‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 61 sur 68 · Bakounine lui-même, le Napoléon de cette campagne · texte numérisé non relu

Bakounine lui-même, le Napoléon de cette campagne

2. 200 Jurassiens et 40 à 50 membres de la section française (émigrés à Genève).

3. A Bruxelles, Hins, rédacteur de la Liberté qui n'intervient pourtant pas ouvertement en leur faveur.

4. Ici, les restes de la Section française de 1871 que nous n'avons jamais reconnue et qui s'est déjà scindée en trois parties hostiles les unes aux autres ; ensuite une vingtaine de lassalliens du genre de Monsieur von Schweitzer, expulsés de la section allemande (pour avoir proposé une défection en masse de l'Internationale) et qui en leur qualité de défenseurs de la centralisation extrême et d'une organisation forte conviennent merveilleusement à l'union des anarchistes et des autonomistes.

5. En Espagne, quelques amis personnels et adeptes de Bakounine, qui ont exercé, à Barcelone surtout, une influence considérable sur les ouvriers, du moins théoriquement. Toutefois, les Espagnols attachent une grande importance à l'organisation, et son manque chez les autres leur saute aux yeux. Les chances de succès de Bakounine de ce côté-là ne se révéleront qu'au congrès espagnol d'avril, et comme les ouvriers y prévaudront, je ne suis pas inquiet.

6. Enfin, en Italie, autant que je sache, les sections de Turin, de Bologne et de Girgenti2 se sont prononcées pour une convocation anticipée du congrès. La presse bakouniniste prétend que 20 sections italiennes se seraient jointes à eux ; moi, je ne

1 II s'agit de la Conférence de Londres de la I" Internationale (17-23 septembre 1871). (N.R.)

2 Depuis 1927, cette ville s'appelle Agrigente. (N.R.)

les connais pas. En tout cas, la direction est presque partout aux mains des amis et adeptes de Bakounine, qui font grand tapage ; mais à examiner les choses de plus près, on verra probablement qu'ils n'ont pas beaucoup de monde pour eux, car au bout du compte la grande masse des ouvriers italiens est toujours mazziniste et le restera tant que l'Internationale s'assimilera pour eux à l'abstention de la politique.

Quoi qu'il en soit, le fait est qu'en Italie les bakouninistes sont pour le moment les maîtres de l'Internationale. Le Conseil général ne songe pas à s'en plaindre ; les Italiens sont en droit de commettre autant de sottises qu'il leur plaira, et le Conseil général n'y réagira que par des débats pacifiques. Ils ont aussi le droit de se prononcer pour le congrès dans l'esprit des Jurassiens, bien qu'il soit très bizarre que des sections qui viennent d'adhérer à l'Internationale et ne sont au courant de rien, approuvent d'emblée l'une des parties avant même d'avoir entendu les deux ! J'ai déjà dit ce que j'en pensais aux Turinois et j'en ferai autant pour les autres sections qui se sont prononcées de cette manière. Car toute déclaration de ralliement ainsi formulée est une approbation indirecte des fausses accusations et des calomnies contenues dans la circulaire, à l'adresse du Conseil général qui, du reste, publiera sous peu sa propre circulaire à ce sujet. Si vous pouvez empêcher avant sa parution que les Milanais fassent une déclaration pareille, vous irez au-devant de nos désirs.

Le plus comique, c'est que ces mêmes Turinois qui se sont prononcés pour les Jurassiens et qui nous taxent, par conséquent, d'autoritarisme, exigent à présent du Conseil général qu'il intervienne autoritairement contre la Fédération operaira1 rivale de Turin, comme il ne l'a jamais fait jusqu'ici, qu'il mette à l'index Beghelli du Ficcanaso, qui n'appartient nullement à l'Internationale, etc. Le tout avant même que nous ayons entendu la Fédération ouvrière, avant que nous connaissions son point de vue à elle.

