procès de la pensée découlant lui-même des circonstances, est un processus naturel. Aussi la pensée qui conçoit réellement ne peut être toujours que semblable à elle-même et ne peut se différencier que graduellement, suivant le progrès de l'évolution et par conséquent de l'organe qui sert à penser. Tout le reste n'est que radotage.
Le partisan de l'économie vulgaire ne soupçonne pas le moins du monde que les conditions réelles de l'échange journalier et les grandeurs de valeur ne peuvent être directement identiques. L'ironie de la société bourgeoise consiste précisément en ceci : a priori, il n'y a aucune réglementation consciente, sociale de la production. Ce qui est raisonnable, ce qui est nécessaire par nature ne s'impose que sous la forme d'une moyenne qui agit aveuglément. Et c'est alors que le partisan de l'économie vulgaire croit avoir fait une grande découverte lorsque, à la révélation des liens internes, il oppose présomptueusement le fait que les choses sont toutes différentes, en apparence. En réalité, il se vante que pour lui le terme dernier est l'apparence et qu'il s'y maintient.
Dans ces conditions, à quoi bon toute science ?
Mais la chose a encore un autre arrière-plan. Dès que l'on pénètre la structure interne, l'écroulement des faits fait sombrer toute foi théorique en la nécessité permanente de l'état actuel. Il est donc de l'intérêt absolu des classes dominantes de perpétuer l'absurde confusion. Et comment les sycophantes bavards toucheraient-ils donc leur salaire, eux, dont le dernier
argument scientifique consiste à prétendre qu'en économie politique il est interdit de penser.
Cependant satis superqueK On voit en tout cas combien cette prêtraille de la bourgeoisie est abrutie. Des travailleurs et même des fabricants et des commerçants ont compris mon livre et s'y sont orientés, tandis que ces « érudits (!) » se plaignent que je mets abusivement leur intelligence à contribution. . .
MARX À L. KUGELMANN
Londres, le 12 avril 1871.
Nous avons reçu hier la nouvelle nullement rassurante que Lafargue (non Laura) était pour l'instant à Paris.
Dans le dernier chapitre de mon 18 Brumaire je remarque, comme tu le verras si tu le relis, que la prochaine tentative de la révolution en France devra consister non plus à faire passer la machine bureaucratique militaire en d'autres mains, comme ce fut le cas jusqu'ici, mais à la détruire. C'est la condition première de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C'est aussi ce qu'ont tenté nos héroïques camarades de Paris. De quelle souplesse, de quelle initiative historique, de quelle faculté de sacrifice sont doués ces Parisiens ! Affamés et ruinés pendant six mois par la trahison intérieure plus encore que par l'ennemi, ils se soulèvent sous les baïonnettes prussiennes comme s'il n'y avait jamais eu de guerre entre la France et l'Allemagne, comme si l'étranger n'était pas toujours aux portes de Paris ! L'histoire ne connaît pas encore d'exemple aussi grand ! S'ils succombent, seule leur « bonté d'âme » en sera la cause. Il eût fallu marcher aussitôt sur Versailles après que Vinoy d'abord, et ensuite les éléments réactionnaires de la garde nationale parisienne eurent laissé le champ libre. Par scrupule de conscience, on laissa passer le moment favorable. On ne voulut pas commencer la guerre civile, comme si ce mischievous avorton de Thiers ne l'avait pas déjà commencée, en tentant de désarmer Paris. Deuxième faute : le Comité central résilia trop tôt ses fonctions pour faire place à la Commune.
1 Cela suffit amplement. (N.R.)
Encore par un trop grand scrupule « d'honneur » ! Quoi qu'il en soit, l'insurrection parisienne, même si elle vient à être réduite par les loups, les cochons et les chiens de la vieille société, est le plus glorieux exploit de notre parti depuis l'insurrection parisienne de Juin. Que l'on compare les Titans de Paris aux esclaves du Saint-Empire romain prusso-germanique, avec ses mascarades posthumes et ses relents de caserne et d'église, de féodalité et surtout de philistins.
