‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 60 sur 68 · ENGELS À T. CUNO · texte numérisé non relu

ENGELS À T. CUNO

Londres, le 24 janvier 1872.

. . . Bakounine qui, jusqu'en 1868, avait intrigué contre l'Internationale, y adhéra, après son fiasco au Congrès de paix de Berne2, et commença aussitôt, dans le sein de l'Internationale, à conspirer contre le Conseil général. Bakounine professe une théorie particulière, un assemblage de proudhonisme et de communisme ; or il faut d'abord retenir du proudhonisme cette thèse essentielle que ce qu'il veut supprimer, ce n'est pas le capital, et par suite l'antagonisme de classes entre capitalistes et salariés qui est apparu au cours de l'évolution de la société, mais l'Etat. Alors que la grande masse des ouvriers social-démocrates partage notre avis que le pouvoir d'Etat n'est rien d'autre que l'organisation que les classes dominantes, propriétaires fonciers et capitalistes, se sont donnée pour préserver leurs privilèges, Bakounine croit que c'est l'Etat qui a créé le capital et que le capitaliste ne possède son capital que par la grâce de l'Etat. Puisque le mal principal c'est l'Etat, pense-t-il, il faut le supprimer en premier lieu ; ensuite le capital disparaîtra bien tout seul ; alors que nous, nous disons au contraire : supprimez le capital, concentration des moyens de production entre les

1 II s'agit de la révolution démocratique bourgeoise qui, à Paris, le 4 septembre 1870, renversa le Second Empire et instaura la Troisième République. (N.R.)

2 Engels a en vue le Congrès de Berne de la Ligue pour la paix et la liberté, organisation bourgeoise ; Bakounine fut un de ses dirigeants jusqu'en octobre 1868. (N.R.)

mains d'un petit nombre, et l'Etat tombera de lui-même. La> différence est grande : la suppression de l'Etat sans un bouleversement préalable de la société est une absurdité. C'est que la suppression du capital est justement un bouleversement social et implique une transformation de la production tout entière. Mais puisque, pour Bakounine, l'Etat c'est le mal principal, il ne faut rien faire qui puisse maintenir l'Etat, c'est-à-dire n'importe quel Etat, monarchie, république, etc. Il faut donc s'abstenir complètement de toute politique. Accomplir un acte politique et surtout participer à une élection quelconque, serait trahir ce principe. On doit faire de la propagande, dénigrer l'Etat, s'organiser, et lorsqu'on aura tous les ouvriers de son côté, par conséquent la majorité, on fermera toutes les administrations, on supprimera l'Etat pour mettre à sa place l'organisation de l'Internationale. Ce grand acte par lequel sera inaugurée l'ère de la félicité, s'appelle la liquidation sociale.

Tout cela paraît si radical et si simple qu'on peut l'apprendre par cœur en cinq minutes ; c'est pourquoi la théorie bakouniniste a trouvé si vite des partisans parmi les avocats, les docteurs et autres doctrinaires d'Italie et d'Espagne. Mais on ne fera jamais accroire à la grande masse des ouvriers que les affaires publiques de leur pays ne sont pas aussi leurs affaires. Ils sont politiques de tempérament et ils se détourneront finalement de celui qui leur enjoint de laisser la politique de côté. Prêcher aux ouvriers de s'abstenir de toute politique, dans n'importe quelle circonstance, c'est les pousser dans les bras des curés ou des républicains de la bourgeoisie.

Comme l'Internationale de Bakounine ne doit pas être faite pour la lutte politique, mais pour pouvoir, à la liquidation sociale, remplacer tout de suite l'ancienne organisation de l'Etat, elle doit se rapprocher le plus possible de l'idéal bakouniniste de la société future. Dans cette société n'existera aucune autorité, car l'autorité — l'Etat — voilà le grand mal. (Mais on ne nous dit pas, bien sûr, comment les gens feraient marcher une usine, comment ils exploiteraient un chemin de fer ou une ligne de navigation sans une volonté qui décidera en dernier ressort, sans une direction unique.) L'autorité de la majorité sur la minorité cessera également. Chaque individu, chaque commune sera autonome. Mais Bakounine ne nous explique pas non plus comment une association de deux personnes seulement est

possible sans que chacun abandonne une petite part de son autonomie.

L'Internationale doit donc être organisée d'après ce modèle. Chaque section est autonome ainsi que chaque individu au sein de la section. Au diable les résolutions de Bâle i qui confèrent au Conseil général un pouvoir funeste et démoralisant ! Si même ce pouvoir est accordé bénévolement, il doit être supprimé, précisément parce que c'est le pouvoir !

Voilà les points essentiels de cette duperie. Mais qui sont les auteurs des résolutions de Bâle ? Monsieur Bakounine lui-même et compagnie !

Quand ces messieurs eurent vu au Congrès de Bâle qu'ils ne réussiraient pas à réaliser leur projet de transférer le Conseil général à Genève, c'est-à-dire de le prendre en main, ils agirent autrement. Ils fondèrent l'Alliance de la démocratie sociale, une société internationale au sein de la grande Internationale, sous le prétexte que vous retrouverez maintenant dans la presse bakouniniste italienne, par exemple dans le Proletario, le Gazettino Rosa : pour les races latines exubérantes il faut un programme plus haut en couleurs que pour les nordiques froids et lents. Ce petit plan échoua grâce à la résistance du Conseil général qui ne pouvait évidemment pas tolérer l'existence d'une organisation internationale séparée au sein de l'Internationale. Il a reparu depuis sous différentes formes, en liaison avec la tendance de Bakounine et de ses partisans à substituer au programme de l'Internationale le programme de Bakounine ; d'autre part, la réaction de Jules Favre et Bismarck à Mazzini, s'en est toujours prise justement à la phraséologie fanfaronne de Bakounine, quand il s'agissait d'attaquer l'Internationale. D'où la nécessité de ma déclaration du 5 décembre contre Mazzini et Bakounine, publiée aussi dans le Gazettino Rosa.

Le noyau de bakouninisme se compose de quelques douzaines de Jurassiens qui ont à peine 200 ouvriers derrière eux ; l'avant-garde comprend de jeunes avocats, docteurs et journalistes d'Italie, qui maintenant se font partout les porte-parole des ouvriers italiens, quelques personnes de même qualité à

1 Les résolutions adoptées au Congrès de Bâle de la Irc Internationale (6-12 septembre 1869). (N.R.)

,r)lli KARL MARX ET FRIEDRICH ENGELS

Barcelone et Madrid, et çà et là des isolés — presque jamais des ouvriers — à Lyon et Bruxelles ; ici, nous n'en avons qu'un seul exemplaire, Robin.

La conférence * réunie par nécessité, à défaut de pouvoir convoquer un congrès, leur en fournit le prétexte, et comme la plupart des Français émigrés en Suisse s'étaient ralliés à eux — parce que ces proudhoniens avaient découvert là beaucoup d'affinités, ainsi que pour des motifs personnels — ils se mirent en campagne. Certes, on peut trouver partout dans l'Internationale une minorité de mécontents et des génies méconnus, et c'est sur eux qu'ils comptaient, non sans raison. Actuellement, leurs forces de combat sont les suivantes :

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