‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 62 sur 68 · ENGELS À A. BEBEL · texte numérisé non relu

ENGELS À A. BEBEL

Londres, le 20 juin 1873.

Je réponds d'abord à votre lettre, parce que celle de Liebknecht est encore chez Marx qui ne peut pas la retrouver pour l'instant.

Ce n'est pas Hepner mais la lettre de York à celui-ci, signée par le Comité, qui nous a fait craindre que la direction du parti, malheureusement entièrement lassallienne, ne profite de votre

détention pour transformer le Volksstaat en un « honnête » Neuer Social-Demokrat. York a franchement avoué ce dessein, et comme le Comité s'était arrogé le droit de nommer et de destituer les rédacteurs, le danger était assurément assez grand. Le prochain bannissement de Hepner avait renforcé encore ces projets. Dans ces circonstances nous devions savoir exactement à quoi nous en tenir, d'où cette correspondance. . .

. . . Quant à l'attitude du parti envers le lassallianisme, vous êtes évidemment mieux placé pour juger de la tactique à adopter dans les cas isolés. Mais il faut aussi prendre en considération la chose suivante. Quand on se trouve, comme vous, en position, pour ainsi dire, de concurrent vis-à-vis de l'Association générale des travailleurs allemands, on est porté trop facilement à tenir compte de cette concurrence et on s'habitue à penser avant tout à son rival. Mais, pour l'instant, l'Association générale des travailleurs allemands et le Parti ouvrier socialdémocrate, pris ensemble, ne constituent qu'une très petite minorité de la classe ouvrière allemande. Selon nous — et cette opinion s'est trouvée confirmée par une longue pratique — la bonne manière de faire de la propagande ne consiste pas à détourner de l'adversaire quelques personnes ou quelques-uns de ses membres, mais à agir sur les grandes masses encore indifférentes. Une seule force nouvelle qu'on a sortie du néant vaut plus que dix transfuges lassalliens qui apportent toujours dans le parti quelque chose de leurs conceptions erronées. La chose pourrait encore aller si l'on pouvait avoir les masses sans leurs chefs locaux ; mais il faut toujours accepter toute une bande de ces chefs qui sont liés par leurs déclarations publiques d'autrefois, sinon par leurs opinions professées jusque-là, et qui doivent maintenant prouver qu'ils n'ont pas renié leurs principes, mais que c'est plutôt le Parti ouvrier social-démocrate qui prêche le véritable lassallianisme. Voilà le malheur arrivé à Eisenach * et qu'il n'était pas facile d'éviter à cette époque ; mais ces éléments ont certainement nui au parti et je ne sais pas trop si le parti ne serait pas aujourd'hui aussi fort sans eux. Si ces éléments recevaient du renfort, je tiendrais cela certainement pour un malheur.

1 Engels fait allusion au Congrès d'Eisenach de 1869 où s'organisa le Parti ouvrier social-démocrate d'Allemagne. (N.R.)

CORRESPONDANCE 52 i

Il ne faut pas se laisser influencer par tout ce tapage pour l'« unité ». Les plus grands fauteurs de discorde, ce sont ceux qui ont le plus souvent ce mot à la bouche, comme en ce moment les bakouninistes de la Suisse jurassienne, les artisans de toutes les scissions, qui ne cessent de réclamer l'unité. Ces fanatiques de l'unité sont ou bien des esprits bornés qui veulent agglomérer tout et en faire une pâte sans forme qui, quand on ne la remuera plus, fera ressortir encore davantage les contrastes se trouvant tous dans le même pot (en Allemagne, nous en avons un bel exemple avec ces gens qui prêchent la réconciliation des ouvriers avec la petite bourgeoisie), ou bien ce sont des gens qui, inconsciemment (Mulberger, par exemple) ou sciemment, veulent fausser le mouvement. C'est pourquoi les plus grands sectaires, les plus grands braillards et fripons réclament, à certains moments, avec le plus de violence l'unité. Dans notre existence, personne ne nous a donné plus de mal, personne ne nous a montré plus de perfidie que tous ces braillards de l'unité.