A propos1 : La publication officielle des noms de ceux qui ont reçu directement des subsides de la cassette de Louis Bonaparte révèle que Vogt a touché 40 000 francs en août 1859 ! J'ai communiqué le fait à Liebknecht pour qu'il en fasse usage à l'occasion.
Tu peux m'envoyer le Haxthausen, attendu que ces derniers temps j'ai reçu intactes diverses brochures non seulement d'Allemagne, mais même de Pétersbourg.
Merci pour les divers envois de journaux (envoie plus encore, je te prie, car je veux écrire quelque chose sur l'Allemagne, le Reichstag, etc.).
MARX À L. KUGELMANN
Londres, le 17 avril 1871.
Cher Kugelmann,
Ta lettre est bien arrivée. Je suis en ce moment accablé de besogne. Aussi quelques mots seulement. Je ne peux absolument pas comprendre que tu compares des démonstrations petites-bourgeoises à la 13 juin 18492, etc., avec la lutte actuelle à Paris.
Il serait évidemment fort commode de faire l'histoire si l'on ne devait engager la lutte qu'avec des chances infailliblement favorables. D'autre part, elle serait de nature fort mystique si les «hasards» n'y jouaient aucun rôle. Ces cas fortuits rentrent naturellement dans la marche générale de l'évolution et se trouvent compensés par d'autres cas fortuits. Mais l'accélération ou le ralentissement du mouvement dépendent beaucoup
1 En français dans le texte. (N.R.)
2 Voir la note de la page 366. (N.R.)
de semblables « hasards », parmi lesquels figure aussi le caractère des chefs appelés les premiers à conduire le mouvement.
Pour cette fois, il ne faut nullement rechercher le « hasard » malheureux et décisif dans les conditions générales de la société française, mais dans la présence des Prussiens en France et leur position tout près de Paris. Les Parisiens savaient très bien cela. C'est ce que savaient bien aussi les canailles bourgeoises de Versailles. C'est justement pourquoi elles placèrent les Parisiens devant l'alternative, ou de relever le défi ou de succomber sans combat. Dans le dernier cas, la démoralisation de la classe ouvrière serait un malheur bien plus grand que la perte d'un nombre quelconque de « chefs ». Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et l'Etat capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Quelle qu'en soit l'issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d'une importance historique universelle.
MARX À F. BOLTE
Londres, le 23 novembre 1871.
. . . L'Internationale a été fondée pour mettre à la place des sectes socialistes ou semi-socialistes l'organisation réelle de la classe ouvrière. Les statuts primitifs ainsi que l'Adresse inaugurale montrent cela au premier coup d'œil. D'autre part, l'Internationale ne pourrait se maintenir si la marche de l'histoire n'avait pas déjà pulvérisé le monde des sectes. L'évolution du sectarisme socialiste et celui du véritable mouvement ouvrier vont constamment en sens inverse. Tant que les sectes se justifient (historiquement), la classe ouvrière n'est pas encore mûre pour un mouvement historique indépendant. Dès que celle-ci est arrivée à cette maturité, toutes les sectes sont essentiellement réactionnaires. Cependant, il s'est reproduit dans l'histoire de l'Internationale ce que l'histoire montre partout. Le périmé cherche toujours à se reconstituer et à se maintenir au sein de la forme nouvelle.
Et l'histoire de l'Internationale a été une lutte continuelle du Conseil général contre les sectes et les tentatives d'amateurs, qui tentèrent toujours de se maintenir contre le mouve-
ment réel de la classe ouvrière au sein de l'Internationale ellemême. Cette lutte a été menée dans les Congrès, mais bien davantage encore dans les négociations privées du Conseil général avec chaque section en particulier.
Comme à Paris les proudhoniens (mutuellistes) étaient les co-fondateurs de l'Association, ils tinrent naturellement la barre durant les premières années. Plus tard, par opposition à eux, se sont formés là, naturellement, des groupes collectivistes, positivistes, etc.
En Allemagne — la clique lassallienne. J'ai moi-même correspondu deux ans avec le fameux Schweitzer, en lui démontrant irréfutablement que l'organisation de Lassalle n'est qu'une simple organisation de secte et que, comme telle, elle est hostile à l'organisation du mouvement ouvrier réel à laquelle tend l'Internationale. Il avait ses « raisons » pour ne pas comprendre.