Je vous ai envoyé lundi dernier la Révolution Sociale avec la circulaire des Jurassiens, un numéro de l'Egalité genevoise (je n'ai malheureusement plus un seul numéro contenant la réponse du Comité fédéral genevois qui représente 20 fois

1 Fédération ouvrière. (N.R.)

fr,|8 KARL MARX ET FRIEDRICH ENGELS

plus d'ouvriers que les Jurassiens) et un numéro du Volksstaat qui vous montrera ce qu'on pense de cette histoire en Allemagne. La réunion régionale de Saxe — 120 délégués de 60 endroits — s'est prononcée à l'unanimité pour le Conseil général.

Le congrès belge (25-26 décembre) réclame la révision des Statuts, mais au congrès régulier (en septembre). Nous recevons tous les jours des déclarations approbatives de France. Ici, en Angleterre, toutes ces intrigues ne trouvent naturellement pas de terrain propice. Et le Conseil général ne convoquera certainement pas de congrès extraordinaire pour complaire à quelques intrigants et vaniteux. Tant que ces messieurs demeurent sur le terrain légal, le Conseil général les laisse faire volontiers, car cette coalition d'éléments hétéroclites se désagrégera bientôt d'elle-même ; mais pour peu qu'ils entreprennent quelque chose contre les Statuts ou les résolutions des congrès, le Conseil général fera son devoir.

Quand on pense à quel moment — précisément lorsque l'Internationale est traquée de partout — ces gens ourdissent leur conspiration, on ne peut se défaire de la pensée que les messieurs de la police internationale y sont pour quelque chose. C'est en effet le cas. A Béziers, les bakouninistes genevois ont le commissaire central de police 1 pour correspondant. Deux bakouninistes éminents, Albert Richard de Lyon et Leblanc, sont venus ici et ont déclaré à un ouvrier de Lyon, Scholl, auquel ils se sont adressés, que le seul moyen de renverser Thiers serait de rétablir Bonaparte sur le trône, c'est pourquoi ils voyageaient aux frais de Bonaparte pour faire de la propagande parmi les émigrés en faveur de la restauration bonapartiste ! Voilà ce que ces messieurs appellent ne pas faire de la politique ! A Berlin, le Neuer Social-Demokrat subventionné par Bismarck souffle dans la même trompette. Je laisse provisoirement en suspens la question de la part que peut avoir là-dedans la police russe, mais Bakounine était fortement compromis dans l'histoire de Nétchaiev (il le nie à vrai dire, mais nous avons les comptes rendus russes authentiques, et comme nous savons le russe, Marx et moi, il ne peut pas nous donner le change). Or Nétchaiev était un agent provocateur russe ou, du moins,

1 En français dans le texte. (N.R.)

agissait-il comme tel ; sans compter que Bakounine a parmi ses amis russes toute sorte de gens suspects.

Je suis désolé que vous ayez perdu votre place et je vous avais écrit spécialement d'éviter tout ce qui risquait d'y aboutir. Votre présence à Milan importe beaucoup plus à l'Internationale que le peu d'effet que pourrait produire une intervention publique ; l'action secrète offre aussi de grandes possibilités, etc. Si je puis vous être utile en ce qui concerne les traductions, je le ferai avec le plus grand plaisir. Dites-moi seulement de quelles langues en quelles langues vous pouvez traduire et en quoi je pourrai vous rendre service.

Ainsi, les limiers ont aussi intercepté ma photographie. Je vous en envoie une autre et vous demande deux des vôtres en retour ; l'une d'elles pour inciter mademoiselle Marx à donner une photographie de son père à votre intention (il n'y a plus qu'elle qui en ait encore quelques-unes de bonnes).

Je vous recommande, une fois de plus, d'être prudent avec toutes les personnes qui sont en liaison avec Bakounine. Toutes les sectes ont ceci de particulier que leurs membres sont solidement unis et se livrent aux intrigues. Chacune de vos communications, n'en doutez pas, sera aussitôt transmise à Bakounine. L'un de ses principes est que la fidélité à sa parole et autres choses analogues ne sont que préjugés bourgeois dont le véritable révolutionnaire doit faire fi pour le bien de la cause. En Russie il le professe ouvertement, en Europe occidentale c'est sa doctrine secrète.

Ecrivez-moi au plus vite ; si nous pouvions obtenir que la section de Milan ne fasse pas chorus avec les autres sections italiennes, ce serait très bien. . .

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