Naturellement, chaque direction de parti veut pouvoir enregistrer des succès, ce qui est bien. Mais il y a des moments où il faut avoir le courage de sacrifier un succès momentané à des choses plus importantes. Surtout dans un parti comme le nôtre, dont le succès final est si absolument certain et qui s'est développé, de nos jours et sous nos yeux, d'une manière si formidable, on n'a pas toujours besoin d'un succès momentané. Prenez, par exemple, l'Internationale. Elle a eu, après la Commune, un succès prodigieux. Les bourgeois frappés de terreur l'estimaient toute-puissante. La grande majorité de ses membres pensait qu'il en serait toujours ainsi. Nous, nous savions très bien que la vessie devait éclater. Un ramassis de toute sorte s'y collait. Les sectaires qu'elle contenait se faisaient insolents et abusaient de l'Internationale dans l'espoir qu'on leur permettrait les pires sottises et bassesses. Nous ne le tolérâmes pas. Sachant parfaitement que la vessie devait éclater un jour, nous posions pour tâche non pas de retarder la catastrophe, mais de veiller à ce que l'Internationale en sortît pure et sans falsification. La vessie éclata à La Haye, et vous savez que la plupart des membres du Congrès * s'en retournè-

1 Congrès de la Ire Internationale à La Haye (lcr-7 septembre 1872). (N.R.)

rent chez eux amèrement déçus. Or, presque tous ces désabusés qui croyaient trouver dans l'Internationale l'idéal de la fraternité et de la réconciliation universelles, s'étaient livrés chez eux des batailles autrement plus acharnées que celle de La Haye ! A présent ces chicaniers sectaires prêchent la réconciliation et clament que nous sommes des insociables, des dictateurs ! Mais si nous avions agi à La Haye dans un esprit de conciliation, si nous avions empêché la scission de se produire, quelles auraient été les conséquences ? Les sectaires, c'est-àdire les bakouninistes, auraient eu un an de plus pour commettre au nom de l'Internationale des sottises et des infamies bien pires encore ; les ouvriers des pays les plus évolués se seraient détournés avec dégoût ; la vessie, au lieu d'éclater, se serait dégonflée lentement, percée de coups d'épingle, et le congrès suivant, qui devait malgré tout entraîner la crise, eût dégénéré en esclandre personnel de la plus vile espèce, le principe ayant été sacrifié à La Haye! C'est alors que l'Internationale aurait effectivement péri, péri à cause de l'« unité » ! Au lieu de cela nous nous sommes débarrassés, à notre honneur, des éléments pourris (les membres de la Commune qui ont assisté à la dernière séance, séance décisive, disent qu'aucune séance de la Commune ne les avait impressionnés comme ce jugement des traîtres au prolétariat européen) ; nous les avions laissés pendant dix mois se dépenser en mensonges, en calomnies, en intrigues, et qu'en est-il résulté ? Ces prétendus représentants de la majorité écrasante de l'Internationale déclarent maintenant eux-mêmes qu'ils n'osent pas venir au congrès suivant (voir les détails dans un article envoyé avec celui-ci au Volksstaat). Et si c'était à refaire, nous n'agirions pas autrement en somme ; les erreurs de tactique, bien entendu, sont toujours possibles.

En tout cas, je crois que les éléments capables parmi les lassalliens viendront plus tard d'eux-mêmes à vous, et qu'il ne serait donc pas sage de cueillir les fruits avant leur maturité, comme veulent le faire les partisans de l'unité.

Le vieux Hegel disait déjà : « Un parti s'avère comme un parti victorieux, en se divisant et en pouvant supporter la division. » Le mouvement du prolétariat parcourt nécessairement des degrés de développement différents ; à chaque étape, une partie des gens s'arrêtent et ne continuent plus la route. Cela seul explique pourquoi la « solidarité du prolétariat » se réalise

partout en groupements de partis différents qui se livrent un combat à vie et à mort, comme les sectes chrétiennes dans l'Empire romain, pendant les pires persécutions.

Vous ne devez pas oublier non plus que si le Neuer Social- Demokrat a plus d'abonnés que le Volksstaat, c'est parce que toute secte est fanatique et qu'en raison de ce fanatisme, surtout là où la secte est nouvelle (comme, par exemple, l'Association générale des travailleurs allemands dans le Schleswig-Holstein), elle remporte des succès immédiats beaucoup plus grands que le parti qui représente simplement le mouvement réel, sans caprices sectaires. En revanche, le fanatisme est de courte durée.

Je termine, le courrier va partir. Rapidement, autre chose : Marx ne peut pas s'occuper de Lassalle avant que la traduction française1 soit prête (vers la fin juillet), sans compter qu'il a décidément besoin de repos, étant très surmené. . .

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