A la fin de 1868, le Russe Bakounine est entré dans l'Internationale avec le but de constituer au sein de celle-ci une deuxième Internationale ayant lui pour chef, sous le nom d'« Alliance de la démocratie socialiste ». Lui — homme sans aucun savoir théorique — prétendait représenter dans chaque corps particulier la propagande scientifique de l'Internationale et faire de cette propagande la mission spécifique de cette deuxième Internationale au sein de V Internationale. Son programme était un mic-mac superficiellement formé de rafles à droite et à gauche — égalité des cl as s e s (!), abolition du droit d'héritage comme point de départ du mouvement social (absurdité saint-simonienne), athéisme imposé comme dogme aux associés, etc. et, comme dogme principal (proudhonien), abstention du mouvement politique.
Ce conte d'enfant trouva de l'écho (et a encore quelque consistance) en Italie et en Espagne, où les conditions matérielles du mouvement ouvrier sont encore peu développées, et parmi quelques doctrinaires vaniteux, ambitieux et creux en Suisse romande et en Belgique.
Pour M. Bakounine, la doctrine (son fatras mendigoté chez Proudhon, Saint-Simon, etc.) était et est toujours chose accessoire — simple moyen de se faire personnellement valoir. Si comme théoricien il est zéro, comme intrigant il est dans son élément.
Le Conseil général a eu des années à combattre cette conjuration (appuyée jusqu'à un certain point par les proudhoniens français, surtout dans le Sud de la France). Il a finalement porté le coup longtemps préparé par les résolutions de la Conférence numérotées 1, 2 et 3, IX, XVI et XVII1.
Il va de soi que le Conseil général n'appuie pas en Amérique ce qu'il combat en Europe. Les résolutions 1, 2, 3, et IX donnent maintenant au Comité de New York les armes légales pour mettre fin à tout ce qui est sectes et groupes d'amateurs, et, en cas de besoin, pour les exclure.
... Le political movement de la classe ouvrière a naturellement pour but final la conquête du political power pour elle, et pour cela est naturellement nécessaire une previous organisation de la working class, organisation ayant atteint un certain point de son développement et issue directement de ses luttes économiques.
Mais d'autre part, tout mouvement dans lequel la classe ouvrière s'oppose aux classes dominantes en tant que classe et cherche à les contraindre par pressure from without est un political movement. Par exemple, la tentative de forcer des capitalistes, au moyen de grèves, etc., dans telle ou telle usine ou branche d'industrie, à réduire le temps de travail, est un mouvement purement économique ; au contraire, le mouvement ayant pour but de faire édicter une loi des huit heures, etc., est un mouvement politique. Et c'est ainsi que partout les mouvements économiques isolés des ouvriers donnent naissance à un mouvement politique, c'est-à-dire un mouvement de la classe pour réaliser ses intérêts sous une forme générale, une forme qui possède une force générale socialement contraignante. Si ces mouvements supposent une certaine organisation previous, ils sont tout autant à leur tour des moyens de développer cette organisation.
Là où la classe ouvrière n'est pas encore allée assez avant dans son organisation pour entreprendre une campagne décisive
1 Ces résolutions de la Conférence de Londres de la Ire Internationale (septembre 1871) sont consacrées aux problèmes suivants : consolidation de l'Internationale, affaiblissement du centralisme et du rôle dirigeant du Conseil général ; nécessité d'un parti politique indépendant du prolétariat et d'un lien indissoluble entre la lutte politique et la lutte économique ; liquidation du groupement fractionnel des bakouninistes. (N.R.)
contre la force collective, Le., la force politique des classes dominantes, elle doit en tout cas être éduquée en vue de cela par une agitation continue contre l'attitude hostile à notre égard qu'observent en politique les classes dominantes. Dans le cas contraire, elle reste aux mains de celles-là une balle à jouer, comme l'a montré la Révolution de septembre en France 1 et comme le montre dans une certaine mesure le jeu qui, jusqu'à l'heure qu'il est, réussi encore en Angleterre à MM. Gladstone et Cie.